L’argent, obsession du siècle de Balzac

[Cet article est initialement paru dans PHILITT #6]

Si Zola écrivit que son œuvre « eût été impossible avant 89 », c’est que jamais l’argent ne fit autant régner sa loi qu’au XIXe siècle. Dans ce nouveau monde de banquiers, d’usuriers et de parvenus, il devient un objet littéraire capital, mais soumet aussi les écrivains à son joug et façonne une « démocratie littéraire » dans laquelle Sainte-Beuve flaira toute la misère de l’édition commerciale.

Le palais Brongniart, ancienne Bourse de Paris

Il fit le suicide d’Emma Bovary, les infortunes de Jean Valjean, l’ascension de tant d’ambitieux, de Rastignac à Duroy. Les lettres du XIXe sont dévorées par l’argent car, dans ce siècle heurté par deux révolutions, deux empires, deux républiques et deux monarchies, il s’impose comme le principe de propulsion d’une nouvelle ère « où rien n’est fixe ». Si tout devient plus mobile qu’auparavant, écrit Tocqueville dans L’Ancien régime et la révolution, c’est que « chacun se sent aiguillonné sans cesse par la crainte de descendre et l’ardeur de monter ; et comme l’argent, en même temps qu’il est devenu la principale marque qui classe et distingue entre eux les hommes, y a acquis une mobilité singulière, […] il n’y a presque personne qui ne soit obligé d’y faire un effort désespéré et continu pour le conserver ou pour l’acquérir ».

La Révolution de 1789 n’a certes pas inauguré l’influence de l’argent sur le pouvoir. En France, elle remonte au moins à plusieurs siècles si l’on s’attache à la généralisation de la vénalité des offices – c’est-à-dire l’achat d’une fonction administrative – au tournant du XVe siècle sous Louis XII, qui a permis aux fortunés de s’approprier peu à peu l’appareil d’Etat. 1789 vint seulement faire sauter les dernières entraves au règne de la bourgeoisie d’argent et inaugura un siècle où, résuma Tocqueville, « l’envie de s’enrichir à tout prix, le goût des affaires, l’amour du gain, la recherche du bien-être et des jouissances matérielles, y sont donc les passions les plus communes ».

Alors, est-ce surprenant si l’argent devient l’obsession de la littérature ? Il est la trame essentielle des deux grandes fresques sociales du XIXe, qui enjambent chacune une moitié de ce siècle : la centaine d’opus de la Comédie humaine de Balzac, qui s’étalent de la Révolution à la monarchie de Juillet, et la série des Rougon-Macquart, où Zola caractérise en vingt tomes la société issue du Second Empire. Entre les deux romanciers, l’argent est un pont que Zola formulait lui-même : Balzac a « dégagé de l’argent tout le pathétique terrible qu’il contient à notre époque », et lui poursuivra cette entreprise au temps de Napoléon III qui a déchaîné « soif de jouir, […] poussée du commerce, folie de l’agio et de la spéculation ». Pour cela on retrouve, chez l’un comme chez l’autre, la récurrence des personnages qui façonnent cette ère de l’argent dont l’ambitieux devient l’étendard.

Les « monstres » de Balzac

Vautrin explique la vie à Rastignac

Si Stendhal a fait le premier, Julien Sorel (Le Rouge et le Noir, 1830), indifférent à l’argent comme la première génération des romantiques, Balzac inaugure avec Rastignac (Le père Goriot, 1835) la première grande figure d’ascension où pouvoir et fortune sont consubstantiellement mêlés. Pour réussir dans ce monde, il faut des clefs que le mystérieux Vautrin confie au jeune Rastignac, dans un discours fameux qui dévoile l’envers du théâtre qu’est la Comédie humaine. Tout est crime dans cette société où l’homme en gants a « commis des assassinats où l’on ne verse pas de sang » et où « celui qui revient avec sa gibecière bien garnie est salué, fêté, reçu dans la bonne société ». Pour réussir, il faut être un « chasseur de millions » prêt à tout car Paris est « une forêt du nouveau monde, où s’agitent vingt espèces de peuplades sauvages » pour lesquelles « il faut déjà être riche ou le paraître », assène Vautrin au jeune provincial. Derrière ces parures, il y a toujours une dissimulation : « Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait. » Rastignac saura en tirer des leçons, lui qui fondera sa fortune et son pouvoir sur une liaison d’intérêt avec Delphine de Nucingen, tremplin pour faire carrière dans la banque de son frère. La réussite de cet établissement sera permise par les spéculations du baron Nucingen, lui qui a compris avant les autres que « l’argent n’est une puissance que quand il est en quantités disproportionnées » (La maison Nucingen, 1838).

En miroir, Zola fait de l’ambition d’une famille de province, la branche de Pierre et Félicité Rougon (La fortune des Rougon, 1871), le carburant d’une œuvre qui chronique la décadence de cette bourgeoisie de parvenus. Cet appétit se concrétise dans les ascensions de leurs fils : celle, politique, d’Eugène Rougon, et l’enrichissement d’Aristide Saccard. La curée (1871) et L’argent (1891) relatent la réussite de ce dernier, et montrent que « quinze ou vingt ans plus tard, le Second Empire a réalisé les monstres de Balzac ». Ces deux romans illustrent les deux faces de la spéculation sous Napoléon III : la curée de Paris qu’engage le baron Haussmann en rénovant une capitale livrée à sa bourgeoisie véreuse ; l’argent de la Bourse où, comme à la maison Nucingen, le délit d’initié est la règle pour s’enrichir.

Le règne du crédit est aussi celui de l’usurier, lui qui rôde autour de toute proie à dépecer. Pour Balzac, c’est Gobseck, « un fier drôle, capable de faire des dominos avec les os de son père », dit de lui Vautrin ; et, chez Zola, Busch, cet homme qui « professait que toute créance, même la plus compromise, peut redevenir bonne », capable de laisser pendant des années « mûrir un homme, pour l’étrangler au premier succès » (L’argent). Car la dette est la torture des petits commerçants, tel César Birotteau (1837), ce parfumeur acculé à la faillite et qui mourra d’avoir voulu rembourser ses dettes, ou les Baudu (Au bonheur des dames, 1883), dont la petite échoppe est ruinée par l’éclosion des grands magasins sous le Second Empire ; ces pauvres âmes sont écrasées par une nouvelle ère dont ils ne peuvent saisir les lois. Mais, pour tous, l’argent contient une malédiction : il se consume selon la métaphore de La peau de chagrin (1831), objet qui rétrécit la vie en exauçant les vœux, et finira par emporter les Rougon-Macquart, cette famille qui « brûlera comme une matière se dévorant elle-même ».

Livre à 1 franc

Balzac, l’endetté

Comme son pauvre parfumeur Birotteau, Balzac passa son existence à écrire pour éponger des dettes causées par ses goûts luxueux et des tentatives d’entreprises hasardeuses. Car en ce siècle où le mécénat de l’Ancien Régime n’existe plus, les écrivains doivent aussi se soumettre aux règles du nouveau monde. Si Le père Goriot dévoile les secrets des fortunes, les pages du manuscrit servaient aussi de livret de comptes à Balzac, qui y notait ses dettes. Comme lui Baudelaire fut aussi, sa vie durant, harcelé par ses créanciers. « Un jour, pendant une leçon d’escrime, un créancier vint me troubler ; je le poursuivis dans l’escalier à coups de fleuret », raconta le poète. Il s’inspira de Balzac pour écrire un petit ouvrage sur le sujet : Comment on paie ses dettes quand on a du génie.

Le monde des lettres est lui aussi bouleversé par les révolutions techniques du XIXe siècle. Depuis les années 1790 déjà, l’invention de la première machine à papier et du crayon à mine artificielle facilitaient l’accès à l’écriture. Les innovations permettent d’imprimer plus et moins cher ; le nombre de lecteurs décuple sous l’effet de l’alphabétisation. La massification de la lecture est en route – la production annuelle de nouveaux titres passe de 6.200 dans les années 1840 à 28.000 au tournant du XXe siècle. Dans cette nouvelle époque, l’éditeur devient le cœur de la vie littéraire car il est désormais l’intermédiaire incontournable pour accéder à la nouvelle foule des lecteurs.

Les éditeurs savent s’adapter à cette époque : dans les années de la monarchie de Juillet, Gervais Charpentier forge le modèle du livre de poche, qui fonctionne sur un tirage augmenté générant des gains sur les coûts fixes de production, ensuite répercutés sur un prix de vente abaissé à 3,50 francs. Sa collection débutera avec Balzac, et ajoutera dans les années suivantes les plus grands noms à son catalogue – Hugo, Nerval, Musset… Michel Lévy, l’éditeur de Gustave Flaubert, ira encore plus loin en inventant quelques années plus tard une collection à 1 franc. Au total, le prix moyen du livre est presque divisé par deux entre 1840 et 1870 et, par ces révolutions, la logique commerciale devient hégémonique.

« Littérature industrielle »

L’irruption du capitalisme dans les lettres suscita une inflation d’œuvres et, avec elle, une distinction entre littérature noble et « littérature facile » – comme la qualifia Désiré Nisard dans un pamphlet de 1833. Six ans plus tard, cette accusation fut reprise par Sainte-Beuve dans La revue des deux mondes avec un article devenu célèbre : « La littérature industrielle ». Le patriarche des lettres du XIXe y fustige les mille maux d’une littérature où la réclame se substitue au jugement du critique, où les auteurs tirent à la ligne dans les feuilletons et où le mauvais théâtre, très rémunérateur, prolifère… Partout, « le niveau du mauvais gagne et monte » sous l’effet de « l’invasion de la démocratie littéraire », s’alarme-t-il.

Cette guerre des prix a aussi pour locomotive la terrible rivalité avec la presse à grand tirage, née à la même époque que ces révolutions éditoriales. La Presse et Le Siècle, créés en 1836, sont les initiateurs de la nouvelle ère. Ces titres concurrencent directement l’édition grâce au roman-feuilleton, lancé par La Presse dès son année de naissance avec La comtesse de Salisbury d’Alexandre Dumas et La vieille fille de Balzac. Grand succès populaire du siècle, porté par le triomphe des Mystères de Paris d’Eugène Sue dans les années 1840, il ne s’éteindra qu’avec l’arrivée du cinéma.

Beaucoup de grandes plumes du siècle passèrent par le feuilleton, rémunéré à la ligne, pour gagner leur indépendance financière ; outre Balzac et Dumas – soupçonné d’allonger des passages pour arrondir sa rétribution – Sand, Barbey d’Aurevilly ou Zola émergèrent parmi une horde de forçats de la ligne restés anonymes. Maupassant publie sous forme de feuilleton son premier roman à succès, Une Vie (1883), et ne peut quitter ses petits emplois en ministère qu’avec sa nouvelle fortune littéraire. « Après mes sept heures de travaux administratifs, je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m’accablent l’esprit », écrit-il à son mentor Flaubert, harassé par ses doubles journées.

Dieu ou l’argent

Le rejet des nouvelles lois de l’argent – cette « cause de tout le mal », se rit Flaubert dans le Dictionnaire des idées reçues – façonne aussi tous les courants littéraires érigeant la pureté de l’art en seul idéal. « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin », écrit Théophile Gautier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin (1834) théorisant « l’art pour l’art ». Cette recherche de la perfection esthétique rejetant tout utilitarisme marquera le XIXe siècle, de Baudelaire – qui dédicace ses Fleurs du mal à son « maître et ami » Gautier –, aux parnasses, symbolistes et décadents « fin-de-siècle ».

Christ chassant les marchands du Temple, par Giotto

C’est le dessèchement spirituel suscité par cet utilitarisme qui avive la haine du héros d’À rebours (1884), roman emblématique de « l’esprit fin-de-siècle ». Lors de ses ultimes flâneries parisiennes, des Esseintes « flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l’art, pour tout ce qu’il adorait, implantés, ancrés dans ces étroits cerveaux de négociants, exclusivement préoccupés de filouteries et d’argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu’il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres », relate Huysmans.

Cette séparation conduit le XIXe siècle à un dilemme, que Balzac avait formulé dès 1839 dans Illusions perdues, à travers Lucien de Rubempré. Le jeune angoumoisin monté à Paris pour réussir dans les lettres est confronté à un choix fatidique entre le journalisme, qui lui promet argent, gloire et conquêtes, et le Cénacle, ce groupe de jeunes intellectuels vivant pour l’art et les idées. « Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons », le prévient un membre de la confrérie. Mais Lucien, découragé par l’insuccès de son premier roman, « ne pourrait-il faire noblement ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité ? » Rongé par le dilemme, il succombe à « son caractère qui le portait à prendre le chemin le plus court », finissant par se demander si ces grands esprits « n’étaient pas un peu niais avec leurs idées et leur puritanisme ». Dans cette course à la fortune, Rubempré crut pouvoir s’affranchir de l’avertissement évangélique : « Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent. » Et, comme tant d’ambitieux après lui, son orgueil le poussa à servir deux maîtres, qui perdirent son âme deux fois : en souillant sa vertu, en abrégeant sa vie.

 

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