Journal d’Anna Dostoïevski : la vérité nue de l’écrivain

Le journal d’Anna Dostoïevski est un document exceptionnel qui permet d’entrer dans l’intimité du couple qu’elle forme avec le grand écrivain. De l’été à l’hiver 1867, elle va mettre sur papier le quotidien de leur exil genevois d’où ressortent deux préoccupations principales : l’addiction à la roulette et la maladie de Dostoïevski. 

Éditions des Syrtes, février 2019, 11 euros

Quel sentiment étrange, pour le lecteur passionné de Dostoïevski, que de rentrer dans son intimité, d’avoir sous les yeux, non plus le génial auteur de Crime et châtiment ou des Démons, mais l’homme du quotidien capricieux, immature d’un point de vue affectif, parfois capable d’une surprenante médiocrité. Certains rétorqueront : l’écrivain et l’homme sont les mêmes. Certes, la thèse est connue, mais, encore une fois, celui qui était habitué, en le lisant, à se pencher sur des abîmes métaphysiques inexplorés, à découvrir des types d’hommes hors du commun, ou encore, à s’émouvoir devant la force tragique des dialogues schillero-shakespeariens, sera troublé, pour le meilleur ou pour le pire, par ce Dostoïevski banal. Anna Snitkina, devenue Anna Dostoïevski, deuxième femme de l’écrivain après le décès de Maria Dimitrievna, s’était explicitement opposée à la publication de ce journal de son vivant, allant jusqu’à utiliser un système de cryptage pour le rendre indéchiffrable. Elle s’était servie de la matière du journal pour ses Souvenirs, rédigés en 1911 et publiés en 1923, mais le reste aurait dû demeurer secret : « Je désire que le reste soit détruit. […] Je n’ai aucune envie, d’autre part, que des étrangers pénètrent dans la vie intime de Fiodor Mikhaïlovitch et de moi-même. »

Le journal d’Anna Dostoïevski met en scène le couple pendant leur exil genevois qui durera de l’été à l’hiver 1867, séjour pendant lequel Dostoïevski travaillera d’arrache-pied à la rédaction de son prochain roman. L’existence du couple, loin de leur patrie bien-aimée, est marquée par un profond ennui, ponctué par des querelles qui rappellent celles des adolescents au moment de leur premier amour. Pour briser cette lassitude à la fois physique et morale – Anna Dostoïevski est alors enceinte d’un premier enfant – « Fedia », comme elle l’appelle avec tendresse, lui donne des conseils de lecture qu’elle suit avec assiduité tout en lui reprochant de passer un temps fou à la bibliothèque. Ainsi, elle lit Le cousin Pons, Eugénie Grandet, Le Père Goriot… Rien d’étonnant quand on sait l’influence qu’a exercé l’œuvre de Balzac sur Dostoïevski. Plus surprenant, elle découvre aussi sur les conseils de son mari Le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper. Anna Grigorievna lit donc beaucoup pour tromper l’ennui, une occupation peu coûteuse, au même titre que de quotidiennes promenades, qui n’entre pas en contradiction avec les problèmes économiques qui frappent le couple.

Manque d’argent et maladie : les deux sources du désespoir 

Rue de Genève et du Casino à Aix-les-Bains

En effet, ce qui saute aux yeux du lecteur dès le début du journal, c’est le grand dénuement dans lequel évoluent les Dostoïevski. Anna aimerait bien renouveler sa garde-robe pour ressembler aux bourgeoises de Genève, mais elle a tout juste les moyens de s’acheter du fil et des boutons pour rapiécer celles qu’elle possède déjà, dont l’usure avancée rappelle l’accoutrement des femmes de condition médiocre, et qui fait honte à Dostoïevski, bien qu’il soit entièrement responsable de leur pauvreté. L’écrivain traîne à rédiger un article qui pourrait soulager le couple d’un point de vue pécuniaire et exige de sa femme qu’elle envoie des lettres à sa mère pour quémander de l’argent, une source récurrente de disputes. Bien sûr, le nœud gordien réside ailleurs, à savoir dans l’addiction à la roulette de Dostoïevski, qui ne peut s’empêcher de dilapider leurs maigres économies. Dans un épisode particulièrement marquant du journal, l’écrivain s’en va jouer au Casino d’Aix-les-Bains et revient ruiné, sans son manteau qu’il a été obligé de mettre en gage pour payer son billet de retour : « Quel malheur ! Quel malheur ! Répétait-il, je n’ai même plus mon manteau, je l’ai laissé là-bas, heureusement qu’il fait encore bon maintenant, autrement j’aurais attrapé froid. […] J’avais mille trois cents francs, je les tenais dans ma main avant-hier. J’avais demandé à être réveillé à neuf heures pour prendre le train du matin, mais ce coquin de valet a oublié la consigne et j’ai dormi jusqu’à onze heures et demie. Ensuite, je suis allé au Casino et en trois coups j’ai tout perdu. » Dans La création artistique chez Dostoïevski, Jacques Catteau avait parfaitement montré le lien qui existait entre la dépendance de l’écrivain à la roulette et sa capacité à libérer son énergie créatrice. Dostoïevski a besoin de sentir en lui une détresse profonde pour renaître artistiquement. Une explication psychologico-littéraire qui n’aurait certainement pas plu à Anna Grigorievna qui subissait de plein fouet les effets de cette addiction. Le lendemain, c’est son alliance que son mari partait mettre en gage.

Au même titre que le manque d’argent, la maladie tient une place considérable dans la vie du couple. Anna Grigorievna, qui ne vit pas sa première grossesse dans des conditions idéales, souffre de maux de tête récurrents qui l’oblige à abréger son travail d’écriture. Mais c’est l’épilepsie de Dostoïevski, dont les symptômes sont particulièrement violents, qui est leur plus grande source d’angoisse. Même si Dostoïevski s’efforce de prendre le mieux possible soin de sa femme et manifeste envers elle une tendresse touchante – quand il ne la réprimande pas injustement –, l’écrivain demande de la part d’Anna une attention de tous les instants. Régulièrement, et surtout le soir quand la fatigue étreint Dostoïevski, l’appréhension monte car les crises d’épilepsie mettent sa vie en danger. « La nuit, Fedia a eu peur d’avoir encore une attaque, mais grâce à Dieu, rien n’est arrivé. Seigneur, que je serais heureuse si nous pouvions repousser le plus loin possible cette crise. » Une autre fois : « J’ai bondi hors du lit, je me suis approchée de lui et, pour plus de certitude, je l’ai saisi par le nez ; j’ai trouvé qu’il était froid. J’ai été quelque peu effrayée, mais il a aussitôt ouvert les yeux, me prouvant par là qu’il était bien vivant. » Les commentateurs ont beaucoup discuté le rôle de la maladie dans la création de l’œuvre de Dostoïevski. Avec le manque d’argent, elle aurait contribué à le mettre dans une disposition physique et morale proche du désespoir. Et c’est dans ce désespoir que l’écrivain aurait trouvé la matière psychologique et spirituelle de son œuvre. « Les gens heureux n’ont pas d’histoire », dit le sens commun. Formule que l’on pourrait décliner ainsi : « Un Dostoïevski heureux n’aurait pas d’œuvre. » En l’occurrence, après ce séjour tumultueux d’un an en Suisse naîtra l’un de ses plus grands livres : L’Idiot.

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