Roger Scruton face à la défiguration du monde

Roger Scruton (1944-2020) était un philosophe britannique. Écrivain prolifique, il a abordé des thèmes aussi divers que l’esthétique, l’écologie, l’œnologie ou encore la musique, dans le sillage de la tradition conservatrice anglo-saxonne. Dans son ouvrage Le Visage de Dieu (éd. Carmin, 2025), l’auteur défend le visage de la personne, du monde et de Dieu contre une conception utilitariste irresponsable qui met en péril aussi bien les âmes que la beauté terrestre.

Le philosophe Roger Scruton (1944-2020)

D’emblée, l’auteur fait mention de l’importance de la relation capitale qui existe entre de nombreuses personnes et Dieu. Or, une incrédulité massive frappe les foules gagnées par la poussée d’une certaine sécularisation et par la fin des grands récits, et cela ne se fait pas sans quelque ahan : l’évacuation de Dieu des consciences crée un vide qu’il est difficile de combler. Le visage qui nous enjoint au respect, issu de la crainte envers Dieu, s’efface et, avec lui, disparaît le jugement du regard, capital pour tout sujet responsable, c’est-à-dire en mesure de répondre de ses actes devant son Créateur.   

Certes, la science moderne s’est développée de façon prodigieuse depuis le XVIᵉ siècle : nous en savons beaucoup plus sur l’atome, sur la façon dont les galaxies se sont formées ou encore sur la manière dont l’Homme est apparu sur Terre. Au sein de cette frénésie de découvertes spectaculaires, nombre de scientifiques se sont attardés sur la question importante du « comment ? » ; ils ont soulevé de nombreuses interrogations auxquelles il est difficile de répondre prestement. Or, et c’est là que le bât blesse, la question du « pourquoi ? » reste ouverte : d’où venons-nous et où allons-nous? Troublés par ces questions métaphysiques essentielles concernant notre condition humaine, nous nous tournons spontanément vers le divin. Taraudés par la raison de notre passage terrestre et par sa signification possible, nous cherchons à surmonter notre angoisse liée au fait d’exister. Ainsi, la religion nous permet de ressentir un sentiment d’appartenance et de communier avec un Dieu personnel, mais aussi avec les hommes et le monde. Dès lors, Scruton montre l’importance primordiale des trois mots que sont « Je », « Tu » et « Pourquoi ? ». Il s’agit pour lui de montrer en quoi le visage de la personne, du monde et de Dieu ne peut être mis de côté sans faire peser un danger majeur sur la signification de l’aventure humaine et sur sa pérennité.

La première personne

De plus, l’écrivain affirme que le « point de vue de nulle part », qui est celui des sciences dures, se heurte au « point de vue de quelque part », qui est celui de la personne. De nombreux chercheurs, enivrés par un certain attrait pour le désenchantement du monde, recourent à des analogies avec le monde animal afin de souligner que l’humain n’a rien d’exceptionnel par rapport au reste de la création. Aux diverses explications surnaturelles, moult scientifiques préfèrent des causes naturelles : déterminée par ses gènes, une femme qui donne de son temps aux autres ne différerait en rien de la chauve-souris qui céderait une partie de son sang à une congénère moins favorisée par la nature.

Cet orgueil scientiste donne l’impression d’avoir trouvé l’explication parfaite d’un phénomène difficile à cerner ; or, il n’en est rien. En effet, lorsqu’un soldat paie le prix fort à la guerre, son intentionnalité entre en ligne de compte : médiée par des concepts tels que le sacrifice, le devoir ou encore le sacré, sa générosité témoigne de son statut d’être rationnel capable de rendre compte de ses actes. Ici, Roger Scruton défend l’irréductibilité de la première personne au monde des objets. S’il se tient à la lisière de celui-ci, le Je est en mesure de demander : « pourquoi ? ». Plus encore, nous sommes des êtres capables de formuler des intentions, de faire une chose plutôt qu’une autre et de justifier les raisons pour lesquelles nous la faisons. Nos raisons d’agir font de nous des êtres responsables : ouvertes à la critique, elles peuvent être louées ou blâmées par d’autres personnes également dotées d’une responsabilité morale. Ainsi, nous vivons sous le regard des autres et vice versa : le besoin de pureté trouve sa racine dans l’élan religieux qui nous pousse à demeurer guidés par « la lumière qui brille au-delà des étoiles », célébrée par le soufi Al-Ghazâlî. Bref, « la culpabilité de l’existence » décrite par Schopenhauer doit être purgée par une force supérieure à laquelle nous devons rendre des comptes. 

À présent, étudions en quoi le visage témoigne du caractère exceptionnel de l’Homme par rapport au reste de la création et pourquoi il nous assigne une responsabilité infinie.

Face à face

Le scientisme, qui se définit comme la tentative de comprendre la totalité de ce qui est exclusivement à l’aide de concepts scientifiques, nie la notion de visage. Selon cette conception, le visage comporte plusieurs éléments agencés entre eux, mais il n’est pas compris comme ce qui manifeste l’âme, notion creuse aux yeux du chercheur obtus. Contre cette tendance fâcheuse et déshumanisante, Scruton cite certains versets bibliques faisant référence au visage de Dieu : « Jusques à quand me cacheras-tu ta face ? » (Psaume 13). L’espérance de voir le visage du Seigneur prend sa source dans la Torah et se retrouve également chez saint Paul : « Nous voyons comme dans un miroir, de manière confuse, mais alors nous verrons face à face » (I Corinthiens, 13, 12).

Francesca da Rimini, par William Dyce (1837)

Ainsi, le visage représente beaucoup plus que la somme des éléments qui le composent : il est, selon les mots d’Emmanuel Levinas, « visitation et transcendance » (Humanisme de l’autre homme). Si l’animal peut envoyer des « signes naturels » de colère, de peur ou d’agitation, il ne possède pas de visage à proprement parler, c’est-à-dire de médiation entre lui-même et autrui, comme c’est le cas chez les humains. Ainsi, l’être humain peut, par son visage, laisser transparaître une signification non naturelle et intersubjective, c’est-à-dire une signification qui se déploie entre des sujets libres et responsables. Cela se manifeste également dans notre capacité à reconnaître une personne comme distincte d’une autre. Un animal ne pourrait pas comprendre qu’un individu est quelqu’un : s’il peut se reconnaître lui-même, comme l’attestent certaines expériences scientifiques probantes, il ne peut, par exemple, distinguer Marc de Julie en tant que personnes libres et différentes.

De plus, contrairement à l’animal, le sujet est un « Tu » auquel on peut s’adresser, et il demeure présent derrière son visage de chair. Frontière et seuil, celui-ci s’apparente au lieu où le sujet apparaît, tout comme le monarque paraît au balcon de son palais. Il est donc un sujet au milieu du monde des objets, un reflet de notre intentionnalité qui éclaire notre monde intérieur. Cela a également une incidence sur les mœurs humaines : lorsqu’il s’agit de manger, les humains encadrent leurs repas de rites que la communauté doit respecter, comme le bénédicité. Balcon de l’âme, la bouche est ainsi ce par quoi s’expriment délicatement les sentiments et la pensée. Lorsqu’une personne néglige sa parole et mange avec voracité, son visage perd son aura et régresse au niveau strictement anatomique, ce dont témoignent les adeptes de la restauration rapide, dont les enseignes font florès dans notre société. 

De la même manière, un baiser et un sourire laissent l’âme transparaître à la périphérie du corps. Lorsque Francesca da Rimini lit l’histoire de Lancelot et de Guenièvre avec Paolo dans L’Enfer de Dante (chant V), ils sourient tous deux et s’embrassent, reconnaissant par là une intentionnalité commune. Leur bouche devient un point d’intersection entre l’âme et le corps, entre la personne et l’animal. Ainsi, lorsque nous embrassons quelqu’un ou le caressons, nous cherchons à faire passer, selon l’expression de Scruton, « notre perspective de première personne », c’est-à-dire notre liberté au sein même de la chair de l’être aimé.

Il s’agit donc, pour l’écrivain britannique, de défendre dans la personne une présence singulière et irremplaçable qui ne peut être assimilée aux objets qui nous entourent. En effet, le terme « personne » est emprunté au théâtre romain : il désigne originellement le masque porté par l’acteur ainsi que le personnage représenté. Repris par le droit romain, le mot implique que la personne comparaît devant le tribunal ; elle est tout à la fois l’objet d’un jugement et le sujet qui juge. Fondamentalement parmi les autres et devant eux, le visage est donc ce par quoi la signification apparaît, notamment à travers les promesses que nous tenons et qui nous engagent à répondre de nos actes devant autrui. Afin d’illustrer cette idée, Roger Scruton établit une distinction entre la faim et le désir sexuel. Si la première s’adresse à autrui comme à un objet remplaçable et en fait un simple instrument destiné à satisfaire un besoin, le second engage une responsabilité à l’égard d’une personne. C’est d’ailleurs pour cette raison que la pudeur et la honte existent : le viol constitue un crime particulièrement grave dans la mesure où il porte atteinte à la liberté de l’être brutalisé.

Le 41, Cooper Square, à Manhattan, New York

Conserver et consacrer

Si Scruton défend mordicus le visage humain, il s’attache également à ferrailler contre la dévastation contemporaine qui défigure les paysages terrestres. Lorsque Dieu rencontre Moïse dans l’Ancien Testament, il somme son peuple de respecter les règles et l’alliance qu’il a nouée avec lui, puis l’enjoint à bâtir un temple qui soit sa demeure. Ainsi, il s’agit d’ériger un sanctuaire à défendre contre toute forme de profanation : le corps lui-même est, dans une perspective biblique, un temple dont il faut prendre soin. Nous comprenons de manière intuitive qu’un endroit est rarement neutre ; il est un lieu dans lequel nous habitons, lourd de nos souffrances. À ce sujet, Rilke écrit : « Nos douleurs sont non seulement saison, mais place, hameau, camp, sol, demeure » (Élégies de Duino). Le lieu sacré est donc un endroit qui, par définition, est séparé. Notre monde asséché par le scepticisme le reconnaît encore malgré lui à travers le respect religieux que nous portons à nos défunts par l’aménagement scrupuleux des cimetières, et cela, quelle que soit notre croyance. De la même manière, les ruines peintes par Hubert Robert demeurent, dans l’inconscient collectif, les reliques d’un passé à jamais aboli qu’il convient de traiter avec révérence. À l’inverse, toute profanation suscite une réprobation majoritaire : nous le savons, il existe une manière juste et une manière injuste de traiter la Terre que nous habitons. Dans une perspective biblique, le monde est un don sur lequel il s’agit de bâtir de nombreuses demeures pérennes, mais aussi d’embellir l’héritage de nos aïeux afin de le transmettre à nos descendants.

Contre ce réflexe ancestral, l’habitude funeste de la consommation voit dans ce qui nous entoure un réservoir dans lequel nous pouvons puiser à volonté, ainsi qu’un dépotoir où tout se jette après usage, quitte à bafouer les principes élémentaires de la protection de l’environnement. À l’instar de la Ville sainte où, selon la tradition chrétienne, nous vivrons « côte à côte et face à face avec Dieu », une véritable cité doit préfigurer cet apogée en consacrant un lieu qui est généralement un temple. En effet, celui-ci est doublement sacré dans la mesure où il est consacré au Seigneur et où il le contient. Apparentée à ce dernier, la personne humaine doit elle aussi être protégée de la souillure. Se dressant verticalement, le temple nous invite à nous tourner vers le Ciel. Or, une désolation ravage nos paysages, bardés de blocs sans visage dont l’absence de motifs reconnaissables témoigne d’un mépris pour tout héritage ; ces bâtiments ternes sont d’ailleurs construits dans un but purement utilitaire et passager. Il ne s’agit plus d’habiter un quartier, mais simplement d’y transiter dans l’esprit du nomadisme propre à la société liquide. Dans la même veine, Roger Scruton inscrit son plaidoyer en faveur de la sacralité de la Terre dans la lignée de penseurs conservateurs et écologistes tels que John Ruskin, lequel déplorait la transformation de paysages uniques en domaines à piller et à défigurer afin de servir les desseins étriqués de financiers avides et insensibles à la poésie des lieux. Dans sa frénésie économique, le consumérisme occidental a désacralisé tout ce qu’il a touché, le transformant en source infinie de profit. Dans cette « chute de l’Homme » brocardée par l’auteur, l’amour est défiguré par la pornographie, l’architecture devient l’art de faire pulluler les espaces indéterminés et précaires, tandis que la nature se transforme en un stock à exploiter sans retenue afin de satisfaire la rapacité des spéculateurs.

Si le sacré nous intime l’ordre de reculer et de retenir notre main face à ce qui est inviolable, le monde du marchandage et de l’échange brade la beauté du monde pour un plat de lentilles. Dans cette perspective, prêter une vie spirituelle à la Terre revient à verser dans un animisme candide, voire dans ce que John Ruskin nommait une « illusion pathétique », c’est-à-dire l’attribution d’émotions humaines à des phénomènes naturels (Modern Painters). Dans le sillage des romantiques, Scruton vilipende avec véhémence cette absence de délicatesse esthétique et ce saccage du foyer. Afin de limiter les dégâts, l’auteur préconise ce qu’il désigne, par un néologisme, comme l’« oïkophilie », c’est-à-dire l’amour et le respect du foyer qui nous a été transmis par nos ancêtres. Contre la bougeotte de ceux qui ne vivent nulle part et contre l’aspect impersonnel de leurs bâtisses, l’écrivain nous invite à un retour à la maison (Heimkehr) et à la contemplation des paysages naturels ; en effet, seules ces habitudes sont à même de nous faire habiter de nouveau un monde à hauteur d’homme et à visage humain.

Profond et visionnaire, Le Visage de Dieu s’inquiète de l’effacement progressif du visage humain dans le monde, tant sur le plan de la personne que sur celui des paysages terrestres. Dans un même processus de désenchantement, la personne renonce à sa prééminence sous les assauts du scientisme, la religion perd de sa superbe au sein de foules incrédules, l’architecture est dépouillée de ses motifs distinctifs au profit de grands ensembles standardisés, tandis que la nature est sacrifiée sur l’autel de la consommation, laquelle se mue en consumation de notre foyer. Contre un tel saccage, Scruton nous invite à puiser aux sources de la grande culture afin de recouvrer notre sens de l’émerveillement. Au moment où « l’uniformisation du monde » (Stefan Zweig) fait rage, (re)lire cet ouvrage est plus que jamais capital.

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