Les Umanistà de la Renaissance et la redécouverte des classiques de l’Antiquité

W. K. Faltot
ParW. K. Faltot

La Renaissance s’ouvre au XIVe siècle avec un retour aux auteurs de l’Antiquité par un ensemble d’intellectuels qualifiés d’« umanistà », soit littéralement des « professeurs de latin ». Pratiquant les studia humanitatis, les « études humaines », leur rôle fût aussi bien philologique, en cherchant à rétablir la signification originelle des textes du passé, qu’éditorial, en les diffusant grâce à la révolution de l’imprimerie. Pédagogues, ils introduisirent peu à peu ces œuvres dans l’enseignement d’alors, tout en prônant un idéal moral nouveau de perfectionnement de soi au travers de l’étude.

Guillaume Budé (1467-1540)

La création des universités à partir du XIIe siècle favorise l’émergence des umanistà : un ensemble d’intellectuels issus de la noblesse ou du clergé, dispensant des cours en langue latine. Dans le but de « rationaliser les doctrines », la scolastique s’est peu à peu méfiée des « poètes » et de leur langue métaphorique, si bien qu’après plusieurs siècles, l’usage savant du latin s’est extrêmement appauvri. C’est dans ce contexte qu’au début du XIVe siècle, un certain nombre d’intellectuels italiens redécouvrent avec fascination les textes romains de l’Antiquité et leur niveau de langue dans des monastères où ils avaient été peu à peu délaissés. Forts de cette pratique, ils étudient les connaissances païennes et s’inspirent de ces textes en vue d’élaborer une littérature nouvelle caractérisée par ses formes « ouvertes » : contes, poèmes, dialogues, adages, etc. Cependant, un large pan de connaissances antiques leur reste inaccessible : l’ensemble des textes écrits en grec ancien. À cette époque, il n’y avait que très peu de savants maîtrisant cette langue. Les locuteurs du grec se trouvaient essentiellement en Grèce moderne, à Constantinople, voire en Italie du Sud. Cette impossibilité de lire le grec se traduit, sous la plume des copistes de l’époque, par l’expression « Græcum est non legitur », soit littéralement « C’est [un texte] grec, [cela] ne se lit pas ».

Parmi les umanistà précurseurs de cette époque, on compte de nombreux auteurs parmi lesquels Dante, Pétrarque ou encore Boccace. Ce dernier, devenu célèbre à Florence pour son conte : le Décaméron, cherche à déchiffrer les livres grecs qu’il s’est procurés en vue d’écrire sa Généalogie des dieux païens. Jouant de son influence, il arrive à convaincre les autorités de la ville de créer la première chaire de grec d’Europe de l’Ouest en 1360 et recrute Léonce Pilate, érudit originaire de la Grande Grèce, pour y occuper le poste. Grâce à lui, et aux relectures attentives de Boccace, sont publiées les premières traductions latines de l’Illiade et l’Odyssée d’Homère. Malgré l’existence de la chaire, il fallut attendre un siècle pour que l’enseignement du grec se diffuse en Italie. Avec la prise de Constantinople en 1453 par les Ottomans, une grande vague d’émigration de savants grecs en Italie mène à l’ouverture d’un grand nombre d’écoles où la langue est enseignée. Multipliant les voyages, les intellectuels du reste de l’Europe viennent se former en Italie pour apprendre auprès d’eux.

Suivant l’exemple italien, certains maîtres du collège de la Sorbonne s’initient aux « lettres d’humanité » (Humaniores litteræ), à l’étude de la culture laïque. Robert Gaguin, par exemple, enseigne la poésie latine et publie un traité de versification. Les premiers maîtres de grec ancien à gagner la France sont alors Georges Hermonyme de Sparte, puis Janus Lascaris. Parmi les élèves de ce premier, on compte Jacques Lefèvres d’Etaples, un professeur de philosophie devenant le premier helléniste français, ou encore Guillaume Budé. Ayant d’abord suivi des études de droit, Budé s’initie aux lettres d’humanité durant sa formation en lisant des écrivains latins et grecs, ce qui le conduit ensuite à traduire certains opuscules de Plutarque ou à comparer la valeur des monnaies à différentes époques (avec son traité De Asse, littéralement « De l’As », le nom d’une monnaie prise comme référence). Ses travaux le conduisent à l’élaboration d’une définition de la philologie et d’une méthode permettant de l’exercer avec rigueur. La philologie, en plus d’être « l’amour des bonnes lettres et l’inclination à l’étude » est, pour lui, la discipline permettant de devenir plus vertueux en gagnant en discernement. Sa méthode, quant à elle, se différencie par une recension complète des sources manuscrites nécessaires à l’exégèse des textes antiques, afin d’être le plus fidèle possible au propos originel de ces œuvres. En 1530, François Ier institue, après plusieurs sollicitations de Guillaume Budé, le Collège des lecteurs royaux (futur Collège de France) : une institution dédiée à l’étude des textes anciens en grec, latin et hébreu, comprenant également une chaire de mathématiques.

À travers leur entreprise philologique, les umanistà de la Renaissance européenne cherchent à exhumer les textes de l’Antiquité en vue de les transmettre et de les conserver dans une visée encyclopédique, mais également à les commenter, les imiter et les critiquer en vue d’élaborer une connaissance nouvelle.

Transmission

Thomas More (1478-1535)

Bien que les universités aient favorisé l’enseignement du latin dès le XIIe siècle, la diffusion des travaux des umanistà reste limitée. La copie à la main des manuscrits entraîne la multiplication d’erreurs, mais aussi la modification du texte par les copistes eux-mêmes qui, pour les meilleurs d’entre eux, ajoutent des commentaires et des réflexions aux ouvrages sur lesquels ils travaillent. La diffusion des connaissances, soumise à la recopie manuscrite, est donc lente et coûteuse. Aussi l’arrivée de l’imprimerie au XIVe siècle est-elle une révolution, dans la mesure où elle permet de produire un contenu écrit rapidement et en grande quantité. Tout d’abord, elle est utilisée au service du commerce des indulgences, avant de permettre l’impression d’ouvrages dès les années 1450 en Italie et 1470 en France. Dès la fin du XV e siècle, Paris devient la capitale de l’imprimerie, où les libraires s’orientent majoritairement vers l’édition de livres religieux en latin (bréviaires, missels, livres d’heures, etc.).

Parmi les libraires-imprimeurs typiques de cette époque, on peut notamment citer le vénitien Alde Manuce. Jouant à la fois le rôle d’éditeur et de libraire, il choisit quels textes publier, les fait produire dans son atelier et les vend dans sa boutique à Venise. De grands umanistà lisent les livres qu’il imprime : parmi lesquels Guillaume Budé, ou encore Érasme, avec qui travaille Alde Manuce. Le Néerlandais prétend alors qu’il est en train de créer une bibliothèque dont la seule limite serait le monde. L’imaginaire associé à la diffusion de ce savoir se retrouve également chez l’ami d’Erasme : Thomas More, l’auteur de l’Utopie, dont le narrateur apporte précisément aux habitants de l’île imaginaire des textes en grec ancien. À Paris, Josse Bade, grammairien, historien, pédagogue et poète, joue un rôle similaire. Actif de 1499 à 1535, il réalise un peu moins de huit cents éditions. Son entreprise, reprise par son gendre Michel de Vascoan, a perduré jusqu’en 1577, produisant au total plus de six cents nouvelles éditions d’ouvrages écrits par – ou avec – le concours d’umanistà.

En plus de participer à l’édition d’ouvrages, ils contribuent aussi à réformer l’éducation de leur temps. On peut trouver un exemple de ce type d’écoles « nouvelles » à Sélestat dès les années 1440, dans le sud du Saint Empire romain germanique d’alors, en actuelle Alsace. Fidèle à l’esprit des umanistà, on y professe les différentes matières en vue d’exercer son discernement, d’enseigner la morale et la politesse. L’enseignement y suivait un plan systématique. Tout d’abord, la lecture, l’écriture et le calcul dans le but d’apprendre les premiers éléments du latin. Une fois ces bases acquises, les élèves étudiaient la syntaxe, la prosodie, les déclinaisons et la conjugaison, afin d’être capable de composer des discours en s’inspirant des auteurs de l’antiquité (Cicéron, Pline et Politianus). Ils suivaient alors des cours de dialectique leur permettant de « prouver, de définir, de diviser et de discerner par de bonnes raisons le vrai du faux », dans le dessein d’étudier ultimement la philosophia moralis, qui devait leur permettre de discerner les vices et les vertus. Une fois cet enseignement accompli, les anciens élèves continuent leur parcours en devenant à leur tour des umanistà, apprenant pour certains d’entre eux le grec, publiant des ouvrages de pédagogie, d’histoire, commentant de nouvelles éditions d’auteurs classiques ou intervenant comme théologiens ou diplomates dans les affaires religieuses ou politiques.

Que ce soit au travers de leurs travaux imprimés ou de l’éducation qu’ils professent, les umanistà participent aussi bien à l’élaboration des savoirs qu’à leur « valorisation » par la création de copies imprimées dans des éditions unifiées, tout en transmettant leur savoir-faire à travers un enseignement novateur. Écrivains, commentateurs, professeurs ou éditeurs-libraires, l’action concrète des umanistà est un engagement, à leur échelle, en faveur de la connaissance et de la diffusion des savoirs, dans la visée de prôner un nouvel idéal moral de perfectionnement de soi au travers de l’étude.

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