Lire et écouter Jean-Marc Vivenza, c’est découvrir un intellectuel mobilisant un corpus hétéroclite, mêlant mystagogues fameux, des néoplatoniciens jusqu’à la mystique rhénane, et fougue furieuse des avant-gardes artistiques du siècle dernier. Tout à la fois musicien, métaphysicien et passeur, Jean-Marc Vivenza est une référence pour quiconque s’intéresse à des sujets aussi apparemment variés que le bouddhisme Madhyamaka, la noise expérimentale, la franc-maçonnerie chrétienne et la théologie apophatique.
L’une des révélations premières que connut Jean-Marc Vivenza fut la découverte, dans sa vingtaine, du futurisme italien : « j’ai pu m’apercevoir alors, nous étions en 1975, de la pertinence théorique de la pensée futuriste, paradoxalement totalement occultée par les courants « officiels » de la création dite contemporaine. » Ce courant artistique italien, puis européen, s’est développé au début du XXe siècle. En rupture avec le romantisme et toute forme de passéisme, l’œuvre futuriste entend remettre l’action au centre de tout et faire un éloge du mouvement, de la violence et de la technique dans un élan prométhéen et irrévérencieux. La pensée futuriste se diffuse vite dans la mondanité artistique des années folles et de l’entre-deux-guerres à coup de ses slogans, restés célèbres (« Tuons le clair de Lune » ou « Pour la guerre, seule hygiène du monde »), et finit sa course dans l’émergence d’une force politique d’un genre nouveau dont elle fut l’un des incubateurs : le fascisme. Cette délicate évolution – ou involution, donc – créa le malaise autour de ce courant artistique qui, « historiquement compromis avec le régime fasciste, ne put que sombrer dans l’oubli », selon son spécialiste Giovanni Lista. Jean-Marc Vivenza entreprend alors de « reconstituer […] le pont historique détruit après-guerre, qui nous permettait de nous relier organiquement aux avant-gardes du début du siècle. » Il est particulièrement impressionné par les travaux de Luigi Russolo, auteur de L’art des Bruits, manifeste d’une toute nouvelle musique futuriste puisant dans l’univers sonore de la machine et développant une théorie esthétique du bruit. Dans les années quatre-vingt, Vivenza réalise une œuvre discographique très importante, inspirée des préceptes futuristes et influencé par le Krautrock, le rock expérimental « cosmique » allemand des années soixante : Vivenza devient alors un musicien « bruitiste ». Au sein de l’Electro-Institut qu’il fonde à Grenoble en 1983, il élabore différents projets (Essentialité Métalliques en 1986, Unité Objective en 1988, L’Acier en 1989…), faisant alors de lui une des principales figures de la musique expérimentale – ou noise – européenne. Les sons qu’il travaille sont essentiellement mécaniques ou issus d’éléments industriels, comme des avions ou des usines. À côté – même au cœur, en réalité – de cette production artistique, Jean-Marc Vivenza cultive un grand intérêt pour la philosophie et l’ésotérisme.
A priori polariquement opposée au futurisme, Jean-Marc Vivenza doit beaucoup à l’école dite du traditionalisme intégral, ou pérennialisme, tradition affirmant l’existence d’une souche métaphysique commune à toutes les spiritualités traditionnelles de l’humanité. Cette école s’articule autour des écrits de René Guénon, auteur blésois fameux et aux réceptions insoupçonnées mais vertigineuses (la thèse de Xavier Accart Guénon ou le renversement des clartés, sur la postérité de cette œuvre, dépasse les 1200 pages). En 1998, Jean-Marc Vivenza publie le Dictionnaire de René Guénon, un livre arborant plus de 550 pages et pas moins de 860 entrées ; c’est un hommage rendu à cet auteur qui, à ce moment-là, devient tutélaire dans sa pensée. Ailleurs, en annexe à ses Écrits Métaphysiques, Vivenza entreprends une vaste étude de la notion de vide chez cet auteur, qu’il affilie à Leibniz et à Duns Scot, replaçant Guénon dans une généalogie intellectuelle dont il est régulièrement évacué.
Entre l’Acacia et le Sycomore
Vivenza n’est cependant pas arrivé à la Tradition Primordiale par René Guénon mais par son disciple et dissident Julius Evola, qu’il découvrit lors de son exploration du futurisme. Tout en admettant une Sophia Perennis similaire à celle qu’étudie Guénon, Evola se démarque de lui sur quelques considérations et sur certains choix de vie : là où Guénon est resté en retrait de la vie politique, Evola est devenu après 1945 l’une des figures cardinales de la jeunesse néofasciste européenne, développant ses thèmes d’État organique et de de race de l’esprit, secondé en cela par son disciple Adriano Romualdi. Pour toutes ses raisons, l’auteur de Rivolta contro il Mondo moderno est généralement désavoué dans les milieux guénoniens. Malgré cela, Vivenza reconnaît toujours avoir une dette envers ce penseur, lui ayant même consacré un essai en 2019, Julius Evola et la voie héroïque du « détachement parfait », dans lequel il disserte sur La doctrine de l’éveil, ouvrage de 1941 où Evola livre sa lecture du bouddhisme. Quoi qu’il en soit, la pensée de Jean-Marc Vivenza est indéniablement marquée par la quête de la Tradition Primordiale, qu’elle se trouve dans une évanescence spirituelle guénonienne ou dans une incarnation active évolienne. Pour lui, ces deux canaux, loin d’être fondamentalement contradictoires, sont deux accès à la même sagesse, sagesse qu’il couple avec, donc, une pratique artistique furieusement moderne.
Si les pérennialistes René Guénon, Michel Vâlsan et Charles-André Gilis se sont convertis à l’islam, d’autres comme Jean Borella ou Jean Tourniac se sont davantage retrouvés dans le christianisme. À leurs images, la voie initiatique qu’a entrepris Jean-Marc Vivenza se trouve au sein de la franc-maçonnerie chrétienne, notamment sous l’influence de Joseph de Maistre, figure intellectuelle de haut rang de ce christianisme mystique. Découvrant Maistre jeune, Vivenza se passionne pour son eschatologie métaphysique et sa sotériologie doloriste. Bien plus tard, fort de cette base-là et de ses pérégrinations évolo-guénoniennes, il approfondit son rapport l’ésotérisme chrétien par l’étude de trois auteurs du XVIIIe siècle : Joachim Martinès de Pasquallly, Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint-Martin. Ces hommes ont été les figures de proue d’une rénovation intellectuelle de l’ésotérisme chrétien considérable et comparable à ce que fut l’effervescence de l’hermétisme florentin du XVe siècle. Ils agissent tous trois au sein de l’Ordre des chevaliers maçons Élus Coëns de l’Univers, réseau franc-maçon illuministe de leur création. Après une mise en veille, il resurgit en 1891 dans un écrin fin-de-siècle avec l’Ordre Martiniste, fondé par Gérard Encausse, le célère occultiste surnommé Papus.
Jean-Marc Vivenza est peut-être l’un des plus fins connaisseurs de cette généalogie intellectuelle, ayant consacré plusieurs monographies à tous ces auteurs et points de doctrine. Non content de se cantonner à ce rôle de passeur, il fut également le porte-parole du Grand Prieuré des Gaules entre 2005 et 2012. Cette organisation est la principale obédience maçonnique à suivre le Rite Écossais Rectifié, initiation à un « christianisme transcendant et non-dogmatique », le même qui fut suivi par les Élus Coëns et leurs successeurs. Jean-Marc Vivenza s’est également intéressé aux origines intellectuelles de cet illuminisme maçon et martinésiste : il a publié en 2004 un ouvrage sur François Malaval, auteur marseillais quiétiste du XVIIe siècle, un autre sur le théosophe allemand Jakob Boëhme un an plus tard et aborde dans ses autres textes les figures de ce christianisme marginal et hétérodoxe, autant Miguel de Molinos et Marguerite Porete que Madame Guyon et Emanuel Swedenborg, christianisme qui ouvre les portes à une altérité théologique, à un renouvellement du penser Dieu.
La gnose de la vacuité
La théologie négative, aussi appelé théologie apophatique, est une discipline que l’on retrouve dans de nombreuses traditions, consistant en l’étude de Dieu (ou de la Déité, débat classique de ces textes) par ce qu’il n’est pas. Ce courant est d’une fertilité intellectuelle phénoménale et nous le retrouvons autant dans les exercices logiques du Parménide de Platon, les traités rabbiniques du Guide des Egarés de Moïse Maïmonide, les formules poético-métaphysiques du Tao-to-Kin de Lao-Tseu ou dans la spiritualité ishraqiyun du mystique iranien Sohrawardi. Cette approche théologique, que Henry Corbin voyait comme un « antidote du nihilisme », est au cœur de la pensée de Jean-Marc Vivenza. À la fin des années quatre-vingt, Vivenza réalise un « Essai d’ontologie négative », titré L’Essence du nihilisme. En quelques pages, très heideggériennes, il élabore une anthropologie du néant et tente d’aborder « ce rien qu’est l’être et ce néant qu’est l’homme ». Partant de l’idée existentialiste que l’homme produit son propre rapport au monde – par l’activité, la culture, la technique – Vivenza refuse néanmoins d’assigner l’homme à cette positivité, à cette génération. Selon lui, « l’existant humain n’est jamais ce qu’il est. Car ce qu’il sera, ce qu’il désire être, il ne l’est pas encore : ce qu’il est dans l’instant présent, à peine l’est-il qu’il l’a déjà dépassé et ne le saisit que comme matière morte : il l’a été plus qu’il ne l’est, dans une sorte de syncope insensible. C’est en ce sens que l’être humain n’est pas. » Cette vision radicale de l’être comme une « machine-à-oublier », aurait dit Le Corbusier, amène Vivenza à proposer une vue apaisée du désenchantement du monde, pensant que « c’est en ce sens et à ce titre que doivent être pensés le nihilisme contemporain, et la modernité qui en est la figure représentative. Non pas comme des fléaux étrangers d’un monde dont ils corrompraient la souche ou l’identité, mais comme les fruits inéluctables d’un destin philosophique qui est celui de la nature ontologique de l’être. […] La modernité est donc bien paradoxalement mais évidemment l’expression révélatrice du sens de l’être, symbole éclairant d’un vide qui est notre parole actuelle du langage de l’être se signalant en son néant. La nuit mortifère […] est l’exacte incarnation du mode de déploiement de l’être, c’est à dire le retrait. »
Ces interrogations, Jean-Marc Vivenza les a poussées dans la direction du bouddhisme et de la tradition Madhyamaka, la « voie du milieu ». En ce sens, ce croisement entre vacuité extrême-orientale et questionnement heideggérien du néant le rapproche de La détermination du soi néantisé et autoéveillé de Kitaro Nishida ou – plus proche de nous à tous égards – de La Force du vide de Frédéric Nef. Dans Nagarjuna et la doctrine de la vacuité, publié en 2001, Vivenza aborde l’œuvre de Nagarjuna, moine bouddhiste du IIIe siècle considéré comme le fondateur de la voie du milieu qui, dans ses Stances du milieu par excellence, oppose au tetralemme, raisonnement qui jalonne toute l’histoire de la logique, une idée de la vacuité proche du wu-wei, le non-agir taoïste, ramené à un ordre universel. Cette idée irrigue la pensée de Jean-Marc Vivenza, si bien que Nagarjuna se retrouve aux côtés d’Origène et de Joseph de Maistre dans ses références maîtresses.
Aujourd’hui âgé de 68 ans, Jean-Marc Vivenza est un polymathe comme peu l’ont été et moins encore le sont. Peut-être que la chose la plus importante, la clef de voute des différentes facettes de cette vie, est l’expérimentation : Vivenza expérimente dans la musique bruitiste comme il expérimente dans l’étude métaphysique, alchimie ingénieuse entre la connaissance et la puissance. Comme il le dit lui-même, ses passages « de la « gnose » futuriste de tendance évolienne à la doxa guénonienne puis à l’ésotérisme illuministe », adossés à une volonté artistique tenace, donnent à son « sentier de gnose », pour reprendre l’expression de Frithjof Schuon, une morphologie tout à fait particulière, faisant sienne autant la démiurgie futuriste et la vacuité néantisée.
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