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Visage d’écrivain : Bernanos

bernanos L’âme transmute le visage, lui donnant une texture, un relief qui par moment peut bel et bien faire remonter le fond à la surface. Bernanos caractérise bien ce mouvement brusque de l’alchimie corporelle, il a une bouille à la hauteur de l’homme. Sur lui, l’on peut voir une épaisse tignasse coiffer une face incandescente, frémissante de passion et de soif inextinguible de Vérité. Tout commence par le regard, ce miroir des violences intérieures. Cendré et ténébreux, c’est tout d’abord celui du séducteur, de l’homme transi de ces femmes qui ont « humanisé le sublime ». Deux globes racinés profond s’y retrouvent bordés d’immenses cernes, comme environnés d’un lac sombre. C’est un regard qui attire, qui comprime les palpitations pour mieux entrevoir une parcelle de l’infini. Sa partie basse montre a contrario une certaine douceur ; de fines lèvres dessinées de telle façon qu’elles évitent le pincement de l’avarice, aidées en cela par une généreuse moustache. Une figure paternelle, rassurante, qui cache pourtant un esprit tourmenté et imprécateur.

Bernanos est né en 1888 dans une famille petite bourgeoise de Paris. Père tapissier et mère fervente catholique, son enfance baignera dans la religion, lui offrant un chemin tracé vers les cieux et le Christ. C’est là que seront semés les graines du monarchisme et du catholicisme qui définiront tout son engagement ultérieur. Il dira ainsi, après sa première communion : « J’ai pensé à me faire missionnaire, et dans mon action de grâces, à la fin de la messe de première communion, j’ai demandé cela au Père, comme unique cadeau ». Il épousait la foi et ne voyait plus d’alternative dans sa vie qu’une turbulente action pour ses idées. C’est dans l’Action Française de Maurras qu’il plongera, avec vigueur et absolu ; c’est dans cette action militante pour les camelots du Roi que le jeune Bernanos, encore étudiant, trouvera le moyen d’éprouver le spirituel, « lui-même charnel » (Péguy), jusqu’aux viscères. Il la quittera plus tard et se distanciera de son maître Maurras, comme il le fit pour son autre maître Drumont. Par vertu de fidélité, il refusera néanmoins le reniement total.

Tel est en effet l’élan puissant du personnage. Il respire la loyauté. Ses traits, son ossature, tout renvoie à la morphologie canine ; rien de cabot voyez-vous, mais bien toute la chaleureuse expression de celui qui n’abandonnera jamais les siens. On ne saurait remettre en cause cette vertu là, héroïque, mais qui le poussera à des plus malheureuses concessions. Drumont, dont il s’éloignera quelque peu plus tard, ne sera pour autant jamais remis en cause, malgré sa terrible haine des juifs. Haine qu’il a pu partager en son temps. Car oui, l’on ne saurait éviter ce chemin hélas cent fois parcouru par la centurie valeureuse des bien-pensants, Bernanos était bel et bien antisémite. Comment le renier ? Son premier grand pamphlet était un panégyrique en faveur de l’auteur de La France juive. Pourtant, quelle injustice ! Quelle injustice que de ne se soucier que de cette part d’ombre, ainsi que quelque insigne personnage plus soucieux de silhouette que de portrait.

L’on remarque ainsi que les adeptes de la « complexité », tartufes parmi les tartufes, font soudainement sourde oreille lorsque cela touche certains des plus grands auteurs qui ont eu le malheur de s’engager dans un parti déshonorant à leurs yeux de modernes. Philippe Lançon en avait dit assez dans son article contre les fadaises de Jean-Paul Enthoven : « Les héroïques chasseurs mondains d’antisémites ont du mal à saisir ces fidélités, ces contradictions. Il ne faut pas s’en étonner. Dans leurs jugements si noblement rendus au nom de l’humanisme, c’est précisément l’homme qu’à la manière des Jivaros, ils réduisent : son évolution, ses imperfections, son génie – tout ce qui fait la valeur d’une oeuvre et d’une vie » (1). Il est évidemment hors de question d’excuser ceci ou cela. Il s’agirait plutôt de couper court à un argument qui, de remarque bien-fondé, se mue souvent en caractère globalisant. Passons.

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Cet « anarchiste blanc », comme le surnommait Clémenceau, homme vif au ton corrosif mais terriblement talentueux, n’aura de cesse d’accabler de son farouche courroux ceux qu’il nommait, non sans une certaine affection, les « imbéciles ». A défaut de vider le monde de leur colère, il le remplira de la sienne, pleine d’espérance mais d’une lucidité brulante comme un soleil d’été méridional. Les évènements défilent durant ce sanglant siècle, mais les pieds de ce colosse littéraire restent posés, comme immuables, sur cette terre française qui l’irrigue et lui donne ses racines. C’est que, malgré ce défilé macabre, ses positions viseront toujours une certaine altitude, un idéal. Ainsi, l’homme catholique de droite, demeurera pourtant un admirable défenseur de la Justice ; au milieu d’une multitude crapoteuse et fangeuse, il fera office de fanal solitaire. Contre les massacres franquistes en Espagne, fascistes en Ethiopie, collabos en France, nazis en Europe et capitalistes dans le monde – et dans le temps – il assumera un statut de marginal, d’isolé parmi les siens. Vent debout dans cette tempête infernale, les traits acérés par l’âge et les épreuves, la moustache d’aviateur résistant bon gré mal gré aux bourrasques de l’ère, il aura, jusqu’à son dernier souffle, massacré, trituré, concassé et broyé la Vilénie, sortie pataude des tréfonds de l’Humanité. A la manière du sorcier, il fera de ces résidus l’ingrédient miracle de ses oeuvres.

L’aspect particulier de cet écrivain repose sur ce qui relève d’un populisme des plus surprenants. La bonté chrétienne qui émane de sa trogne sereine allait de pair avec un engagement fort du côté des humbles, des gueux, de ce peuple qui n’est ni de gauche ni de droite – contrairement à la bourgeoisie. Peut-être est-ce là l’une des raisons de son rôle d’agitateur au sein du camp chrétien. Loin de ces coiffés de naissance ou de ces parvenus qui inondent son camp, Bernanos a toujours ressenti une vive compassion pour celui des modestes. Il fut vigoureusement du côté des communards de 1871, dans lesquels il voyait l’une des dernières manifestations de ce petit peuple ouvrier – petit par la condition mais grandi par sa soif d’idéal – qui « au milieu de cette crise effroyable, resta généralement humain » (La grande peur des bien-pensants). Ce peuple des faubourgs, peuple de rêveurs personnifiés par cet « incorrigible mourant content sur la barricade pour le bonheur du genre humain » qui « ressemblait certainement encore plus au garde national bourgeois, lecteur de Rousseau et de Voltaire, qui l’ajustait de l’autre coté de la rue, qu’à l’opulent gaillard américain, bien logé, bien vêtu, bourré de vitamines, touchant un salaire énorme et décidé à en toucher encore plus à la faveur de la guerre » (La France contre les robots), il l’aimait. Il l’aimait comme son peuple, duquel il ne voulait jamais s’extraire, au point d’affirmer « je hais le peu que je sais dès que le savoir menace de m’éloigner des hommes au lieu de m’en rapprocher ». Il le défendait aussi, contre « l’Arrière », contre les basochiens de la bourgeoisie catholique, contre enfin l’immonde civilisation mécanique, barbelée de fils électriques et auréolée des plus atroces vertus modernes.

Car c’est là que, décisif, le combattant de la Liberté mènera sa dernière bataille. Contre l’inhumaine civilisation des robots, si bien caractérisée par sa plus puissante émanation, la civilisation américaine, il opposera l’une des plus émouvantes expression du patriotisme émise à ce jour. La France, fille ainée de la Révolution, sera pour lui le dernier rempart face à la barbarie mécanisée, la folie progressiste dont le mythe « a plus ou moins justifié depuis deux siècles la résignation des misérables » (Les enfants humiliés). Critique de la Technique divinisée d’une virulence rare, il établissait les maux de notre temps comme on dresse une liste de suspects : irresponsabilité généralisée, domination de la Machine sur l’homme, culte de la vitesse pour la vitesse, cupidité rampante et haine totale du passé… Souvenez-vous encore de ces cagots du Progrès, du Progrès magnifique, indémontable, idole vivante des jungles de béton d’où sortaient de folkloriques M. Homais, récitant inlassablement les prières du jour en faveur de l’Avenir. Et maintenant lisez l’accablant constat de Bernanos sur cette civilisation :

Georges-Bernanos« Mais à quoi bon vous dire quel type d’homme elle prépare. Imbéciles ! n’êtes-vous pas les fils ou les petits-fils d’autres imbéciles qui, au temps de ma jeunesse, face à ce colos­sal Bazar que fut la prétendue Exposition Universelle de 1900, s’attendrissaient sur la noble émulation des concurrences commerciales, sur les luttes pacifiques de l’Industrie ?… À quoi bon, puisque l’expérience de 1914 ne vous a pas suffi ? Celle de 1940 ne vous servira d’ailleurs pas davantage. Oh ! ce n’est pas pour vous, non ce n’est pas pour vous que je parle ! Trente, soixante, cent millions de morts ne vous détourneraient pas de votre idée fixe : « Aller plus vite, par n’importe quel moyen. » Aller vite ? Mais aller où ? Comme cela vous importe peu, imbéciles ! Dans le moment même où vous lisez ces deux mots : Aller vite, j’ai beau vous traiter d’imbéciles, vous ne me suivez plus. Déjà votre regard vacille, prend l’expression vague et têtue de l’enfant vicieux pressé de retourner à sa rêverie solitaire…

« Le café au lait à Paris, l’apéritif à Chandernagor et le dîner à San Francisco », vous vous rendez compte !… Oh ! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes ! La paix venue vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. « Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable ! » Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes – chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspira­tion universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! » (La France contre les robots).

C’est sur cette note que nous quittera en 1948 l’illustre pamphlétaire, furieuse et rugissante à l’instar de cette bécane qu’il chevauchait pour traverser les abimes de l’existence.

(1) http://www.liberation.fr/tribune/010188304-bernanos-et-les-bien-pensants

 

Un commentaire

  1. Bel hommage… Racinés profond en 2013, il existe donc encore des lecteurs de Péguy. (Ce qui démontre la supériorité de l’émotion poétique sur les zouaveries d’ergastule.)

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