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Zone de Guillaume Apollinaire : l’ivresse de la solitude moderne

C’est par un long poème fleuve de 155 vers dépourvus de ponctuation que Guillaume Apollinaire a fait le choix d’ouvrir son recueil le plus célèbre, « Alcools ». En déroulant un long fil dont rien ne semble pouvoir interrompre le rythme en accélération constante, le poète parvient à dépeindre avec exactitude le vaste déclin du monde moderne, en n’ayant recours qu’à des images précises, anecdotiques et individuelles, qui ne parlent que pour elles-mêmes – et qui pourtant convoquent des vérités universelles.

« À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes »

Le poème s’ouvre sur une description métaphorique d’un Paris en proie à l’ennui, à l’enlisement et à la stagnation dans un passé auquel même la révolution industrielle ne parvient pas à mettre un terme. Les longues marches d’Apollinaire à travers la capitale lui en ont donné une vision précise et en ont fait un grand familier des aubes solitaires où, suspendue entre le sommeil et le lent éveil des machines, le vide et l’immobilité triomphent. Loin d’y trouver la moindre source d’inspiration ou d’y reconnaître l’empreinte du charme de la ville à la manière de Léon-Paul Fargue dans « Le Piéton de Paris », Apollinaire se lamente de l’engourdissement terrifiant qu’il y décèle. Lorsque Paris s’anime, le spectacle n’est guère plus propre à la rêverie, et c’est la solitude moderne de l’homme perdu dans la masse qui s’élève :

« Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé »

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Guillaume Apollinaire

C’est là l’obsession perpétuelle du poète qui s’exprime : le délitement de la communauté humaine, évoquée par de tendres souvenirs d’un autre monde, celui de l’enfance, dans le tumulte indistinct de la vie collective à marche forcée. Opposant la première personne, submergée de honte, le tutoiement, par lequel il s’adresse des reproches, et le vouvoiement, dans lequel il introduit la distance et l’étrangeté d’un homme qui ne se reconnaît plus, et qui ne reconnaît plus son monde,  il désarticule la narration d’un récit où chaque épisode surgit sans autre lien avec ceux qui le précèdent que la poursuite du remords. S’enchaînent les réminiscences d’un été marseillais, d’un séjour en Allemagne, d’un voyage sensoriel au Japon lors d’une visite à Rome, d’une rencontre galante avec une jeune femme pourtant déjà fiancée « que tu trouves belle et qui est laide » dans un hôtel où l’on parle latin… Pressentant l’accélération du monde et le vertige cosmopolite où les cultures, à force de se mélanger, finissent par se confondre et se vider de leur sens, Apollinaire s’accuse alors de n’avoir pas su séparer le bon grain de l’ivraie, et d’avoir négligé l’essentiel :

« Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps »

L’homme moderne qu’il est devenu est incapable de se regarder droit dans les yeux sans prendre peur et cherche à se fuir par tous moyens. Sur sa route, il croise la horde de migrants, très pauvres et très chrétiens, qui s’entassent dans l’enceinte de la gare Saint-Lazare, en fuite eux aussi, d’une autre nature, mais tout aussi misérables dans leur lente descente aux enfers. Dans sa chute, Apollinaire ne cesse de déplorer son incapacité à aimer les femmes, mais surtout à aimer Dieu, par honte.

« Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère,
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière »

Le monde moderne ne laisse plus de place à Dieu, remplacé par les machines et la foi qu’entretiennent les hommes en celles-ci. Si le poète la rejette, c’est parce qu’il comprend qu’il est impossible d’être un bon chrétien dans le monde tel qu’il est devenu, à moins de s’y sacrifier tout entier – ce dont il a conscience d’être incapable, reconnaissant lucidement sa vanité, sans pour autant y absoudre sa culpabilité dont il souffre. Il faut alors comprendre l’un des premiers vers de « Zone » non pas comme un signe de satisfaction adressé à un Vatican alors en pleine modernisation politique et sociale, mais bel et bien comme un reproche empli d’une ironie désabusée :

« L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X »

"Le buveur d'absinthe", Pablo Picasso

« Le buveur d’absinthe », Pablo Picasso

Dans ce monde frénétique, où le quotidien humain est rythmé par le travail, les sirènes, les sonneries et le battement des souliers sur le pavé des rues, le pape ne se distingue plus par sa piété ou sa dévotion, mais par sa modernité – ce dont se désole Apollinaire. Dans la déploration  subtile d’une Église prostituée  à la modernité et incapable de prêcher l’amour de Dieu, condamnant les hommes à le trouver seuls, on retrouve le grand thème abordé par les auteurs catholiques de l’entre-deux-siècles. A travers le narrateur de Zone semble d’ailleurs se profiler la figure d’un Caïn Marchenoir mâtiné de Des Esseintes, empruntant au premier sa ferveur pour ce « Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs » et au second les affres que font sourdre en lui le « déclin de la beauté ». Mais Apollinaire n’est pas frappé d’un désespoir aussi violent que Bloy ni d’un pessimisme aussi profond que Huysmans. Continuant viscéralement d’attiser le feu de la vie qui brûle en lui, il conserve pour son salut un remède absolu, qui le consume autant qu’il l’anime, et dont il donnera le nom à son recueil : l’alcool.

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie »

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