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Demian de Hermann Hesse : la formation d’un surhomme

Rares sont les romans qui, comme Demian de Hermann Hesse, plongent aussi profondément dans les aspirations de l’âme individuelle pour tracer un chemin vers l’avenir humain. Ce témoignage intime et personnel livré par le jeune Émile Sinclair au sortir de l’adolescence ne détaille pas seulement son cheminement hors du christianisme puis hors du monde pour se plonger en lui-même : il transpose sur le mode romanesque ce qui constitue le cœur même de la philosophie nietzschéenne, en faisant prendre conscience à l’individu de la force de sa volonté, et en lui proposant de devenir enfin un homme.

Hermann Hesse

Hermann Hesse

Hermann Hesse est un auteur encore mal estimé, et dont la renommée hors d’Allemagne demeure insuffisante, au regard des chefs-d’œuvre dont il est l’auteur – et ce en dépit d’un prix Nobel attribué dans une relative indifférence en 1946. Le premier de ses trois romans initiatiques, Demian, sous-titré Histoire de la jeunesse d’Émile Sinclair, comporte déjà la substance essentielle du combat que prêche l’écrivain : renoncement au monde, plongée en soi, ajustement de la volonté avec l’ordre de l’univers contenu entier en chaque homme… Encore faiblement perceptible à cette époque, l’influence bouleversante qu’exerceront les spiritualités orientales sur Hesse nous parvient à travers différents développements. C’est avant tout l’inspiration nietzschéenne qui parcourt l’œuvre, déclinant à travers la progression du jeune Sinclair, hors de l’enfance, puis hors du monde, les grandes étapes de l’avènement d’un nouvel homme.

Dès l’enfance, Émile Sinclair ressent avec pesanteur l’indescriptible tiraillement qu’exerce sur lui la confrontation d’une maison paternelle aimante, pieuse et unie d’un côté, et de faubourgs bruyants, fangeux et mystérieux de l’autre. La tension entre ce qu’il nomme « les deux mondes » se manifeste avec davantage de violence au cours d’un épisode dont le jeune garçon se trouve être la victime, contraint de commettre des vols et de mentir à ses parents pour garantir son intégrité face à un bourreau tyrannique qui le fait chanter, fils d’ouvrier, tout droit sorti de la rue, de « ce monde de noirceur et de mal, interdit et sombre ». Cette première expérimentation du mal lui fait réaliser qu’il est possible de choisir une direction plutôt que l’autre. Elle agit comme une lumière jetée provisoirement sur le monde obscur du pêché que condamnent religion et morale, en lui révélant une vérité qu’il n’avait auparavant jamais soupçonnée : certaines personnes trouvent intérêt à faire le mal. Il ne s’agit pas d’actes encouragés par une inclination néfaste de l’âme, mais bel et bien d’un calcul raisonnable qui peut profiter à celui qui l’entreprend, comme le vol profite au mendiant affamé et s’intègre parfaitement dans son aspiration à survivre. Cette première découverte précède en réalité la véritable rupture qui intervient par la rencontre d’un étrange camarade de classe, dont le physique autant que le regard subjuguent Émile.

Max Demian est un jeune homme viril et féminin à la fois, dont le narrateur s’étonne inlassablement d’ignorer l’âge réel, tant la profondeur de son visage paraît dissimuler des siècles de connaissance et d’expérience. À peine arrive-t-il en ville avec sa mère qu’il se met à exercer une fascination mêlée de méfiance sur ses camarades, qui pressentent quelque chose de néfaste en lui. Il porte sur le visage ce que l’on apprendra plus tard être le Kainszeichen, la marque de Caïn, signe déposé par Dieu sur le front de l’enfant fratricide pour le condamner à errer seul parmi les hommes. Ne fréquentant pas la paroisse, la famille est soupçonnée d’être juive, païenne, voire de vouer un culte au Diable. Pris d’une bienveillance inexplicable à l’égard d’Émile, Demian intervient secrètement pour mettre un terme au chantage dont le jeune garçon est victime, le libérant ainsi du joug de la brute qui l’accablait. En guise de reconnaissance, le jeune Émile ne se sent que davantage intrigué par Demian, sans jamais éprouver la moindre forme de gratitude, s’étonnant lui-même d’être accablé d’une telle honte à l’idée de devoir remercier son camarade de l’avoir secouru. Cette vulnérabilité dans la reconnaissance à laquelle il refuse de s’exposer fait partie des états auxquels Nietzsche affirme qu’il faut renoncer si l’on entend forger une amitié qui dépasse l’homme. Loin de glorifier l’ingratitude, le philosophe allemand magnifie la force de celui qui tend la main autant que celle de celui qui la reçoit, le second refusant de se sentir l’obligé du premier, et ce dernier n’ayant ni orgueil ni satisfaction de l’avoir aidé. Tout cet échange se produit dans une totale humilité – le mot exact qu’emploie Hesse.

Au-delà du bien et du mal, la réconciliation de l’univers en l’homme

"Caïn maudit" par João Mafra

« Caïn maudit » par João Mafra

La première conversation entre Demian et Émile laisse entrevoir l’ampleur du bouleversement qui attend le jeune écolier naïf. Le premier suggère au second que l’histoire d’Abel et Caïn est demeurée mal comprise à travers les siècles, et que la marque que portait le frère damné sur le front était moins un signe physique qu’une manifestation instinctive d’une forme de supériorité. Dès lors, le reste du roman ne sera que l’approfondissement de cette découverte qui mêle des traditions gnostiques des premiers temps du christianisme, telles que le caïnisme ou le marcionisme, à la philosophie orientale – et plus spécifiquement bouddhiste. Les deux mondes pressentis par Sinclair sont appelés à être réconciliés. Si le mal et le bien peuvent être tour à tour désirables, indispensables ou nécessaires dans la conduite de l’action d’un homme, c’est que leur délimitation n’est pas objective. Le relativisme radical soutenu par Demian et sa philosophie quant aux valeurs morales ne le conduit pas à un scepticisme prudent, mais à un véritable rejet de toutes ces valeurs à l’aune desquelles il se refuse à mesurer la pertinence des acte humains. Ces derniers doivent être jugés par-delà bien et mal, car « le bien et le mal ne sont pas des antinomies, mais les manifestations d’une force qui les comprend tous les deux ». Dès lors, la ligne de conduite devient évidente à quiconque consent à dépasser la superficialité des conventions : « nous devrions vénérer tout ce qui existe et considérer comme sacré l’Univers tout entier, pas seulement cette moitié officielle, artificiellement détachée du tout ». Il ne faut pas commettre l’erreur d’y voir un panthéisme naïf et béat, admiratif de tout ce qui existe pour soi. Il s’agit en réalité d’une réconciliation des différentes forces qui agissent à travers le monde, et donc la célébration de l’unicité retrouvée de cet univers sans cesse morcelé par l’esprit humain.

C’est sans doute là que se situe l’articulation principale entre la pensée de Hesse et celle de Nietzsche. Ce dernier, on le sait, n’a eu de cesse de dénoncer l’entreprise mystificatrice de l’homme, tentant d’unifier avec acharnement le foisonnement des individualités dissemblables, afin de se rassurer et de stabiliser, à grand renfort de catégories fixes et englobantes, l’incertitude chaotique et permanente qui agite autant l’univers que notre corps. Cette célébration de l’unique et de la multitude contredit en apparence le désir d’unité de l’univers par lequel Hesse est happé. En réalité, comme l’affirme Demian, « l’univers entier est contenu dans chaque âme ». Il faut donc bien une unité de celui-ci pour qu’il s’exprime en cette dernière. Plus encore, c’est « la somme de toutes les impressions ressenties, de toutes les expériences vécues et de toutes les pensées formulées par tous les individus ayant vécu depuis l’aube des temps qui résonne dans notre esprit » : la conscience de individu n’est qu’un fragment infime et unique d’un ensemble incommensurable qui s’exprime à travers elle. On ne peut formuler plus fidèle retour à la conception nietzschéenne de l’individu. De même que chaque cellule contient en elle toutes les informations génétiques nécessaires à la construction entière du corps, chaque homme contient en lui toute la richesse du monde dont il fait partie.

La volonté comme force motrice de la vie et de l’évolution vers un nouvel homme

Abraxas, démon vénéré par les paléochrétiens et par Demian

Abraxas, démon vénéré par les paléochrétiens et par Demian

Au contact de cette grande théorie que lui expose Demian, le jeune Sinclair ressent un vertige profond. En comprenant que ses plus intimes sentiments, ressentis imprécisément depuis l’enfance, coïncident avec « le fleuve éternel des grandes idées », qu’il n’est donc pas un cas isolé, que son mal-être n’a rien d’unique, et qu’il est semblable aux autres, c’est pourtant la solitude qui l’accable. Hesse dresse une magnifique description du mécanisme par lequel la conscience se détache subitement du reste du monde pour plonger dans la singularité la plus absolue, au moment même où elle prend paradoxalement la mesure de sa ressemblance avec toutes les autres et de la nature commune de toutes les préoccupations humaines. Ce moment de rupture n’est rien d’autre que la fin de l’enfance. Comme Nietzsche, Demian affirme qu’il faut célébrer ce cataclysme qui vient bouleverser l’existence, et non pas se retourner vers le passé. « Si la destinée humaine est mort et renaissance, beaucoup ne l’expérimentent que cette unique fois dans leur vie, alors que notre enfance se désagrège, et peu à peu, se détache de nous, alors que nous sommes abandonnés de tout ce qui nous était cher, tout à coup, nous sentons autour de nous la solitude glacée de l’univers. Et beaucoup demeurent pour toujours cramponnés à l’un de ces débris et, douloureusement, s’accrochent à un passé qui ne reviendra plus, au rêve du paradis perdu, le pire des rêves, le plus meurtrier ». Car en réalité, le culte du dieu Abraxas auquel Demian initie Sinclair, et à travers lui Hesse, entend préparer l’avènement de l’homme. Déplorant de ne voir que des fourmis ou des larves marcher dans la rue, ignorant qu’ils contiennent l’univers entier en eux, il propose d’ériger la volonté comme moteur de cette transformation que Nietzsche appelait également de ses vœux en définissant l’homme comme une flèche tendue vers le surhumain.

L’initiation de Sinclair est un récit, serti de rencontres et de rêves qui le rapprochent sans cesse de la liberté absolue à laquelle il parvient une fois avoir définitivement dompté sa volonté. « Tout arrive à qui le désire, pour peu qu’il désire ce qu’il doit désirer » annonce Demian, qui maîtrise sa volonté avec tant de force qu’il parvient à modifier certains événements en cours, à prédire les actes de certaines personnes et à maîtriser leurs pensées. Il ne s’agit aucunement d’une intrusion surnaturelle dans le roman, mais bel et bien d’un éloge de la force de la volonté, qui, lorsqu’elle est ajustée au mouvement entier dans lequel notre esprit circule, entre en adéquation avec la réalité matérielle du monde – et prend alors prise sur elle. La promiscuité avec Nietzsche dans ces ultimes développements n’est plus discutable : la volonté fait office d’organe, au même titre que la respiration. La comparant à la vessie natatoire de certains poissons osseux très anciens, Hesse révèle le secret absolu auquel Demian est initié, et que Sinclair maîtrise à son tour désormais : de même que cette poche qui permet à l’animal de surnager à profondeur constante, de remonter ou de plonger sans effort, par simple variation de la densité de gaz qu’elle contient, l’homme peut moduler sa volonté pour se mouvoir dans le monde et susciter les événements. À plusieurs reprises, Sinclair parvient à appeler Demian à l’aide en orientant son désir. « Je ne suis pas venu parce que tu m’as appelé : tu m’as appelé parce que tu avais besoin de moi. »

Chez le gingymode, l’un des poissons dont la présence attestée sur Terre est la plus ancienne, la vessie natatoire, organe formé par l’évolution pour permettre le déplacement, change parfois d’usage, dans un basculement étonnant, qui fascine Demian – et, on le devine, Hesse lui-même. Lorsque le poisson ne parvient plus à respirer, l’organisme attribue alors instantanément à cet organe, par un réflexe demeuré gravé dans la mémoire du corps, un rôle qu’il avait perdu au cours de l’évolution, et dont il retrouve immédiatement l’usage, sitôt que le besoin et donc la volonté ressurgissent : il devient un poumon primitif. Comme l’animal qui peut de nouveau respirer, Demian est parvenu à montrer à Émile la voie qui mène à lui-même, à lui faire trouver sa volonté propre – et à la laisser exulter en lui, pour devenir enfin humain.

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