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L’idée du mal chez saint Augustin et sa critique du manichéisme

Saint Augustin, citoyen romain et chrétien, se penche longuement sur la question du bien et du mal. Il est en proie à une véritable lutte intérieure pour contrôler ses pulsions. Pourquoi vouloir faire le mal ? Y a-t-il une raison ou une volonté de l’exercer ? Fait-on réellement le mal pour le mal ? Ces interrogations et l’emprise de ses désirs le tortureront jusqu’à ce qu’il ait une révélation et que Dieu lui dise : « Prends et lis » une bible posée sur une table dans le jardin de Milan.

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Mani, prophète perse du manichéisme

Saint Augustin, né d’une mère chrétienne et d’un père païen, orientera longtemps ses réflexions sur le mal et ses origines. Il éprouve une grande difficulté à désirer profondément ce qui est bon, une force contraire l’éloignant inexorablement de cet idéal. C’est d’abord chez les manichéens que sa quête de vérité commence. Né au début du IIIe siècle en Babylonie, le manichéisme est une religion (longtemps considérée comme une secte chrétienne) divisant l’univers en deux parties. Elle oppose le Bien, représenté par le Dieu-Lumière, au principe du Mal du Royaume des ténèbres. Sa métaphysique dualiste va jusqu’à diviser la volonté humaine en deux : l’une bonne et l’autre mauvaise. L’homme se retrouve par conséquent au cœur d’une lutte entre deux forces antagonistes. Le mal constitue une substance ontologique en soi, à laquelle on ne peut échapper qu’en menant une vie ascétique. L’homme ne serait pas directement responsable de ses actes puisque, lorsqu’il commet le mal, c’est une force mal intentionnée qui le pousse à agir. Dans ce cas de figure, la force des ténèbres l’emporte sur le principe du Bien. De plus, Dieu étant profondément bon, il n’aurait jamais souhaité que le mal apparaisse en ce monde. C’est la raison pour laquelle seule une force opposée peut en être la source. Après neuf ans de manichéisme, saint Augustin se détache de ces idées et se convertit à la religion chrétienne qu’il avait d’abord considérée comme une religion de « bonne femme ». La rencontre avec Ambroise de Milan est déterminante à cet égard, car il l’initie à une nouvelle lecture de la Bible.

Critique des manichéens et du mal comme substance

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Saint Augustin

Après sa conversion, il décide de quitter son métier de rhéteur pour mener une vie d’écrivain chrétien et deviendra finalement évêque. Il ne manque pas, alors, de critiquer vivement les manichéens, en mettant à mal, entre autres, leur dualisme ontologique et leur tendance à déresponsabiliser les hommes de leurs actes. Saint Augustin les considère désormais comme de « vains discoureurs et séducteurs des âmes » qui dédouanent les hommes de leurs actes et de leurs responsabilités en faisant appel à une substance maléfique extrinsèque comme cause première du mal. Son discours est d’autant plus dur envers eux que c’est aussi une façon pour lui de montrer que son adhésion au manichéisme est révolue, et sa position chrétienne, elle, sans ambiguïté. Saint Augustin développe alors une toute autre idée du mal, considérant que tout ce qui est ne peut être mauvais en soi, puisque c’est issu de Dieu : « Tout ce qui est, est bon ; et le mal dont je cherchais l’origine n’est pas une substance, car s’il était une substance, il serait bon. » Si nous voyons le mal, c’est que nous voyons mal ; nous commettons une erreur de jugement. À titre d’exemple, le serpent que l’on peut considérer comme un mal ne peut cependant l’être en lui-même. Le serpent appartient à un tout, il a une cause et une utilité qui contribuent à la perfection de ce monde (on note ici l’influence de la philosophie platonicienne).

Le mal est le fruit d’une faiblesse de la volonté

Le mal peut aussi être le fruit de l’orgueil plaçant l’amour de soi au-dessus de toutes choses. Saint Augustin prend l’exemple du célèbre larcin commis durant sa jeunesse (ce « crime nocturne de [sa] seizième année » décrit dans ses Confessions) afin d’alimenter sa réflexion et son interrogation quant aux raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte : avec une bande de « mauvais garçons », il vole des poires pour le simple plaisir du vol, donc du mal, puisque les poires ne seront même pas mangées mais jetées aux cochons. Ce goût du mal relève du pur orgueil, et de la volonté de braver l’interdit et l’autorité divine. Cet acte n’est pas sans rappeler celui commis par Adam et Ève goûtant au fruit défendu dans le jardin d’Éden. Le péché qu’ils commettent relève de la même désobéissance à l’autorité. Dans la pensée augustinienne, ce n’est plus une force maléfique extrinsèque à l’individu qui serait la source du mal, mais l’individu lui-même. Le mal n’existe donc pas ontologiquement ; il devient le fruit d’une défaillance de la volonté. L’homme dispose d’un libre arbitre bon, comme toutes les choses issues de Dieu, mais malgré tout faillible.

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Adam et Ève

Or, l’homme n’a pas toujours eu une volonté défaillante. C’est depuis le péché originel commis par Adam et Ève que tous les hommes qui naissent sur Terre sont des  pécheurs ne disposant plus totalement du contrôle d’eux-mêmes. La volonté n’a plus la force de vouloir et de faire pleinement le bien. Même s’il n’y en a qu’une, elle est subordonnée à ses faiblesses dans la mesure où l’on peut vouloir et ne pas vouloir en même temps : « C’était moi qui voulais ; c’était moi qui ne voulais pas. Ni je disais pleinement oui, ni je disais pleinement non. D’où cette lutte avec moi-même. » Cette citation est une nette référence aux écrits de saint Paul : « Car je ne sais pas ce que je fais ; le bien que je veux, je ne le fais pas; mais le mal que je hais, je le fais » (Épître aux Romains, 7:15).

Selon saint Augustin, seule la grâce de Dieu peut alors aider l’homme à galvaniser sa volonté et la faire tendre complètement vers le Bien. Sans ce recours à la grâce divine, il semble tout simplement impossible d’y parvenir. C’est la raison pour laquelle l’homme doit faire passer l’amour de Dieu avant toute chose, et ce jusqu’au mépris de soi. De fait, l’amour de soi doit être relégué au second plan, car il revient à détourner sa volonté du divin pour privilégier sa propre personne et les biens de ce monde, éphémères et voués à disparaître. Comme l’écrit Plotin, qui joue un rôle majeur dans la pensée de saint Augustin : « L’estime des choses d’ici-bas et le manque d’estime [des âmes pour] elles-mêmes », c’est-à-dire : en tant qu’elles sont issues de Dieu, « sont la cause de leur ignorance totale du dieu. » Mais dans la pensée de Plotin, il s’agit d’une défaillance cognitive : en bon platonicien, Plotin estime qu’on ne pèche que par ignorance. Saint Augustin considère que la défaillance est celle de la volonté : on pèche, on commet le mal en raison d’une volonté impure, et qui ne peut être purifiée que par la grâce.

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