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La foudre de l’unité : Jean Jaurès et la métaphysique

« Jaurès ». Ce nom est devenu si épais qu’il écrase toutes les différences et impose un saint consensus dans le bruit médiatique contemporain. Du Front national au Parti communiste, l’homme de la grande politique est devenu le sésame marketing des conférences mondaines. Il n’en demeure pas moins un homme politique qui prit la pensée au sérieux, et semble pour cela venir d’une tradition oubliée.

« Le monde sensible, que nous voyons, que nous touchons, où nous vivons, est-il réel ? » Celui qui commence ainsi sa thèse principale de philosophie a le regard qui s’échappe dans le lointain de la grande Histoire. Éditée par Alcan en 1891, soutenue en 1892, rééditée par lui-même en 1902 sans grands changements, De la réalité du monde sensible de Jean Jaurès marque le point de naissance de tous les combats qui suivront. Et pourtant, le silence. Qui parle aujourd’hui – dans le fond – de la métaphysique jaurésienne ? Cette ignorance du corps intellectuel, qualifiée de « scandale philosophique » par le spécialiste de la pensée jaurésienne Jordi Blanc, est d’autant plus grave que Jaurès ne cessa au cours de sa vie de se référer à ses écrits philosophiques comme le point nodal de son adhésion au socialisme. La philosophie est pour lui le fond qui remonte à la surface pour se frotter à l’écume du monde. Elle est la profondeur de la lumière, la pérennité et la cohérence des décisions factuelles.

Une philosophie de l’unité

La promotion 1878 de l’ENS Ulm, celle de Jaurès et de Bergson

Comme le rappellent pertinemment Éric Vinson et Sophie Viguier-Vinson (Jaurès le prophète, 2014), Jaurès produit cet écrit de « jeunesse » avec l’expérience d’un homme de trente-trois ans et un mandat parlementaire derrière lui. Il ne cherche pas sa pensée, il la confirme. Celui qui se décrit comme un « paysan cultivé » (Jaurès Paysan, 2009, Rémy Pech) cherche à outrepasser le bain intellectuel dans lequel il trempe. De la camaraderie première avec Bergson qu’il côtoie rue d’Ulm naîtra une réelle opposition intellectuelle. Jaurès, qui refuse tout subjectivisme et tout kantisme, n’aura de cesse de citer dans sa thèse de doctorat l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) de son acolyte Bergson, provoquant ainsi le « choc de deux métaphysiques rivales » (Annales Bergsoniennes V. Bergson et la politique : de Jaurès à aujourd’hui, 2011, Camille Riquier). Définissant la philosophie comme « la perception de ce qui est esprit dans le monde » (La Dépêche du 14 juillet 1889), Jaurès soutient l’existence d’une réalité du monde sensible en dehors du sujet. Cohérent dans son opposition au kantisme hexagonal, il affirme l’accès possible et direct à l’Être, la possibilité d’un réel saisissable en soi et la non limitation de la connaissance aux phénomènes qui se donnent aux interstices du temps et de l’espace. Le philosophe annonce dans sa thèse la phénoménologie à venir : le monde sensible est un manifeste d’idéalité. Cherchant une ligne de crête entre le sensible et l’intelligible, il pose comme fondamentale l’unité du réel et de l’idéal. La conscience du sujet devient l’espace de transition et de réception de cette réalité porteuse d’idéaux. Ce caractère infini contenu au cœur même de la matière – ce Dieu jaurésien – est l’acte de fondation du monde. Ainsi « l’homme est, dès sa première heure, un animal métaphysicien, puisque l’essence même de la métaphysique, c’est la recherche de l’unité totale dans laquelle seraient compris tous les phénomènes et enveloppées toutes les lois » (Idéalisme et matérialisme dans la conception de l’histoire, conférence de Jean Jaurès, décembre 1894). Nous retrouvons ce souci de la concorde universelle pour laquelle Jaurès ne cessera de se faire le tribun, et déjà le bruit des positions politiques tamisé dans le souffle d’une métaphysique unitaire.

Une vision spirituelle de la production historique

Cette vision du monde sensible suscite un autre problème philosophique. Quelle position avoir vis-à-vis du matérialisme historique qui domine intellectuellement le socialisme de l’époque, socialisme qui est par essence « créateur d’idéal » ? Puissance mystérieuse d’une volonté en passe d’être accomplie, Jaurès entend concilier l’idéalisme historique et le matérialisme économique de Marx à partir de sa conception imbriquée de l’intelligible et du réel. Pensant l’autonomie des idées et refusant la lutte des classes comme moteur principal de l’histoire, il pense l’histoire comme produit d’une orientation spirituelle qui transforme progressivement le monde. C’est la conscience qui, ayant le souci de l’idéal, permet d’agir sur la réalité. En cela, il n’est déjà plus un révolutionnaire et ne peut que rejoindre le camp de la réforme. Jaurès gardera de Marx sa critique de l’aliénation et de la plus-value, mais ira par confort spirituel rejoindre les parlementaires réformistes. L’homme concordataire en soif d’unité expliquera sa vision de l’histoire comme « à la fois matérialiste avec Marx et idéaliste avec Michelet » (Histoire socialiste de la Révolution française, 1900).

De la théologie à la politique

Jordi Blanc, auteur d'une thèse sur la philosophie de Jaurès

Jordi Blanc, auteur d’une thèse sur la philosophie de Jaurès

Le Dieu de Jaurès, idéal socialiste porteur d’avenir et d’utopies, c’est donc celui qui se manifeste dans une union intime de la conscience. C’est celui qui fonde le monde en s’y mélangeant, tout en étant séparé. « Le monde, en chacun de ses états, aspire vers l’infini vivant. » Et dans un rêve perpétuel d’infini qui se répand dans le monde, Jaurès voit la figure du socialisme : « c’est en ce sens que le socialisme pourra renouveler et prolonger l’esprit du Christ » (La Question religieuse et le socialisme, 1891). Si le philosophe critique la religion comme organe de domination politique et rend ce mérite au positivisme, il n’en demeure pas moins attaché à une dimension infinie de la conscience. C’est paradoxalement cette opposition intellectuelle de fond au positivisme dominant qui forgera sa conception spiritualiste d’une laïcité libératrice, pouvant s’étendre à tous les domaines de l’action. La laïcité n’a dès lors plus grand-chose de législatif, elle devient une méthode théologique d’appréhension du monde. Comme le note Jordi Blanc dans sa thèse (Jaurès philosophe, 2001), l’œuvre de ce dernier est hautement théologique. La politique n’est qu’une conséquence terminale de son rapport à Dieu.

Jaurès, entre mystique et métaphysique

Ce ne sont donc pas les ouvriers de Carmaux ou les verriers d’Albi qui donnent à Jaurès des leçons de maintien intellectuel. Il faut entendre sa parole comme l’écho missionnaire dont l’envie bourgeoise de prendre la philosophie au sérieux accoucha d’une théologie sociale et unitaire. Dans La Question religieuse et le socialisme, ce dernier énonce un Univers comme « une chute éternelle et un relèvement éternel ». N’oublions pas que la thèse secondaire de Jaurès, rédigée en latin, traite des origines du socialisme chez Luther, Kant, Fichte et Hegel. Celui qui côtoie le socialiste Lucien Herr dans l’enceinte de l’École normale supérieure n’est jamais loin de la Réforme. Si Éric Vinson et Sophie Viguier-Vinson notent d’ailleurs les rapprochements opérés par Jaurès vis-à-vis de la pensée protestante, notamment via une vision personnelle et libérale de Dieu, sa conception du monde relève tout autant d’une lecture mystique du judaïsme. L’infini est compris comme un néant total qui, par son retrait originel, laisse une possibilité au monde de faire sa place et donc d’exister. Ce vide fracturé par un interminable délaissement, il faut désormais le réparer. C’est ce que Jaurès appellera l’humanisme et ce que Léon Bourgeois appellera la solidarité. Si une métaphysique socialiste conduit ces hommes, la trame d’une œuvre mystique demeure omniprésente. Face aux nuages qui portent en eux la guerre, une dette s’élève donc face aux hommes. En messager ou en visionnaire, Jaurès en fut une incarnation.

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