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Le crépuscule de la paysannerie dans Le Médecin de campagne de Balzac

En 1833, Balzac publie Le Médecin de campagne, l’un des romans les plus singuliers de la Comédie Humaine dont l’intrigue laisse entrevoir la fin du monde paysan traditionnel.

Honoré de Balzac

Honoré de Balzac

Le décor est planté dans la première moitié du XIXe siècle, en 1829. Le colonel Pierre-Joseph Genestas, vétéran des armées napoléoniennes, rencontre un médecin de campagne du Dauphiné, à quelques lieues de Grenoble. Le premier contact entre ces deux bourgeois est amical et, rapidement, ils se confient l’un à l’autre. Le médecin, qui est aussi le maire de la ville, évoque ses victoires et ces dix ans qu’il a passés à développer le bourg pour que « la circulation de l’argent fasse naître le désir d’en gagner ». À son arrivée, le lopin de terre était misérable, la réputation de la province sans rayonnement, et les paysans, hermétiques au progrès. À force de pugnacité, ce bourg s’est transformé en une petite ville dynamique à l’économie florissante : explosion de la natalité (passant de 700 à 2 000 âmes), création de routes pour favoriser le commerce, développement de l’industrie…

Mais l’« ami des pauvres », comme l’appellent à tort les paysans, n’est pas qu’un tacticien pugnace. Celui-ci se montre aussi particulièrement dédaigneux à l’égard des hommes de la terre. Le docteur Benassis considère que ceux qui « croupissaient dans la fange et vivaient de pommes de terre et de laitage » doivent être éduqués. Homme providentiel auto-proclamé, il s’est donné pour mission d’imposer sa vision du monde. « Je résolus d’élever ce pays comme un précepteur élève un enfant », raconte-t-il. Évoquant l’« incapacité de penser » des paysans, il les infantilise pour imposer son propre modèle qu’il considère comme supérieur.

Sa solution est toute trouvée : en faisant des agriculteurs des consommateurs comme les autres, Benassis espère voir éclore une économie de marché toute puissante, quitte à réduire la terre, fondement du monde paysan, à un simple moyen de production.

La terre, comme unique bien du paysan

En hébreu la racine du mot « Terre », Adama, est la même que celle du mot « Homme », Adam. Ce lien, révélé dans la Genèse, souligne le fait que l’homme naît de la terre et retourne à la poussière. Ces racines communes expriment combien ces deux entités sont indissociables symboliquement et combien elles se nourrissent mutuellement. Pareillement, l’identité paysanne naît de la relation fondamentale que l’homme entretient avec la terre. La terre est le seul seigneur du paysan et Benassis le saisit lorsqu’il déclare à Genestas : « Le travail, la terre à cultiver, voilà Le Grand-Livre des Pauvres. »

Incarnation de cette bourgeoisie hors-sol, le médecin de campagne ne comprend pas l’attachement du paysan aux lieux dans lesquels il s’enracine. « Quelque insalubre que puisse être sa chaumière, un paysan s’y attache beaucoup plus qu’un banquier ne tient à son hôtel », confie-t-il à Genestas. Cette incompréhension participe de son dédain du monde paysan.

Louis-Philippe

Louis-Philippe

Le nom que porte le premier chapitre du livre n’est pas anodin. Cette entrée en matière où l’on suit les pérégrinations du médecin accompagné par le militaire s’intitule « Le pays et l’homme ». Il exprime cette déliaison, ce projet en sous-bassement puisque Benassis impose une logique économique toute-puissante. La rupture entre le pays et l’homme correspond à ce à quoi le médecin de campagne fait référence lorsqu’il se dit prêt à « froisser pour accomplir le bien ». Il est impossible de propager des méthodes d’agriculture moderne, de faire du monde un grand marché, sans détériorer ce rapport entretenu avec la terre. Or, la terre, comme les frontières qui la délimitent, figure comme une façon d’enraciner l’homme dans un espace et dans un temps singulier, qui le définissent.

Pour transformer le paysan en consommateur et accomplir ses projets économiques, Benassis essentialise la terre en une matière première qu’il convient d’exploiter. Cela, selon la logique d’Adam Smith dans La Richesse des Nations qui considère la terre comme un simple facteur de production, au même titre que le travail ou le capital. C’est-à-dire seulement comme un moyen d’alimenter la machine économique : sa valeur est conditionnée par son prix de revient, et n’acquière de l’importance que lorsque le salaire qu’on obtient d’elle augmente. Seulement, lorsque la terre devient une valeur marchande comme une autre, elle perd son supplément d’âme.

Perte de la terre, perte de spiritualité

Parce qu’il veut « élever » les paysans, Benassis va asseoir la domination du matériel sur le spirituel : « Le besoin engendrait l’industrie, l’industrie le commerce, le commerce un gain, le gain un bien-être, le bien-être des idées utiles. » Toute puissance supérieure est éradiquée au profit du visible, de la rentabilité et du commerce, dans une logique spéculative. Cette unique source d’« idées utiles » permet de faire naître de nouveaux besoins, à l’infini.

Il ne s’agit pas là d’un remède matériel à une condition spirituelle inaliénable, mais d’une matérialité stricte et assumée : Benassis s’engage à ce que « la circulation de l’argent fasse naître le désir d’en gagner » et fait ainsi de l’argent, non pas un moyen mais une fin en soi. C’est cette logique spéculative que dénoncera Charles Péguy au début du siècle suivant dans L’Argent : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. »

Cette perte de la dimension spirituelle de la terre, participe à l’avènement d’un nouveau dieu. En 1944, dans La Grande Transformation, l’économiste hongrois Karl Polanyi expliquera combien cette soumission de la terre aux lois du marché est l’une des grandes caractéristiques du capitalisme. Le Médecin de Campagne permet de percevoir les prémisses du capitalisme préindustriel dans la société du règne de Louis-Philippe.

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