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Albert Camus, une pensée née du soleil et de la mer

À l’aube de sa vingtaine, Camus livre dans Noces (1939) un recueil de quatre nouvelles qui consacrent son amour de la terre méditerranéenne. À travers le récit des ruines de Tipasa, du vent de Djémila, de l’été d’Alger et d’un voyage en Toscane, tous les thèmes de sa philosophie sont déjà là. Et montrent à son insu que des trois cycles – absurde, révolte, amour – autour desquels il a bâti son œuvre, c’est l’amour qui en fut le premier mouvement.

[Article initialement paru dans la revue PHILITT #2 consacrée à la terre et à l’enracinement.]

5004980375_8fcc3f12ea_bAlbert Camus est un enfant de l’Algérie, et c’est dans sa terre qu’a germé sa philosophie. Sa nature l’émeut profondément, et dans cet ébranlement de jeunesse il a puisé les ferments d’une pensée qui pénétrera toute son œuvre. « Mer, campagne, silence, parfums de cette terre, je m’emplissais d’une vie odorante et je mordais dans le fruit déjà doré du monde, bouleversé de sentir son jus sucré et fort couler le long de mes lèvres. » Cet émoi, il le métamorphose en mariage duquel accouche un recueil de quatre nouvelles : Noces. Camus les écrit entre 23 et 24 ans ; elles paraissent en 1939, à Alger, chez son premier éditeur Charlot.

Ces quatre nouvelles, conduisant de l’amour vers la révolte en passant par l’absurde, sont fondatrices : elles épousent le mouvement de son œuvre. Peu importe qu’il l’ait construite en trois cycles dotés chacun d’un roman, d’un essai philosophique et d’une pièce de théâtre. Car s’il a voulu commencer par l’absurde (L’Étranger, Le mythe de Sisyphe, 1942 ; Le MalentenduCaligula, 1944) pour continuer par la révolte (La Peste, 1947 ; Les Justes, 1949 ; L’Homme révolté, 1951) et finir par un cycle sur l’amour (avorté par son décès accidentel en voiture, en 1960, dont seul Le Premier homme sortira en 1994), Noces prouve que c’est par l’amour qu’il a commencé. Un amour qu’il vit dans le lien qui l’unit à la nature. « Non ce n’était pas moi qui comptais, ni le monde, mais seulement l’accord et le silence qui de lui à moi faisait naître l’amour », écrit-il dans Noces à Tipasa, première des quatre nouvelles du recueil où il décrit les ruines antiques de cette cité romaine surplombant la Méditerranée. Là est tout le bonheur, frugal, du jeune Algérois, partagé « avec toute une race, née du soleil et de la mer ».

Cet amour profond et simple, Camus entend le transformer en un bonheur immanent. « Si je refuse obstinément tous les “plus tard” du monde, c’est qu’il s’agit aussi bien de ne pas renoncer à ma richesse présente.» Cet après est celui du christianisme et de ses consolations post-mortem qu’il refoule dans la troisième nouvelle, L’été à Alger. « Il y a des mots que je n’ai jamais bien compris, comme celui de péché. […] S’il y a un péché contre la vie, ce n’est peut-être pas tant d’en désespérer que d’espérer une autre vie. » Le « plus tard » du bonheur est aussi celui du communisme.

On a beaucoup débattu sur l’engagement paradoxal de Camus dans la gauche, à une époque où « l’horizon indépassable » du marxisme rendait suspect qui n’y trempait pas. Noces prouve que l’écrivain y a répugné dès sa jeunesse, préférant la beauté de sa vie pauvre – fils d’une femme de ménage illettrée et d’un père mort à la guerre en 14 – et malade – il a la tuberculose – aux promesses chimériques d’un lendemain qui chante. D’ailleurs, Camus en conclura plus tard à la « complicité profonde du marxisme et du christianisme » : « C’est pourquoi je suis contre les deux » (Carnets, 1957).

Vivre sans espoir

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Ruines à Tipasa

Camus n’accepte qu’une philosophie à hauteur d’homme. C’est la seule qui prend un sens car c’est la seule à sa mesure. « J’apprends qu’il n’est pas de bonheur surhumain», assène-t-il : « Ces biens dérisoires et essentiels, ces vérités relatives sont les seules qui m’émeuvent. Les autres, les “ idéales ”, je n’ai pas assez d’âme pour les comprendre. » Là est tout l’humanisme de Camus. Et peut-être que sa différence avec celui, abstrait, revendiqué par l’existentialisme de Sartre devait inéluctablement conduire à leur séparation – qui eut lieu après la parution de L’Homme révolté, en 1952.

Dans le bonheur terrestre de Camus, tout est ici et maintenant. « Oui, je suis présent. Et ce qui me frappe à ce moment, c’est que je ne peux aller plus loin. » Dans Le vent à Djémila, la deuxième nouvelle, le frémissement de l’air est aussi le sien face à l’indifférence de la nature à son existence. Par-delà la « fraternité secrète qui [l’]accordait au monde », le nœud tragique de la vie le transperce. C’est « devant le vol lourd des grands oiseaux dans le ciel de Djémila » que Camus veut trouver « le mot exact qui dirait, entre l’horreur et le silence, la certitude consciente d’une mort sans espoir ».

La philosophie de Camus est courageuse : elle ne s’abrite pas derrière l’espérance du paradis ou de la société sans classes. L’espoir est vain ; il empêche de vivre. « De la boîte de Pandore où grouillaient les maux de l’humanité, les Grecs firent sortir l’espoir après tous les autres, comme le plus terrible de tous » car « l’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner. » Au crépuscule, Camus fait l’expérience du « singulier instant » où, précisément, la terre lui fait connaître un bonheur qui « naît de l’absence d’espoir » : la contemplation se mue en une expérience de l’absurde.

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Imaginer Sisyphe heureux ?

Sans peut-être le savoir, il fait naître avec l’absurde le thème de son premier cycle. « Tout ce qui exalte la vie accroît en même temps son absurdité. » Le sujet l’obsède au point qu’il en fera la question centrale du Mythe de Sisyphe (1942) et de la philosophie à travers celle du suicide : la vie vaut-elle d’être vécue ? Comme l’amour qui jaillit de la rencontre entre la nature et l’homme, « l’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Condamné à pousser jusqu’au sommet d’une montagne un rocher si lourd qu’il en retombe toujours, Sisyphe est la figure même de l’absurde. Dans cet essai, Camus résout le problème en puisant dans l’humanisme qui parcourt déjà Noces : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Seul le mouvement importe, et non la finalité qui obsède les philosophies du « plus tard ».

« Ma révolte avait raison »

Dans l’ultime nouvelle de Noces, Le Désert, Camus parcourt les terres chrétiennes de Toscane. Il y trouve les racines de sa réponse à l’absurde : la révolte. Plus tard, elle sera le cycle qui succédera à celui de l’absurde. Ici en Italie, il comprend que dans ce « spectacle d’une beauté où meurent quand même les hommes », le « chant d’amour sans espoir qui naît de la contemplation peut aussi figurer la plus efficace des règles d’action ».

Dans un cloître de Florence, le jeune Algérois lit les inscriptions sur les dalles funéraires et les ex-voto. Rien ne l’atteint : il n’y lit que des renonciations à vivre. « Tout en moi protestait contre une semblable résignation. “Il faut”, disaient les inscriptions. Mais non, et ma révolte avait raison. » Du fond de ce cloître, Camus ressent une révolte. Contre l’absurde qui mène au suicide, les pouvoirs qui oppriment, les idéaux qui tuent, les morales qui étouffent la vie, le nihilisme qui, ne croyant en rien, justifie le pire.

Ce sera le thème du grand essai philosophique de sa vie, L’Homme révolté (1951). « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » Après la guerre et ses bombes atomiques, au moment de la répression coloniale en Algérie et du début de la guerre froide, il élabore ce qu’il nomme la « pensée de midi ». Albert Camus y affirme que « le monde reste notre premier et notre dernier amour » et il appelle à une fraternité que lui a inspirée sa terre méditerranéenne.

« Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement. » Dans Noces, Camus est jeune et la guerre n’est pas encore là. Mais il a déjà trouvé la double ardeur qui guidera sa vie : l’amour et la révolte. Cet accord profond avec la terre, point de départ de son humanisme, il devra s’efforcer de le marier avec la rébellion ; cette noce-là reste à inventer. « Comment consacrer l’accord de l’amour et de la révolte ? » : ainsi achève-t-il Noces. Dans le « grand temple déserté par les dieux » qu’est la terre, Camus sait que cet engagement sera le combat d’une vie.

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