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Gérard Conio : « Le nihilisme de Gordanov est un anti-nihilisme »

Professeur émérite à l’Université de Nancy, Gérard Conio est spécialiste de littérature russe. Grâce à lui et à Julie Bouvard, nous découvrons pour la première fois traduit en français le roman de Nikolaï Leskov À couteaux tirés (éditions des Syrtes, 2017). Cet ouvrage, contemporain des Démons de Dostoïevski, met en scène un nouveau genre de nihilistes, les « néguilistes » incarnés par Gordanov.

Gérard Conio

PHILITT : Le nihilisme de Gordanov dans À couteaux tirés est très différent de celui de Bazarov dans Pères et fils ou de Stavroguine dans Les Démons. Celui de Bazarov est très doctrinal, celui de Stavroguine métaphysiquement vertigineux. Il n’y a rien de tout ça chez Gordanov…

Gérard Conio : Dans un chapitre célèbre, Gordanov se compare à Bazarov et à Raskolnikov. Mais il affirme introduire dans le nihilisme un nouveau courant qu’il appelle le « néguilisme ». Son nihilisme est une forme d’anti-nihilisme. Il va faire campagne contre les anciens nihilistes qui adhéraient à des valeurs. Contre ceux qui, influencés par le socialisme européen, voulaient renverser le régime autocratique et qui étaient contre tous les fondements de la société russe traditionnelle et patriarcale.

Bazarov n’est pas stricto sensu un nihiliste. C’est quelqu’un qui s’oppose aux convictions des générations précédentes, des « pères ». Bazarov ne croit pas en rien. Il est matérialiste et positiviste. Bazarov est le représentant de la nouvelle génération, celle des « fils », qui veulent se « libérer » des illusions, des préjugés qui sont des instruments de servitude ; servitude à un système fondé sur la verticalité : Dieu, le tsar et le père. Le despotisme s’exerce par des valeurs que ces jeunes gens récusent. Gordanov se situe dans une toute autre perspective.

De même, Gordanov ne saurait être comparé à Stavroguine. Ils ont peut-être en commun une sublime indifférence envers le bien et le mal mais Gordanov en tire une liberté au service de son ambition, de sa soif de pouvoir et de richesse. C’est un nihiliste anti-nihiliste dans la mesure où il ne croit plus à l’idéal qui pousse les nihilistes de souche à vouloir changer le monde. Il ne croit qu’en lui-même et dans sa propre puissance. Mais comme Bodrostina l’a compris, Gordanov a tout de même sa « conscience de forçat ». Stavroguine n’a pas de conscience, il est au-delà du bien et du mal. Stavroguine est un démon, mais comme un « soleil » qui brûle tous ceux qu’il touche. Il est un monstre froid, invincible par son inaptitude à aimer et à souffrir. Il préfigure aussi le surhomme de Nietzsche mais sans la justification esthétique. Il est naturellement beau et raffiné, mais peut s’encanailler non par goût de la transgression mais tout simplement par ennui.

Vous soulignez une dimension « positive » du nihilisme, ce que réfute totalement Dostoïevski.

La position de Dostoïevski a été schématisée, mais elle est en réalité beaucoup plus nuancée. Lui-même a adhéré à ce mouvement de contestation (notamment le cercle Petrachevski). Je possède les œuvres complètes de Dostoïevski dans l’édition soviétique en 33 volumes. Il y a trois ouvrages consacrés aux Démons. L’un d’eux est constitué de brouillons avec le premier plan du roman qui était très différent de celui que nous connaissons. Les personnages principaux ne sont pas les mêmes. Stavroguine est seulement désigné comme « le prince », Piotr Verkhovensky s’appelle carrément Netchaïev (nihiliste russe partisan de l’action terroriste). Stefan Trofimovitch s’appelle Granovski (philosophe russe). Dostoïevski donne des noms de personnages historiques aux figures qui composent son roman. Mais cela a dû le brider car il a abandonné ce projet. Dans ce même volume, il y aussi beaucoup de remarques sur les tenants des mouvements contestataires : socialiste, révolutionnaire, nihiliste…

Pouvez-vous expliquer comment tous ces mouvements de pensée s’imbriquent ? Le libéralisme, le socialisme, l’anarchisme, le nihilisme…

Les libéraux sont ceux que l’on appellerait aujourd’hui les progressistes. Ils sont pour le progrès, pour l’évolution, contre la tradition, contre le principe d’autorité. On ne peut comprendre ces différents mouvement qu’en les inscrivant dans le développement de l’histoire de la Russie. Pour comprendre la naissance du nihilisme, il faut revenir à la « Table des Rangs » de Pierre le Grand. Le tsar a fait une révolution au sommet. Il a interverti la relation de pouvoir entre l’État et l’Église. Dans la conception traditionnelle, héritée de Byzance, c’est l’Église qui est la source de l’autorité. Le tsar n’est que l’exécutant. Avec Pierre le Grand, le pouvoir est sécularisé. Il introduit l’égalité face au pouvoir tout puissant. C’est un peu ce que fait Louis XIV en France. Si on peut dire que Louis XIV a préparé la Révolution française, on peut dire que Pierre le Grand a préparé la Révolution russe. Dostoïevski a très bien compris cela, c’est pourquoi il n’a cessé de dénoncer les effets des réformes de Pierre le Grand, dévastateurs à ses yeux de slavophile.

Pierre le Grand

Comment fonctionnait la « Table des Rangs » ?

La « Table des Rangs » est une échelle des fonctions et des mérites avec au sommet le souverain. En créant la « Table des Rangs » en 1722, Pierre le Grand a fonctionnarisé la noblesse en la divisant en quatorze degrés qui constituent une nouvelle pyramide à la fois verticale et horizontale. Elle est verticale parce qu’elle émane du sommet mais elle est horizontale parce qu’elle n’est plus soumise au critère de la naissance, du sang. Ces degrés n’établissent plus une hiérarchie en fonction de la naissance, mais en fonction du mérite. Or, ce mérite était accordé par le souverain qui prenait en quelque sorte la place de Dieu.

Selon la tradition byzantine à laquelle se référait Ivan le Terrible dans sa correspondance avec le prince Kourbski, le tsar n’avait de comptes à rendre qu’à Dieu. En créant le Saint-Synode, Pierre le Grand sécularise, fonctionnarise et militarise aussi l’ensemble de la société russe où il est dès lors possible d’évoluer hiérarchiquement même pour les roturiers. Ce n’est pas par hasard si Pierre le Grand lui-même épouse une femme du peuple et lui donne les pleins pouvoirs. De même avec Louis XIV, le roi n’est plus le premier de ses pairs, mais il règne au-dessus de tous. Il faut lire les Mémoires de Saint-Simon pour comprendre comment ce changement était ressenti par les tenants du féodalisme.

L’Empire russe est dès lors confronté à une contradiction interne pour résoudre la question de la légitimité. Nicolas Ier, celui qui a maté la révolution des décembristes, va geler cette possibilité d’évolution de la « Table des Rangs » tout en développant beaucoup les universités. Il va donner matériellement mais non légalement la possibilité à des gens issus des classes les plus basses – des serfs affranchis par exemple – d’accéder au savoir. Dès lors va se créer une classe de clercs qui ne possède pas le pouvoir correspondant à son savoir. Le pouvoir est entre les mains d’une noblesse décadente, déjà menacée par une bourgeoisie naissante. Il va se développer chez ces clercs un sentiment de frustration et de revendication parce qu’ils n’ont pas la place qui correspond à leur mérite.

Ces clercs, ce sont les futurs nihilistes ?

Oui. Dans Le journal d’un homme de trop, Tourguéniev introduit en littérature cette catégorie sociale qui contient en germe le nihilisme. Mais « l’homme de trop » reste un marginal qui se contente de renâcler contre son sort. Bazarov ne fait pas la révolution. Il conteste. Il est mécontent de sa condition, mais ce n’est pas un militant politique. « L’homme de trop » n’agit pas pour changer la société. Dostoïevski dit de Bazarov qu’il est l’homme des années 40, c’est un homme que l’on peut prendre au sérieux si on ne le déforme pas, si on ne l’idéalise pas. Malheureusement, Bazarov a été mis sur un piédestal. Il est devenu une sorte d’icône. Dostoïevski comprend pourquoi il existe des Bazarov. Il pense qu’ils ont le droit d’exister. Psychologiquement et socialement, ils sont légitimes.

Dostoiëvski

Dans votre préface, vous rapportez que Dostoïevski estimait que les nihilistes étaient « déformés de façon invraisemblable » par Leskov. Pourquoi l’auteur des Démons dit-il cela ?

C’est la même analyse que pour Bazarov. Le danger est littéraire. Il est dans l’hypertrophie de ces personnages, dans l’exaltation. Le danger consiste à en faire des héros noirs. Il ne faut pas les rendre séduisants à travers des procédés romanesques. Gordanov est fascinant, d’une certaine façon. Par son ambition démesurée, par son cynisme absolu…

Il est tout de même moins intéressant que Bazarov ou Stavroguine. Leskov affirme que Gordanov incarne non pas le nihilisme mais la « scélératesse ».

Gordanov est scélérat avant d’être nihiliste. Si Leskov décrit le milieu des nihilistes, il aurait pu trouver des scélérats ailleurs. J’ajoute qu’il y a plusieurs types de nihilistes : le major Forov, Vanskok, la nihiliste pure, prête à mourir et à tuer pour la cause. Le roman montre comment le nihilisme peut basculer dans la scélératesse, comment on passe de la défense d’une cause à la défense de ses propres intérêts. Glafira utilise ses charmes pour séduire Bodrostine et avoir une situation confortable. Gordanov n’a d’autre but que de devenir riche le plus rapidement possible.

Si l’on compare la scène de duel des Démons et celle d’À couteaux tirés, on remarque que Stavroguine et Gordanov le sabote tous deux mais différemment. Le premier tire en l’air, le second tire alors que le décompte n’est pas fini. Qu’est-ce que cela indique de leurs psychologies respectives ?

Stavroguine est lui aussi un nihiliste problématique. Pour comprendre Les Démons, il faut encore se référer à l’histoire. Ce qui est très important dans Les Démons et qui est absent chez Leskov, c’est le thème du « tsar rouge ». Verkhovensky est fasciné par Stavroguine. Il l’idolâtre. Il se met à son service et veut le porter au pouvoir. Ce n’est pas par hasard : Stavroguine est « le prince Harry ». Il l’incarne. Il a cette supériorité aristocratique. On retrouve ici l’importance de la naissance. La classe dominante justifie sa domination par la culture, par l’intelligence, par le raffinement des mœurs…

Cela rejoint l’épisode de la confession de Bakounine qui a été révélé par Victor Serge en 1919. Bakounine était alors incarcéré dans la forteresse Pierre-et-Paul et il a adressé au tsar Nicolas Ier une lettre où il décrivait par le menu son engagement dans la cause révolutionnaire en expliquant au tsar son anarchisme et sa conception de la société. Il lui proposait une alliance en renonçant à le renverser mais en lui offrant au contraire de devenir « un tsar rouge » et de se mettre à la tête de la révolution. Il lui expliquait son rôle, sa mission. La lettre est annotée de la main de Nicolas Ier. On y perçoit certes de l’ironie mais aussi une certaine empathie envers Bakounine car le tsar affirme préférer que la monarchie soit remplacée par un régime socialiste révolutionnaire plutôt que par un régime libéral et parlementaire.

Vislenev, acolyte de Gordanov, serait le tenant d’un « nihilisme antique ». Pourtant, c’est également un personnage profondément burlesque. On est très loin des préoccupations de Kirilov dans Les Démons par exemple…

Vislenev est un littérateur. Il écrit bien, il est assez doué. Il est l’auteur d’ouvrages révolutionnaires. Il s’est mis en danger, lui et les compagnons qui partageaient ses idées. Vislenev n’apparaît pas comme un personnage très crédible. C’est un bouffon. Il est curieux, sociable, naïf. Il se laisse manipuler par tous. Il est manipulé par Glafira, par Gordanov. Il est un instrument du complot. Gordanov lui reproche de croire à des idées nihilistes dépassées, celles de Bazarov si l’on veut. C’est en cela qu’il est un « nihiliste antique », comme Vanskok. À ceci près que celle-ci ne peut être manipulée. Car elle est incorruptible. En revanche, le nihilisme de Gordanov et de Glafira est un nihilisme cynique, profiteur.

Tout ceci me fait finalement penser à Mai 68. J’ai beaucoup d’amis qui, tout en constatant l’échec de cette guignolade, conservent une certaine nostalgie de leurs frasques de jeunesse, parce qu’ils y ont cru. Ils ont cru en cette nouvelle génération qui se dressait contre le principe d’autorité, contre les mandarins, contre la tradition… C’était là aussi les « pères » contre les « fils ». Mais on a vite compris que ces gens-là étaient des « néguilistes » au sens de Gordanov, des profiteurs qui sont bien installés aujourd’hui.

Peut-on voir dans le « néguilisme » de Gordanov un nihilisme au carré, un nihilisme qui se nierait lui-même ?

Oui, tout à fait. En réalité, les nihilistes auxquels Gordanov s’oppose sont des idéalistes ! Ils adhèrent à une morale qui est violée par la société dans laquelle ils vivent. Netchaïev, le représentant du nihilisme historique, défend le principe d’égalité absolue. Pour lui, il faut supprimer les gens plus doués que les autres. Il recommande également la délation. Dans les années 1870, celles auxquelles se réfère Leskov, les nihilistes refusent d’être cantonnés au rôle de contestateurs (Bazarov), ils estiment devoir passer à l’action et deviennent alors des révolutionnaires, des terroristes (Netchaïev, Verkhovensky). Désormais, tous les moyens sont bons : c’est Lénine.

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