Qohelet ou la sagesse du vent : l’Ecclésiaste comme anti-théologie du monde

Attribué à Salomon mais vraisemblablement rédigé tardivement, l’Ecclésiaste surgit dans la Bible hébraïque comme une voix décalée, presque anachronique. Né dans le Proche-Orient postexilique — probablement à Jérusalem ou dans son orbite intellectuelle — il porte la marque d’un monde déjà traversé par les empires, les recompositions politiques et l’usure des certitudes anciennes. L’Israël de Qohelet n’est plus celui des patriarches ni des conquêtes : c’est une société sédentarisée, urbaine, lettrée, attentive au commerce, au travail et à la sagesse importée.

James Ensor, Skeletons fighting over a pickled herring (1891)

L’Ecclésiaste occupe une place paradoxale dans le canon biblique : livre sapientiel sans consolation immédiate, il parle depuis une fatigue antérieure à l’espérance, depuis un monde déjà trop vu. Qohelet ne fonde ni loi ni récit, ne promet ni terre ni salut ; il observe. Et ce regard — lucide, désabusé, presque ironique — tranche avec l’élan prophétique de l’Ancien Testament. « Vanité des vanités, tout est vanité » : dès l’ouverture, la formule claque comme une anti-genèse. Le monde est là, déjà donné, déjà épuisé. Il n’y a pas de commencement exaltant, seulement une répétition lasse : « Ce qui a été, c’est ce qui sera. » L’histoire tourne sur elle-même, le soleil se lève et se couche, le vent va vers le sud puis revient vers le nord. Rien ne s’accumule, rien ne demeure.

Mais cette vanité n’est pas nihilisme. Le mot hébreu hevel — souffle, vapeur, buée — ne désigne pas le néant, mais l’insaisissable. Le monde existe, intensément même, mais il échappe à toute prise durable. Qohelet ne nie pas la valeur des choses ; il refuse leur absolutisation. Le travail, la sagesse, la richesse, le plaisir, la justice : tout est éprouvé, goûté, puis reconnu comme incapable de combler. L’homme travaille « pour un autre qui n’a pas peiné » ; le sage meurt comme l’insensé ; le juste souffre pendant que le méchant prospère. À la différence des psaumes, ici aucune plainte ne monte vers Dieu pour demander réparation. Qohelet constate — et se tait presque.

Ce silence fait de l’Ecclésiaste un texte qui s’adresse frontalement à la modernité. Il désenchante sans détruire, il dépouille sans promettre un arrière-monde immédiat. Là où Job crie, Qohelet soupire. Il ne conteste pas Dieu ; il constate l’opacité de son gouvernement. « Dieu est au ciel, et toi sur la terre » : cette distance radicale interdit toute théodicée rassurante. Le divin n’explique pas le monde ; il en accentue l’énigme. L’homme est laissé à sa finitude nue, à son temps compté, à ses jours « comme l’ombre ». Mais loin de produire une morale de l’absurde, ce constat ouvre une sagesse mineure, presque clandestine : manger son pain avec joie, aimer la femme de sa jeunesse, goûter le vin — non comme fuite, mais comme acquiescement fragile au donné.

L’Ecclésiaste ne sacralise pas le monde ; il le rend habitable. Il désamorce la tentation idolâtre — celle qui transforme le sens en système — et rend possible une éthique de la mesure. Il n’y a pas de totalité à embrasser, pas de progrès à sanctifier, pas de synthèse à produire. Seulement des instants à recevoir. En cela, Qohelet est peut-être le livre biblique où la question de Dieu est la plus rigoureusement laissée ouverte. Il refuse de parler trop vite au nom de Dieu. Sa sagesse est une retenue. Elle se tient à la lisière du dire, là où le sens ne se possède plus mais se traverse. Le monde n’est pas vide ; il est trop plein pour être maîtrisé. Et c’est dans cette saturation silencieuse que commence la lucidité.

Temps brisé, temps juste : la poétique de l’irréversible

Le passage le plus célèbre de l’Ecclésiaste — « Il y a un temps pour naître et un temps pour mourir » — est souvent lu comme une harmonisation cosmique, une réconciliation douce avec l’ordre du monde. Or, sa structure même dément cette lecture consolante. Aimer et haïr, bâtir et détruire, pleurer et rire : les contraires ne se résolvent pas, ils coexistent. Le temps n’est pas téléologique ; il est scandé. Chaque chose arrive, non parce qu’elle mène quelque part, mais parce qu’elle est de passage. L’homme ne gouverne pas ce rythme ; il le subit. Il est « donné au temps » plus qu’acteur de l’histoire.

Cette vision du temps rompt radicalement avec l’horizon moderne du progrès. Elle refuse aussi bien l’eschatologie triomphante que la nostalgie mythique. Qohelet n’attend pas un accomplissement final ; il ne regrette pas un âge d’or. Il décrit un temps fragmenté, irréversible, où chaque instant vaut pour lui-même — et se perd aussitôt. Cette poétique du temps influencera profondément la littérature occidentale, de la mélancolie baroque jusqu’aux écritures de la finitude.

Chez Montaigne, déjà, résonne l’écho de Qohelet : la sagesse comme apprentissage de la perte, la vie comme fluctuation. Les Essais ne cherchent pas à résoudre l’instabilité ; ils l’habitent. Plus tard, Pascal radicalisera cette intuition : l’homme, jeté entre deux infinis, incapable de se fixer, se distrait pour oublier sa condition. Mais là où Pascal voit une misère à sauver, Qohelet voit une condition à reconnaître. Le temps n’est pas un mal à dépasser ; il est le lieu même de la vérité humaine.

Au XXᵉ siècle, l’Ecclésiaste trouve des héritiers inattendus. Chez Kafka, le temps est bureaucratique, circulaire, sans issue ; chez Beckett, il est attente sans objet ; chez Cioran, il est usure pure. Tous partagent avec Qohelet cette certitude : rien ne s’additionne. L’expérience ne produit pas de capital de sens. Chaque instant recommence à zéro, ou plutôt à moins que zéro. « L’œil ne se rassasie pas de voir » : la phrase biblique pourrait servir d’épigraphe à L’Homme sans qualités de Musil, ou à La Nausée de Sartre. Le monde est là, trop visible, trop présent, et pourtant vide de justification.

Mais Qohelet ne sombre jamais dans la désespérance pure. Son rapport au temps est tragique, non absurde. Il y a une justesse possible : savoir quand parler et quand se taire, quand agir et quand s’abstenir. Cette sagesse du kairos — du moment opportun — est une éthique de l’ajustement, non de la maîtrise. L’homme sage n’est pas celui qui comprend le temps, mais celui qui consent à sa discontinuité. Le temps ne guérit pas ; il enseigne la mesure. Et cette mesure, fragile et sans gloire, est peut-être la seule forme de liberté laissée à l’homme sous le soleil.

De Qohelet aux modernes désenchantés

Le Caravage, Saint Jérôme écrivant (1605)

La formule « vanité des vanités » traverse la culture occidentale comme un motif obsédant. Elle irrigue la peinture baroque — crânes, sabliers, fleurs fanées — et fonde une esthétique de la fragilité. Mais sa source biblique n’est pas moralisante. Qohelet ne dit pas : tout est vain, donc méprisable ; il dit : tout est souffle, donc précaire. Cette nuance est décisive. La vanité n’est pas condamnation du monde, mais reconnaissance de son caractère transitoire. Elle ouvre une mélancolie sans ressentiment.

Chez Shakespeare, cette tonalité devient dramatique. Hamlet, lecteur implicite de Qohelet, contemple un monde « hors de ses gonds », où l’action est toujours déjà compromise par la conscience de sa vanité. Le célèbre monologue — « What a piece of work is a man » — oscille entre admiration et dégoût, exactement comme l’Ecclésiaste oscille entre jouissance et lassitude. L’homme est grand, mais il meurt ; il pense, mais il disparaît. Cette contradiction irréconciliable est le cœur de la tragédie moderne.

Plus près de nous, c’est peut-être chez Camus que Qohelet trouve son plus fidèle lecteur laïque. Le Mythe de Sisyphe reprend la question fondamentale : que faire dans un monde sans justification ultime ? Mais là où Camus oppose une révolte lucide, Qohelet propose une sagesse de l’acceptation. Non pas se soumettre, mais habiter. Non pas nier l’absurde, mais vivre malgré lui, ou plutôt avec lui. « Il n’y a rien de mieux pour l’homme que de se réjouir dans son travail » : cette phrase, souvent jugée naïve, est en réalité une radicalité. Elle refuse toute compensation métaphysique. Le sens n’est pas ailleurs ; il est local, momentané, fragile.

Chez Kundera, héritier direct de cette tradition, la légèreté n’est pas salut, mais poids paradoxal. Le monde est sans garantie, sans retour, sans répétition signifiante. Chaque acte est unique — donc insignifiant à l’échelle de l’histoire, mais décisif à l’échelle de la vie. Cette éthique sans transcendance apparente rejoint étrangement Qohelet : vivre sans promesse, mais non sans intensité. L’ironie kundérienne, comme la sagesse biblique, désarme les grandes narrations.

Même la poésie moderne la plus exigeante a reconnu dans la fragilité du monde non un défaut, mais une condition. Chez le Hölderlin tardif, lorsque les dieux se sont retirés et que l’histoire ne porte plus de promesse, le poème demeure comme une veille — parole rare dans un temps déserté. L’homme y habite la terre sans garantie, exposé à une présence qui ne se soutient plus que d’elle-même. Rilke prolonge ce geste dans les Élégies de Duino : le monde est voué au passage, mais c’est précisément cette précarité qui appelle le chant. Rien n’est à retenir, tout est à consentir. Ainsi, comme chez Qohelet, écrire revient à reconnaître que le sens ne s’accumule pas, qu’il affleure puis se retire. Le poème devient alors un lieu de fidélité sans promesse, une parole qui accepte d’être périssable pour être juste.

Une sagesse de l’inachevé

Le livre se clôt sur une injonction énigmatique : « Crains Dieu et observe ses commandements. » Beaucoup y ont vu une addition tardive, une normalisation théologique. Mais même prise au sérieux, cette conclusion ne résout rien. Craindre Dieu, chez Qohelet, n’est pas comprendre ses voies. C’est accepter qu’elles demeurent obscures. La crainte n’est pas peur servile ; elle est reconnaissance de l’écart. Dieu n’est pas la clé du monde ; il en est la profondeur inaccessible. Cette théologie minimale fait de l’Ecclésiaste un texte profondément anti-idolâtre. Il empêche que Dieu devienne un concept, un système, une réponse automatique au scandale du réel. Dieu est là — mais comme silence. Et ce silence n’annule pas la vie ; il la rend plus grave, plus dense. L’homme agit sans garantie de justice immédiate, aime sans promesse d’éternité visible, travaille sans certitude de reconnaissance. Cette condition n’est pas dépassable ; elle est humaine.

En cela, Qohelet rejoint, à rebours, les mystiques négatifs — saint Jean de la Croix en tête. Mais là où la nuit mystique conduit à l’union, la nuit de Qohelet demeure ouverte. Il n’y a pas de transfiguration finale, pas de feu nuptial. Seulement une fidélité au réel tel qu’il est, sans ornement. Cette sagesse de l’inachevé est peut-être la plus difficile : elle ne promet pas de sortie, seulement une tenue. Lire l’Ecclésiaste aujourd’hui, c’est accepter de renoncer à la sur-interprétation du monde. C’est refuser de faire du sens une marchandise ou une idéologie. Il n’y a chez Qohelet ni salut promis ni réparation du monde, mais un dégagement lent du superflu. Il apprend à vivre sans se raconter d’histoires trop grandes. À une époque saturée de récits, de projets, de justifications, il oppose une parole maigre, mais exacte. Le monde est fragile ; la vie est brève ; le sens est intermittent. Et pourtant — ou précisément pour cela — il y a place pour la joie, pour l’amour, pour le travail humble.

L’Ecclésiaste n’est pas un livre de désespoir. Il est un livre de maturité. Il parle à ceux qui ont déjà cru trop fort, espéré trop vite, et qui savent désormais que le réel ne se laisse pas sauver. Il enseigne une fidélité sans promesse, une joie sans illusion, une crainte sans dogmatisme. Dans le grand concert biblique, il est la voix basse, presque dissonante — mais sans laquelle l’ensemble deviendrait mensonger. Si la modernité se reconnaît en lui, ce n’est pas parce qu’il serait « pessimiste », mais parce qu’il est exact. Il dit le monde tel qu’il est : splendide et fuyant, donné et retiré, aimable et vain. Et dans cette exactitude, une sagesse persiste — non pour expliquer la vie, mais pour la laisser être. Comme un souffle. Comme un vent. Comme hevel.

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