Roger Pouivet est philosophe. Thomiste de tradition analytique et membre honoraire de l’Institut universitaire de France, il a traité de nombreux sujets, dont l’esthétique, la croyance et la musique rock. Dans son dernier ouvrage, L’Intégrité philosophique. Pourquoi et comment faire de la philosophie ? (Vrin, 2026), le professeur expose une conception contemplative de la philosophie. Défenseur d’un réalisme probe en quête de vérité, il s’inscrit dans la grande tradition qui va d’Aristote à Peter Geach. Esprits confus, s’abstenir !
D’emblée, Roger Pouivet fixe le but qu’il assigne au philosophe : s’efforcer d’être bon, tant sur le plan moral qu’intellectuel. Bien souvent, cette discipline majeure de l’esprit humain qu’est la philosophie s’égare et oublie la clarté, la rigueur et la précision qui font sa noblesse. Dévalorisé sous les assauts de certaines sciences humaines et sociales, mais aussi d’un certain scientisme qui le considère comme creux, « l’amour de la sagesse » se doit d’être défendu : cet amour ordonné et exigeant de la vérité ne doit rien céder de son intégrité ni de son « dogmatisme », terme rejeté par l’opinion commune, qui n’est pourtant, en son sens philosophique, que l’attachement solide à des thèses rationnellement tenues pour vraies.
Ravalée au simple rang de divertissement télévisé, la philosophie prend aussi souvent la forme d’essais au sein desquels une seule idée vague est délayée sur cent cinquante pages : sous le prétexte louable d’être populaire, elle perd de son exigence. En effet, elle peut se transformer en un développement personnel tiède qui n’a plus rien à voir avec les questions fondamentales auxquelles la « grande tradition philosophique » essaie, cahin-caha, de répondre, comme par exemple : « Qu’est-ce qui existe véritablement ? » ou encore : « Qu’est-ce qui est absolument bon ? » Si ses prétentions sont limitées, Roger Pouivet essaie au moins de sortir, fût-ce modestement, de la caverne et fixe le cap vers la grande vertu classique de l’excellence.
En outre, le problème réside également dans le discrédit général qui frappe la discipline philosophique : au moment où les prouesses technologiques ébahissent les masses et où l’utilité immédiate devient un critère majeur d’intégration à la société capitaliste, elle apparaît comme un babil creux et stérile, ce dont témoigne l’antienne accablante relayée par le vulgaire (« ça ne sert à rien »). Autant ne pas se lancer dans le travail de clarification conceptuelle ; mieux vaut briguer un poste d’ingénieur, très prisé sur le plan social. Difficile de ne pas songer ici à la figure du professeur de philosophie « Cripure », campée par Louis Guilloux dans Le Sang noir : frappé d’infirmités physiques, auteur d’ouvrages spécialisés que personne ne lit et dont les manuscrits sont dévorés par ses chiens, Cripure est la risée de ses élèves, dont il doit encaisser les railleries sans coup férir. Bref, la philosophie se voit frappée d’illégitimité, tout comme les « Humanités », sous prétexte qu’elles n’ont aucune efficacité sur le plan technique. À l’encontre d’une telle tendance, Roger Pouivet fait l’apologie de la lecture des classiques et s’obstine à défendre une quête réaliste de la vérité en philosophie, dont nous allons à présent tracer les contours.
Vers la vérité par des chemins étroits
Tout d’abord, Roger Pouivet se place sous le patronage d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin : la philosophie définit un état de vie nommé la vie contemplative. Au sein de celle-ci, la vérité est poursuivie pour elle-même ; or, une telle disposition d’esprit se voit brocardée par nombre de détracteurs. Lorsqu’il dirige sa vie par habitus, le philosophe est accusé, par moult contempteurs, de se la jouer. Ainsi, l’homme comme « animal rationnel » semble n’être, aux yeux de certains, qu’un refrain naïf et insincère dont nombre de lettrés seraient revenus depuis longtemps. En effet, ces derniers prétendraient être en mesure de sonder « l’intériorité » du penseur analytique, terme imprécis dont Ludwig Wittgenstein a montré les limites. A contrario, le professeur récuse cette possibilité de découvrir un caractère enfoui sous un Moi de surface ; il tient mordicus aux exigences épistémologiques que sont la rigueur, la précision, la fermeté, la détermination des thèses et la qualité de l’argumentation.
En effet, la vocation philosophique ne peut s’épanouir que lorsqu’elle est guidée par l’exercice de certaines vertus, entendues comme des « qualités humaines acquises dont la possession et l’exercice permettent le développement des biens internes aux pratiques » (MacIntyre, Après la vertu). D’ailleurs, Roger Pouivet établit une analogie entre la liturgie des Heures et l’exercice de ces vertus : il est nécessaire de disposer de temps, de calme et d’une disponibilité intellectuelle, sans lesquels la quête de la vérité demeure vaine.
Cependant, il importe d’apporter une précision : la recherche de la vérité n’est en rien la recherche de vérités éparses ; il existe, pour cela, des sciences particulières ou encore des enquêtes policières. Plus ambitieuse, la philosophie a pour but « la » vérité, celle qui rend « les » vérités particulières vraies de manière générale. Dans le sillage de Frege, Roger Pouivet défend un réalisme philosophique selon lequel « une pensée était déjà vraie avant d’avoir été pensée par un humain » (Écrits posthumes). En effet, sans la nature profonde de la vérité, les vérités particulières ne sauraient être tenues pour vraies : si d’aucuns dédaignent la vérité depuis l’aube de la pensée, elle n’en demeure pas moins le projet constitutif de la philosophie.
Pour autant, il ne faudrait pas tomber dans une naïveté consternante à propos de la recherche du vrai. En effet, les attaques contre la métaphysique pleuvent de toutes parts, et ce depuis longtemps : pour les théoriciens du positivisme logique, membres du Cercle de Vienne (Rudolf Carnap, Moritz Schlick…), les questions de cet ordre sont des non-sens ; la recherche actuelle verse dans un scientisme qui évacue ce type de controverses ; et Nietzsche, figure de proue d’un certain aréopage irrationaliste, remporte de nombreux suffrages. Bref, « un dégoût de la vérité » (Claudine Tiercelin) s’installe et plonge de nombreux esprits dans une profonde confusion.
Pour expliquer ce recul massif devant la vérité, Roger Pouivet recourt à une grille de lecture chrétienne susceptible de nous éclairer : tout comme il peut nous pousser à la débauche et au meurtre (péchés moraux), le péché originel peut aussi favoriser le brouillard de la pensée, pour le plus grand plaisir du Malin (péchés intellectuels). Guettés par l’acédie, entendue comme une lassitude dans la poursuite de la vérité, moult penseurs pâtissent de « l’effet noétique du péché originel » (Alvin Plantinga). Alléchés par la monnaie des concepts, qui représentent le vrai plutôt qu’ils ne l’atteignent, certains scribouillards sont intoxiqués par une rhétorique verbeuse qui manie l’amphigouri à volonté, sans aucun égard pour la vérité en soi : l’ignorance foudroie leur entendement.
Contre cette avalanche d’absurdités qui vise l’éblouissement en lieu et place de l’éclaircissement, Roger Pouivet réhabilite l’autorité du vrai, au nom de laquelle nous sommes tenus de donner des raisons explicites à nos assertions. Pour cela, l’humilité est nécessaire afin que nos arguments demeurent vulnérables à la réfutation, c’est-à-dire suffisamment clairs, rigoureux et logiques pour pouvoir être discutés. Afin d’éviter les écueils des philosophies obscures, le professeur nous invite à effectuer un travail de nettoyage de la situation verbale afin de viser la clarté de la vérité plutôt que l’ambiguïté de l’intuition.
La cigale et la fourmi
Le philosophe l’avoue sans ambages : il s’inscrit dans la tradition analytique, qu’il distingue de la tradition interprétative. La première, apparentée à la fourmi, est modeste ; elle aime les contours clairs, les distinctions rigoureuses et avance à petits pas tout en gardant la main sur ses idées. La seconde, comparée à la cigale, cherche à trouver séance tenante une place sous un soleil qui la comble intérieurement. Ainsi, la philosophie analytique cherche des raisons de penser qu’une affirmation ou qu’une thèse est correcte ; sa conception de la vérité veut que les choses soient bien telles que l’affirmation ou la thèse initiale le dit. À l’inverse, la philosophie de l’interprétation vise à établir le « sens profond » de cette thèse initiale, une signification qui existerait en deçà des apparences. Bien sûr, Roger Pouivet reconnaît les mérites de ces deux méthodes. Sans la première, la philosophie risque de muter en une fantaisie strictement littéraire fondée sur l’intuition et une kyrielle de mots vagues. Sans la seconde, la recherche de la vérité devient un jeu trop local, taraudé par des enjeux picrocholins, au risque de délaisser les grandes questions. Plus proche de la fourmi que de la cigale, le professeur consacre plusieurs pages éclairantes à tout un pan de la philosophie occidentale qui séduit les universitaires, mais dont l’afféterie verbale dissimule en réalité des notions discutables.
À ce sujet, il questionne la légitimité des chercheurs de Sens : plusieurs défenseurs de la phénoménologie, de l’herméneutique ou encore du postmodernisme affectionnent une forme de jargon qui leur est propre. Il y est notamment question de « l’être de l’étant », de « réduction transcendantale » ou encore d’« intuition » : une certaine inflation sémantique simule une compréhension prétendument profonde du réel, à laquelle le tout-venant ne saurait être initié. Le chatoiement métaphorique, la fascination, la suggestion, l’allusion verbeuse, l’inspiration et l’oracle ont le vent en poupe sur les bancs des universités, notamment françaises. Prospérant sur ce sabir, certains professeurs se gargarisent de voir leurs ouailles opiner du chef face à des propos parfois loufoques et hermétiques à la logique.
Ce rejet de l’analyse au profit de l’intuition est particulièrement patent chez Henri Bergson. Dans La Pensée et le Mouvant (1934), ce ponte de la philosophie continentale affirme que nous sympathisons avec nous-mêmes et que nous sommes en mesure de saisir « du dedans » un Moi profond, recouvert par les vicissitudes de la quotidienneté. Symptomatique de la pensée moderne, le texte de Bergson accorde une place cruciale au vécu : l’expérience en constitue l’objet principal, et l’étude des contenus mentaux sa méthode. Or, selon Roger Pouivet, en réduisant la pensée conceptuelle et en faisant confiance à une expérience ineffable, Bergson produit une œuvre littéraire remarquable mais qui ne répond pas aux exigences d’une philosophie rigoureuse, comme le déplorait en son temps et avec moins de charité Bertrand Russell. Contre cette tendance, Roger Pouivet prise la clarté du propos et préconise un nettoyage verbal visant à déblayer le terrain des idées. La « philosophie analytique » cherche ainsi la rigueur dans une méthode d’analyse des propositions au sujet des choses, en distinguant ce qui peut être dit d’un sujet de ce qui ne peut l’être, ainsi que ce qui peut appartenir à un sujet de ce qui ne saurait lui appartenir. Si nous souhaitons sortir de l’ornière, il faut procéder à un véritable travail du concept et faire litière du flou artistique en philosophie.
Clair et rigoureux, l’ouvrage de Roger Pouivet s’interroge sur la manière de faire de la philosophie ainsi que sur les raisons qui justifient cette entreprise. Défenseur de la vertu d’intégrité dans la recherche de la vérité et héritier de la tradition philosophique réaliste, il fait feu de tout bois contre les sophistes qui cherchent à camoufler, par leur verbosité, l’absence de fond de leurs discours. À l’heure où le relativisme et le nihilisme semblent régner, la lecture de cet ouvrage apparaît plus que jamais essentielle.



