En 1989, Tim Berners-Lee imaginait un outil permettant aux chercheurs de partager leurs travaux. Ce projet n’a pas disparu, mais il a été systématiquement saboté sous couvert de progrès numérique : le Web, né pour partager le savoir entre scientifiques, a dégénéré en instrument du capitalisme consumériste, autrement dit une arme de destruction massive de l’attention, là où il aurait dû nourrir notre autonomie. À la lumière d’Ivan Illich, pour qui l’outil n’est convivial qu’aussi longtemps que l’homme le maîtrise, et de Bernard Stiegler, pour qui toute technique est un pharmakon, une question s’impose : ne faudrait-il pas penser une régression intelligente vers l’origine de cet outil ?
Le progrès technique est communément présenté comme une œuvre au bénéfice de l’Homme : le numérique garantirait la tranquillité et ferait gagner un temps considérable. Les chiffres, précisément, confirment cette dynamique. Selon le document de travail n° 203 de l’INED, le temps de travail domestique passe de 252 minutes quotidiennes en 1985 à 183 minutes en 2010 pour les femmes, soit près de 69 minutes de temps libre gagné chaque jour. Pour les hommes, ce gain ne s’élève qu’à neuf minutes par jour sur la même période, si bien que les femmes demeurent, malgré cette évolution, les principales productrices du travail domestique. Cette libération progressive du temps s’explique en grande partie par le développement des outils ménagers, qui délèguent aux machines des tâches quotidiennes nécessitant jadis beaucoup de temps et d’effort, et dont l’efficacité s’accroît à mesure qu’ils deviennent plus automatiques et plus autonomes. C’est ce qu’on appelle les progrès de « l’externalisation ».
L’historien de la technique Siegfried Giedion décrivait déjà cette ambition dans la conception du lave-linge : « Ce qui préoccupait alors de nombreux inventeurs, c’était l’idée d’un automate qui ferait seul la lessive, accomplissant lui-même toutes les tâches, partant du linge sale pour arriver au linge essoré, sans l’intervention de l’homme. Cela nécessite des mécanismes complexes pour chronométrer chaque opération, introduire de l’eau dans le bac, éliminer l’eau de lavage, introduire l’eau de rinçage, l’expulser et la remettre en circulation par un système de purge et pour terminer, essorer le linge. Deux opérations distinctes doivent s’effectuer dans un seul récipient : le lavage et l’essorage. » Cette évolution accompagne d’ailleurs la généralisation du lave-linge, devenu, entre 1970 et 1980, la norme dans presque tous les foyers français. Cette dynamique de délégation ou d’« externalisation » des tâches humaines vers les robots soulève une question : le numérique s’inscrit-il dans la continuité de ce progrès apparemment libérateur ? Continue-t-il de nous faire gagner du temps, comme l’ont fait le lave-linge ou le lave-vaisselle avant lui ? Ou bien, à l’inverse, encombre-t-il ce temps qu’il était censé libérer ?
Le renversement numérique
Le numérique s’inscrit dans cette même dynamique d’externalisation, mais à une tout autre échelle. En effet, le Web est devenu un terrain d’une ampleur inédite – 6 milliards d’utilisateurs connectés, soit environ les trois quarts de la population mondiale, selon le rapport « Faits et chiffres 2025 » de l’Union internationale des télécommunications – au service du capitalisme consumériste : un instrument de campagnes publicitaires et d’incitation à l’achat irresponsable. Ce terme, « devenu », n’est pas anodin : l’utilité suprême du Web n’était pas, à l’origine, celle que nous lui connaissons aujourd’hui. Dans La Convivialité (1973), le philosophe autrichien Ivan Illich parle de « la société conviviale » : selon lui, l’outil convivial est un outil qui augmente l’autonomie de l’homme qui l’utilise et le pousse vers la créativité joyeuse. Une société est dite conviviale lorsqu’elle repose sur ce type d’outils : elle laisse à ses individus la possibilité et la liberté de créer, d’agir, et fait en sorte que ces outils restent sous le contrôle de l’homme, et non l’inverse. Illich le formule ainsi : « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. » Ce même outil convivial, s’il dépasse un certain seuil, peut se détourner de l’usage pour lequel il a été conçu : il devient alors contre-productif. Au lieu de libérer les individus, l’outil les aliène. Chaque outil inventé comporte en lui cette dimension contre-productive, mais il reste productif – ou convivial – dans la mesure où l’homme en reste le contrôleur.
L’existence humaine a toujours entretenu un rapport continu avec les outils, avec la technique. C’est d’ailleurs grâce à elle que le genre humain survit depuis près de 2,8 millions d’années : il n’a jamais cessé d’en créer. Le mathématicien et biologiste Alfred Lotka appelle l’ensemble de ces outils des « organes exosomatiques »[1] – « exo » signifiant « à l’extérieur » – par opposition aux organes endosomatiques, que le vivant développe à l’intérieur de son propre corps. Selon Bernard Stiegler, toute technique est un pharmakon, c’est-à-dire à la fois un poison et un remède. Il emprunte cette notion à Platon, qui l’utilise à propos de l’écriture. Celle-ci est une technique, un savoir-faire historiquement innovant, et peut être considérée comme l’une des catégories des organes exosomatiques, selon Stiegler. L’écriture est ainsi un outil cognitif permettant d’extérioriser la mémoire en la transformant d’une forme temporelle en une forme spatiale. Le défunt Bernard Stiegler applique à notre époque ce même diagnostic aux technologies numériques, dont il souligne les effets potentiellement toxiques. Selon lui, le numérique peut représenter un véritable danger, aussi bien pour l’environnement que pour la santé et le bien-être des utilisateurs.
En effet, plus d’un adolescent sur dix présente aujourd’hui des signes d’utilisation problématique des médias sociaux, selon l’Enquête sur le comportement des enfants d’âge scolaire en matière de santé (Health Behaviour in School-aged Children, HBSC, 2021/2022). Ce phénomène, appelé Problematic Social Media Use (PSMU), se caractérise par une utilisation excessive des réseaux sociaux susceptible d’entraîner des difficultés dans différents domaines, notamment la réussite scolaire, les relations sociales et le bien-être. Par ailleurs, 34 % des adolescents jouent quotidiennement à des jeux numériques, tandis que 22 % y consacrent au moins quatre heures les jours où ils se livrent à ces jeux. Ces chiffres témoignent d’une forte hyperconnexion chez les adolescents, qui peut engendrer plusieurs conséquences physiques et psychologiques. Parmi les effets physiques, on peut notamment citer le manque d’activité physique, susceptible de favoriser le surpoids et l’obésité, ainsi que les troubles visuels liés à l’exposition prolongée à la lumière artificielle des écrans, qui peut provoquer une fatigue oculaire. L’utilisation tardive des écrans peut également perturber le sommeil en retardant l’endormissement et en réduisant sa qualité. L’hyperconnexion peut aussi avoir des conséquences sur la santé mentale, notamment une augmentation de l’anxiété, des symptômes dépressifs et un sentiment d’isolement.
Le biais capitaliste
Les effets du numérique concernent également l’environnement. Le secteur numérique représenterait environ 3,7 % à 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Cette empreinte environnementale s’explique principalement par trois facteurs : la fabrication des équipements numériques, le fonctionnement des centres de données (data centers) et l’utilisation des réseaux de télécommunication. À cela s’ajoute le développement rapide de l’intelligence artificielle générative, dont l’entraînement et l’utilisation nécessitent d’importantes ressources informatiques, énergétiques et matérielles. Cependant, selon Stiegler, cette toxicité ne réside pas dans la nature de la technique elle-même, mais dans la manière dont elle est utilisée et intégrée à la société. Le véritable enjeu consiste donc à développer notre capacité à orienter et à organiser les technologies de manière à servir l’intérêt général et le bien-être de l’humanité. Dans De la pharmacologie (Flammarion, 2010), Stiegler explique ainsi que la toxicité ne tient pas à la technique elle-même, mais à notre incapacité à l’intégrer socialement.
Par ailleurs, pour faire face aux effets délétères du numérique, Bernard Stiegler estime qu’il est nécessaire de mettre en place ce qu’il appelle des « thérapeutiques », c’est-à-dire de nouvelles formes de savoirs et de pratiques permettant d’intégrer et de socialiser correctement chaque innovation, plutôt que de la subir passivement. Cette réflexion rejoint celle d’Ivan Illich, pour qui l’homme doit demeurer le maître de l’outil convivial. Quoi qu’il en soit, pour Stiegler comme pour Illich, les outils techniques comportent toujours une face destructrice, et le Web n’échappe pas à la règle. En 1989, Tim Berners-Lee a inventé le World Wide Web, afin que les scientifiques du monde entier puissent partager et chercher des articles. Le socle de cet outil était purement convivial et thérapeutique, déployé comme un espace de partage des savoirs, un vrai outil de connaissance. Or, selon Illich, l’outil convivial, en dépassant un certain seuil, devient contre-productif. Le Web est ainsi devenu un espace propice à l’invasion des investissements capitalistes ; on peut même dire qu’il a subi une consumérisation.
Cette consumérisation a pour but d’augmenter les gains. Votre historique, vos recherches sur les moteurs de recherche, vos e-mails, sont tous stockés et traités pour qu’une entreprise multinationale comme Google, payée par des annonceurs, puisse vous proposer le bon produit sous forme d’annonce. Elle ne vend pas vos données, mais si l’on réfléchit un peu, on s’aperçoit que c’est encore pire : elle les utilise pour engranger des milliards de dollars de revenus chaque année. Ces annonces ne sont pas placées aléatoirement : on les retrouve dans les moments où notre attention est captée, pendant que nous regardons un film ou un documentaire.
World War Web : une guerre attentionnelle
De plus, l’enjeu de ces entreprises et des médias sociaux est de capter votre attention le plus longtemps possible, autrement dit, de créer chez les utilisateurs une dépendance. Logiquement, cela suppose que les utilisateurs passent de longues heures sur leurs plateformes, pour ainsi augmenter le gain : plus de dépendance, plus d’argent. Nous évoquions plus haut le temps libre qu’a offert le développement des outils ménagers ; il convient dorénavant de se demander où va ce temps libre, et ce qu’il devient. Or, il devient lui-même un produit à vendre, comme l’énonçait déjà Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, en 2004 :
« Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […] Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
Pour peu qu’on fréquente ces plateformes, on constate que plusieurs mécanismes sont mis en place pour atteindre ce but. On peut compter parmi eux : le « défilement infini » (infinite scroll, ou scrolling), une fonctionnalité créée par Aza Raskin, un spécialiste américain des interactions homme-machine. Elle consiste à afficher automatiquement du contenu à la suite d’un autre, autrement dit, elle facilite l’affichage de contenu sans effort. On trouve aussi les systèmes de recommandation, qui consistent à comparer le comportement d’un utilisateur de telle ou telle plateforme avec celui de millions d’autres, afin de lui suggérer un nouveau produit ou contenu, en se fondant sur ce qui l’intéresse, pour lui offrir un contenu similaire et augmenter sa dépendance. Ce processus de captation est presque généralisé sur toutes les plateformes de streaming et les réseaux sociaux, autrement dit sur tout le Web. C’est une destruction généralisée de l’attention, qui amène non seulement à des troubles mentaux, à la dépendance et à l’addiction, comme nous l’avons déjà souligné, mais également à un affaiblissement de certaines capacités cognitives. Dans une étude de juin 2023, Sudheer K. Muppalla et plusieurs autres chercheurs soulignent que l’utilisation excessive des écrans, particulièrement chez les enfants, affecte notamment l’attention, la concentration, la mémoire et les compétences liées à l’apprentissage. Or, ces enfants qui subissent cette aliénation sont les hommes des sociétés à venir.
De nombreux penseurs soutiennent des alternatives : les communautés wiki, les logiciels libres et les fab labs sont d’autres outils pour partager le savoir. Ils ne se fondent pas sur la centralisation et ne séparent pas le producteur du consommateur, chacun étant les deux à la fois. Mais cela ne concerne qu’une minorité. Qu’en est-il du reste du Web ? Que faire des enfants qui baignent déjà dans l’esprit consumériste du numérique ? Créer une force réactive est-il vraiment la solution face à la domination du Web par l’esprit de consommation, qui ne cesse d’accroître son pouvoir en fabriquant en permanence de nouveaux outils pour capter les esprits ?
Peut-être la réponse ne réside-t-elle pas dans une nouvelle force à opposer au système. Certes, ces forces procèdent d’intentions révolutionnaires et libératrices, mais peut-être la réponse est-elle dans un geste plus modeste : régresser. Non pas revenir en arrière au sens d’un rejet du numérique, mais retrouver l’esprit qui animait Tim Berners-Lee en 1989 : celui d’un outil conçu pour favoriser les savoirs, augmenter l’autonomie et libérer l’attention, non pour la capter. Régresser intelligemment, ce serait réapprendre à socialiser le numérique comme on a fini par socialiser d’autres techniques avant lui, en réintroduisant l’homme comme contrôleur de l’outil, là où il n’est aujourd’hui que la ressource que l’outil exploite. Ce n’est pas un programme hors ligne, mais plutôt une direction : préférer un moteur de recherche sans profilage, une plateforme sans défilement infini et des communautés qui produisent sans être produites en retour. Est-ce que ce progrès technologique inédit dans lequel nous sommes engagés n’est pas, en réalité, le vrai danger pour les sociétés humaines ? Et ne faudrait-il pas penser à une régression intelligente vers l’origine du Web ?
Par Abdessamad Rekhami
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[1]Alfred Lotka, « The Law of Evolution as a Maximal Principle », Human Biology, 1945.
[2] Bernard Stiegler, cité dans Philosophie Magazine, n° 62.




