Sous un soleil d’hiver, vagabondant guitare à la main le long du pont des Arts, Tristan Egolf rencontre Marie Modiano, fille de l’écrivain éponyme. Leur histoire commence. Sans domicile, Tristan s’installe chez la famille d’artistes et travaille des mois sans relâche sur son premier roman. En 1998, le jeune prodige américain fait une entrée fracassante dans le monde littéraire. Le Seigneur des porcheries est acclamé par la critique mais reste étrangement dans l’ombre en France. L’écrivain météore se suicide quelques années plus tard d’une balle dans la tête, âgé seulement de 33 ans. D’une plume à la virtuosité burlesque et à la sensibilité désespérée, Tristan Egolf nous conte le destin flamboyant et funeste de son anti-héros John Kaltenbrunner. Virée cauchemardesque dans une Amérique à bout de souffle.
John Kaltenbrunner naît à Baker, ville délaissée d’un Midwest américain en pleine déliquescence, où pullulent « rats d’usine », « citrons » et « trolls », autant de noms absurdes employés par Tristan Egolf pour désigner ses habitants tous plus grotesques les uns que les autres. Le décor est posé. L’auteur nous conte la vie de ces oubliés du rêve américain, prisonniers d’un univers quasiment concentrationnaire où la médiocrité, l’ignorance, l’égoïsme et la bigoterie sont autant de barbelés qui empêchent leur fuite.
Après avoir purgé une peine de prison, John revient dans sa ville natale. Rien n’a changé. Sous son ciel gris, pas d’avenir, pas de musique, pas de rêves. Une fatalité résumée dans les quelques mots de ses habitants « le riche va à l’université, le pauvre à l’usine… ». Et John est né du mauvais côté, il n’a d’autres choix que de partir à la recherche de petits boulots sous-payés. Il entame son odyssée ouvrière à Sodderbrook, l’usine d’abattage de volailles. Dans la veine d’une littérature américaine réaliste et engagée portée par un Sinclair ou un Steinbeck, Egolf nous plonge dans une hallucination. Sodderbrook est le théâtre des dérives productivistes d’une Amérique qui a sanctifié le progrès économique. Un cauchemar où les dindes, ces « monstruosités pharmaceutiques » « nourries de cycles massifs de stéroïdes », au point d’en être « rendues impropres à toute forme de vie en plein air », attendent la mort en braillant, couvertes de leur sang et de leurs excréments. John et ses collègues sud-américains, « les citrons », sont soumis à des cadences infernales. La chaîne vomit des tonnes de cadavres et brise ses otages. « Le Zombie », un ouvrier aux dix-sept années d’ancienneté, « avait tout d’un mort », abruti par la répétition de mouvements identiques, assommé par une exposition prolongée au sang, au bruit de l’agonie et à l’odeur de la mort. Malgré quelques dépressions nerveuses et quelques sorties de pistes, notamment un suicide, les conséquences mentales pour les employés sont « plus proches de l’anesthésie chimique que d’une révolte mal contenue ». Dès la fin de la Deuxième guerre mondiale, dans La France contre les robots, Bernanos alertait déjà sur les dérives d’une civilisation des machines qui verrait l’avènement d’un homme privé de « contact avec son âme » et mutilé de « toute vie intérieure ». Ce monde, selon lui, sera celui de la quantité, de l’efficacité et de la productivité. Egolf, dans une ironie cinglante, met en lumière le pathétique de cette civilisation. Les collègues de John, à l’instar du « Zombie », sont ainsi réduits « à l’état d’automates vides qui, après tant d’années, pouvaient à peine reconnaître la lumière du jour ». L’ouvrier apparaît comme coupé de lui-même, incapable de toute transcendance, sa vie sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Sodderbrook est la scène finale d’une tragi-comédie qui enterre une civilisation déjà morte.
Face à l’horreur de l’usine et à la médiocrité des siens, John, fauché, n’a d’autre choix que de s’accrocher. Haï par ceux qu’il méprise et relégué au bas de l’échelle de ce qui se fait de pire, tout espoir est banni. Mais John Kaltenbrunner n’est pas de ceux qui se soumettent. L’esprit hanté par des visions de vengeance, il choisit délibérément de rester habiter son bagne, « cherchant une ouverture, quelque chose, n’importe quoi qui pourrait marcher pour lui et non contre lui rien qu’une fois dans sa vie ». Trop digne pour s’incliner, trop fier pour abdiquer, trop incandescent pour s’éteindre, Kaltenbrunner choisit de combattre les moulins de Baker. Egolf trace le portrait d’un incompris, d’un homme trop grand pour son monde, à la fois ridicule et superbe dans sa révolte. Son Don Quichotte a la poisse dans les veines, il se blesse gravement au travail, épuise ses derniers dollars lors de sa convalescence, et entame une longue errance professionnelle. Le chevalier d’Egolf est plus que jamais seul, tour à tour employé dans une cimenterie, une supérette, puis livreur, égoutier, animateur déguisé en cocker géant, il se fait constamment mettre à la porte, trop atypique pour un monde du travail qui impose docilité et soumission. L’Amérique d’Egolf est celle des valeurs inversées, son humour corrosif écaille le dernier vernis d’hypocrisie et laisse transparaître un homme mutilé par le progrès, condamné à errer dans la nuit désenchantée du nouveau monde. Mais son Kaltenbrunner est venu sonner l’heure de la révolte.
La Révolte comme révélation
Acculé, John se lie d’amitié avec Wilbur, son voisin, impressionné par le paria à l’esprit vif, au jugement sûr et à la mémoire incroyable. Wilbur l’introduit à la décharge de Baker. Kaltenbrunner intègre l’équipe des « torches collines », constituée de la fine fleur de la lie de l’humanité – alcooliques, meurtriers, toxicomanes, vétérans traumatisés, déficients mentaux – ces seigneurs des bas-fonds recueillis par la décharge devenue un « hôtel de la dernière chance où les occupants étaient à la hauteur du rôle ».
Wilbur témoigne « De toute notre existence, nous n’avions jamais vu quelqu’un qui soit animé d’une énergie aussi farouche ». John épate autant qu’il effraie. Ses collègues sont fascinés. Jusque-là, être torche-collines, c’était assumer d’être traité en vaurien par Kunstler, leur chef, et par l’ensemble de Baker. Egolf dévoile l’envers du rêve américain devenu antichambre d’un processus d’humiliation collective. « Le fait capital n’est pas la souffrance, mais l’humiliation » rappelle Simone Weil dans La condition ouvrière, ouvrage écrit à la suite de son expérience comme manœuvre au sein d’une usine. Et cette oppression poussée à un certain degré d’intensité « engendre non une tendance à la révolte, mais une tendance presque irrésistible à la plus complète soumission ». Egolf est le légiste de cet homicide ontologique. Ses torches-collines ont intériorisé cette humiliation « Nous étions des bêtes puantes et devions être traités comme tels », et dans un élan de désespoir presque mystique, l’acceptation de cette vérité s’était accompagnée « de ce sentiment de libération, de délivrance, d’extase même, que connaît celui qui s’est fait baiser au-delà de tout espoir ». Pour Weil, le malheur « marque l’âme d’une marque d’esclave » (La Pesanteur et la grâce), John et ses camarades l’ont tatouée au fer rouge, cette marque est leur condamnation mais aussi la condition de leur rédemption.
Lors de leurs tournées, les éboueurs subissent, tête baissée, d’incessantes provocations, allant des simples moqueries et insultes aux lancers de bouteilles et aux coups. Et le cauchemar se prolonge au bar, le « Whistlin’ Dick », où chaque soir après le travail, la bande de la décharge, de plus en plus agacée, finit au cœur de rixes générales. C’en est trop. Lors d’une énième tournée, John défend un collègue assailli de coups de poêles par une riveraine, en lui retournant un coup de balai dans le derrière. Cet événement grotesque acte le début de la révolte des « torches collines ». Une révolte camusienne qui naît d’un « refus de l’humiliation », qui ne promet ni victoire ni salut mais trace une limite. Kaltenbrunner est « un homme qui dit non », un non qui rassemble et crée un ordre nouveau. D’autant plus ridicule qu’il en est héroïque, le geste du Don Quichotte de Baker ressuscite un idéal de justice dans une communauté qui n’a cessé d’en ricaner.
La Passion de Kaltenbrunner
Dans l’ombre John et Wilbur préparent la rébellion. La décharge est la colonne vertébrale de la communauté. « Le boueux était plus indispensable que le banquier, le boucher et le juge de grande instance réunis ». La grève générale est lancée. De sa plume aux accents céliniens, Egolf écrit son Apocalypse burlesque. Des torrents d’ordures inondent la ville en l’espace de quelques semaines. Mouches, rats, coyotes pullulent, les déchets exhalent une odeur nauséabonde dans les rues, le maire et la police sont dépassés. Baker est prisonnière d’un cauchemar.
Le résultat est largement au-dessus de toutes leurs espérances. La ville se transforme en cloaque géant. John et ses collègues jubilent. Au comble de la crise, lors d’une énième nuit d’ivresse, ils célèbrent leur victoire. « Cette nuit serait quelque chose que jamais personne pourrait nous enlever. Elle était à nous maintenant. Nous la porterions en nous pour le restant de nos jours […] Nous comprendrions. Nous saurions. Nous avons été là. Nous avions vu. C’était la seule preuve qu’il ne nous faudrait jamais ». La révolte comme révélation. Kaltenbrunner, dans sa folie, offre un salut. L’instant d’une nuit, une espérance illumine enfin l’enfer boueux des plus misérables.
Mais la grâce est éphémère. Baker est impitoyable. La communauté est là pour punir ses justiciers. Kaltenbrunner doit être crucifié pour avoir voulu renverser l’ordre établi. Il est désigné comme coupable principal, toute la ville n’a que son nom à la bouche. Egolf use de tout son génie burlesque pour livrer un final grandiose aux dimensions d’opéra. Dans une ambiance électrique, le match de basket de l’équipe locale dégénère. Les nerfs épuisés lâchent et une bagarre générale embrase d’abord le stade puis la ville entière. Malgré les risques et l’issue qu’il sait fatale, John a choisi de s’y rendre. Il marche vers son Golgotha comme investi d’une mission. Il est rapidement repéré, la vindicte populaire s’abat sur lui, mis à terre, il est lynché mais se défend. Armé d’un calibre 38, il repousse la foule, la dévisage et, dans un murmure, lui assène ces quelques mots : « Le temps est venu de tuer le veau gras et d’armer les justes ». Son testament de sang et de crasse. Kaltenbrunner réussit à prendre la fuite. Il est retrouvé mort le lendemain matin, sur les berges d’une rivière, entouré de mégots de cigarette.
Dans ses ultimes pages, Egolf fait de son Seigneur des porcheries un prophète à l’image de Baker : sale, laid, hystérique. Furieux, armé de son calibre 38, il défie le monde en tirant sur la meute enragée. Ensanglanté et traqué, il choisit de continuer le combat jusqu’au bout. Mais l’au-delà n’est pas offert au héros d’Egolf. Lors d’un ultime hommage, Wilbur, tabassé par les policiers, réalise soudainement « que John n’était pas du tout dans un monde meilleur », son destin le poursuit jusqu’après sa mort, « il avait trouvé un nouveau job sur une chaîne de production ». Alors son fidèle apôtre comprend « avec certitude que rien n’était fini, et qu’un objet en mouvement tend à rester en mouvement ». Kaltenbrunner continue de mordre la poussière, mais cette poussière est devenue poudre à canon. Des années après, cette nuit hante encore la ville. Son sacrifice n’est pas vain. En temps de besoin, ses camarades reviennent à lui, se souvenant de son cri rageur, comme un appel à continuer la lutte. Dans un monde déserté par Dieu, Egolf esquisse un Évangile sans ciel, où seule subsiste la révolte des humiliés.




