Le monde entre les mondes : le « mundus imaginalis » chez Henry Corbin

En redécouvrant la notion de mundus imaginalis, Henry Corbin a mis au jour une région oubliée de l’être, intermédiaire entre la réalité intelligible et la réalité sensible, que la modernité avait progressivement rendue impensable et imperceptible. Ni monde imaginaire ni simple construction métaphorique, le « monde imaginal », amplement décrit par la philosophie « ishraqiste », est à la fois le lieu même des visions spirituelles et la condition de possibilité de l’angélologie et d’une anthropologie intégrale. Cet article propose d’examiner la portée philosophique de cette notion traditionnelle qui fait défaut à toute l’architecture de pensée de l’Occident moderne, en revenant sur les raisons de son oubli et sur ses survivances contemporaines.

Le philosophe et savant orientaliste Henry Corbin (1903-1978)

Henry Corbin occupe une place singulière dans la philosophie du XXe siècle, non seulement parce qu’il fut un passeur entre des traditions intellectuelles éloignées, mais surtout parce que son œuvre remet en cause les catégories à partir desquelles la modernité occidentale s’est donnée une image du réel. À la croisée de la phénoménologie, de l’herméneutique et de l’histoire des religions, il ne se contente pas de restituer des doctrines anciennes, mais s’emploie à rouvrir une région ontologique que la pensée moderne avait peu à peu effacée. La notion de mundus imaginalis cristallise cette entreprise.

Par ce terme, Corbin désigne un monde ontologiquement réel, irréductible à l’alternative moderne entre subjectivité psychologique et objectivité physique. Le mundus imaginalis ne renvoie pas à un monde imaginaire, entendu comme une fiction mentale dépourvue de consistance réelle, mais à une région intermédiaire de l’être, que la tradition islamique désigne comme ‘alam al mithal, où les réalités spirituelles prennent forme et où les formes sensibles accèdent à une profondeur symbolique qui ne relève ni de la métaphore ni de la projection subjective. Ce monde n’est accessible ni par la simple perception sensible ni par l’abstraction intellectuelle, mais par une faculté spécifique que Corbin nomme l’ « imagination créatrice », laquelle ne se confond ni avec la fantaisie arbitraire ni avec l’imaginaire psychologique.

Un monde intermédiaire oublié

Cette ontologie de l’intermédiaire n’est d’ailleurs pas sans rappeler, mutatis mutandis, l’héritage platonicien. Chez Platon, le monde des Idées ne constitue pas un simple arrière-monde abstrait, comme le pense faussement Nietzsche, mais le plan de réalité à partir duquel les choses sensibles reçoivent leur forme, leur intelligibilité et leur vérité. Entre l’intelligible pur et le sensible changeant se déploie ainsi un ordre de formes qui ne sont ni de simples concepts ni des objets matériels, mais des réalités intelligibles dotées d’une efficacité ontologique. C’est précisément cette fonction médiatrice que Corbin reconnaît dans le mundus imaginalis, qu’il ne conçoit ni comme un équivalent du monde sensible ni comme une simple répétition des Idées, mais comme le lieu où celles-ci se donnent à voir sous des formes figurables, accessibles à la vision spirituelle. L’imaginal prolonge ainsi, en la transformant, l’intuition platonicienne d’un réel hiérarchisé, où la vérité ne se réduit ni à l’abstraction conceptuelle ni à l’expérience empirique.

Corbin en situe surtout les racines dans la Perse ancienne, notamment dans le fonds religieux et symbolique iranien préislamique, où le monde est pensé comme hiérarchisé selon des degrés de réalité et où l’homme est accompagné par une figure céleste, à la fois guide et forme lumineuse de son être, souvent conçue comme un double spirituel ou un ange personnel. Ce schème préislamique sera repris, transformé et approfondi dans la philosophie islamique prémoderne, jusqu’à trouver une formulation métaphysique particulièrement rigoureuse chez Sohravardî. Fondateur de l’ishraqisme ou philosophie de l’illumination (hikmat al ‘ishraq), Sohravardî conçoit la réalité comme un déploiement hiérarchique de lumières, depuis la Lumière des lumières jusqu’aux mondes inférieurs, et situe entre l’intelligible pur et le sensible opaque un monde intermédiaire peuplé de formes lumineuses, de figures angéliques et de visions. Ce monde ne relève ni de l’imaginaire subjectif ni du raisonnement abstrait, mais constitue une région objective de l’être, condition de toute connaissance symbolique et visionnaire, que Corbin identifiera explicitement comme le mundus imaginalis.

Cette conception s’inscrit plus largement dans la cosmologie islamique classique, qui distingue plusieurs degrés du réel. Le monde sensible, ou mulk, correspond au domaine de l’expérience corporelle et matérielle. Au-dessus de lui se situe le monde intermédiaire, ou malakut, lieu des formes subtiles, des visions et des figures angéliques, où les réalités spirituelles se donnent à voir sous des configurations perceptibles sans être matérielles. Enfin, le monde des intelligences pures, ou jabarut, relève de l’intelligible sans forme, domaine des principes et des archétypes. C’est dans le malakut, cet entre-deux ontologique irréductible aussi bien au sensible qu’à l’intellect pur, que Corbin situe explicitement le mundus imaginalis, comme condition de toute médiation entre les différents plans de l’être.

Dans ce cadre, le monde intermédiaire n’apparaît nullement comme un supplément facultatif de l’ontologie, mais comme son axe de médiation. Sans lui, toute relation entre les plans de l’être devient impossible, le symbole se réduit à un signe conventionnel, la vision à une illusion subjective, et l’expérience spirituelle à un simple phénomène psychologique. La figure de l’ange occupe ici une place centrale, non comme motif théologique isolé, mais comme forme paradigmatique de la médiation elle-même. Ni pur esprit abstrait ni entité corporelle, l’ange appartient à ce monde intermédiaire que la modernité a cessé de penser. Chez Ibn Arabi, cette réalité angélique prend en outre une dimension anthropologique décisive, puisque toute connaissance véritable y procède d’une rencontre entre l’âme humaine et l’intelligence spirituelle qui la gouverne. En effet, selon Ibn Arabi, l’ange n’est pas extérieur à l’homme mais constitue la forme céleste de son être, son origine autant que son horizon.

Gaston Bachelard (1884-1962), philosophe de l’imaginaire prisonnier de la « grande coupure »

La coupure moderne du réel

Pour Corbin, la disparition du mundus imaginalis ne relève pas d’un simple oubli culturel, mais s’enracine dans une transformation profonde de l’épistémologie occidentale. La philosophie moderne a progressivement instauré un dualisme radical entre pensée et matière, dont la formulation cartésienne demeure exemplaire. En séparant la res cogitans, la substance pensante, et la res extensa, la substance étendue, Descartes supprime toute région ontologique intermédiaire, de sorte que ce qui n’est ni mesurable ni strictement intérieur devient, par principe, impensable. Dans un tel cadre, le monde imaginal n’a plus de place. Trop réel pour être imaginaire, trop symbolique pour être physique, il se trouve exclu du champ du pensable, tandis que les anges, figures de la médiation par excellence, deviennent superflus dans une métaphysique où l’esprit est réduit à l’intériorité psychologique et la matière à l’extériorité mesurable. Cette exclusion se prolongera, sur un autre registre, dans l’épistémologie moderne de l’imaginaire.

Chez Gaston Bachelard, l’imagination est certes magnifiée comme puissance poétique et créatrice, mais elle demeure strictement intérieure, les images étant ramenées à des dynamismes affectifs et psychiques sans consistance ontologique propre. Là où Corbin, à la suite de Sohravardî et d’Ibn Arabi, maintient une distinction rigoureuse entre l’imaginal et l’imaginaire, la pensée moderne tend à les confondre, achevant ainsi ce que Corbin nomme la « grande coupure » entre l’image et le réel, entre l’esprit et la matière. Michel de Certeau a toutefois montré que cette perte n’abolit pas le besoin de médiation, mais le rend errant. L’ange, expulsé du discours théologique structurant, revient sous forme de récits fragmentaires, de voix marginales et de croyances sans ciel, comme si le monde intermédiaire, privé de langage ontologique, continuait de hanter la modernité depuis ses marges.

Le retour oblique de l’imaginal

L’effacement conceptuel du mundus imaginalis n’entraîne pourtant pas la disparition de ses formes, lesquelles réapparaissent souvent de manière détournée dans la culture contemporaine. La série japonaise Neon Genesis Evangelion, œuvre majeure de l’animation japonaise moderne et tournant décisif dans l’histoire de l’anime télévisé, en offre un exemple particulièrement révélateur, tant par son ambition formelle (hybridation inédite entre récit apocalyptique, introspection psychologique et expérimentation visuelle) que par la profondeur de ses enjeux métaphysiques (interrogation sur l’origine de l’homme, la médiation, la fin de l’histoire et la possibilité même d’une rédemption). Les Anges qui y apparaissent, figures explicitement antagonistes venues éprouver et menacer l’humanité, ne relèvent ni de l’imagerie sentimentale occidentale ni d’un symbolisme psychologique naïf, mais se présentent sous des formes non anthropomorphes, parfois géométriques ou abstraites, qui évoquent davantage les descriptions visionnaires traditionnelles que les représentations modernes édulcorées.

Dans un univers technoscientifique et sécularisé, Neon Genesis Evangelion manifeste ainsi la persistance d’un imaginal non reconnu comme tel, le monde intermédiaire revenant sous des formes fragmentées, inquiétantes, parfois violentes, faute d’un cadre ontologique capable de l’accueillir. Cette intuition rejoint celle de Guy Lardreau, pour qui l’ange n’est jamais une figure rassurante, mais le signe d’une rupture, l’irruption d’un absolu qui fissure l’ordre du monde. C’est dans le prolongement logique de cette réflexion que s’inscrit le parcours de Christian Jambet, qui, après sa collaboration avec Lardreau, deviendra l’un des grands lecteurs et interprètes de Henry Corbin, comme si la pensée de l’ange comme événement de rupture appelait naturellement une ontologie plus rigoureusement formulée du monde intermédiaire. Chez Jambet, l’héritage corbinien est explicite, l’ange y demeurant la figure d’une médiation irréductible, la trace d’une verticalité qui empêche le réel de se refermer sur l’horizontalité du mesurable.

La redécouverte du mundus imaginalis ne relève donc pas d’une nostalgie du sacré, mais engage une critique radicale des catégories modernes du réel. Restaurer ce monde intermédiaire, c’est rouvrir la possibilité d’une ontologie non réductrice, capable de penser la médiation, le symbole vécu et la pluralité des modes d’être, et rappeler, avec Corbin, que le réel n’est jamais entièrement clos et que l’expérience humaine excède toujours les cadres que la modernité tente de lui imposer.

Arslan Akhtar

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