Avec De l’univers visible et invisible. Éloge de l’art (Éditions Du Passeur), l’essayiste, romancier, journaliste et éditeur Stéphane Barsacq, auteur d’une trilogie de pensées et d’aphorismes aux titres de Mystica (2018), Météores (2020) et Solstices (2022), donne un livre qui ne disserte pas sur la beauté, mais en témoigne. À travers une suite de portraits, de Fra Angelico à Gao Xingjian, celui qui a consacré des essais à Cioran, Rimbaud et Brahms restitue à l’art sa vocation la plus haute : ouvrir l’espace où le visible devient transparent à l’invisible.
Mémoire d’iconophile, portraits, journal, souvenir de Venise, lettre à une jeune artiste : Éloge de l’art de Stéphane Barsacq avance par inspirations successives plutôt que par démonstration. L’auteur ne cherche pas à convaincre. Il atteste. Et ce témoignage possède la gravité singulière de celui qui sait, depuis l’intérieur, ce que voir veut dire. Car ce livre est avant tout l’œuvre d’un homme qui a vu. Non pas simplement regardé — mais vu. La nuance est essentielle. Et Barsacq l’éclaire en citant Blanchot : « Seul celui qui a vu voit d’une manière authentique. Voir est toujours un avoir vu. Un voyant, un homme qui voit a toujours déjà vu. Ayant vu par avance, il voit en avance. »
Ce dessillement du regard, chez Barsacq, eut un lieu, une date, presque une liturgie inaugurale : le 2 avril 1989, un lycéen gravit l’escalier du couvent San Marco à Florence et se retrouva face à L’Annonciation de Fra Angelico (c. 1426). Ce qui advint alors ne releva pas seulement de l’émotion esthétique ; ce fut l’irruption fulgurante d’une clarté qui ne venait pas de l’œuvre seule, mais de ce que l’œuvre laissait paraître. C’est cette lumière-là, sans confins ni terme assignable, que Barsacq semble avoir reconnue au sommet de l’escalier de San Marco ; un événement intérieur qui partage une vie en deux — avant et après — et vous marque, paradoxalement, du sceau de l’intemporel. Depuis lors, Barsacq témoigne de cette lumière que nos contemporains affairés, dans leur ingratitude, semblent avoir presque oubliée, mais qui demeure offerte, éblouissante dans sa nudité première, à ceux qui osent encore contempler la beauté face à face — plonger le regard dans cette mer transparente et toujours vive, où tous les torrents de la création et du temps viennent secrètement se rejoindre.
Compagnons de l’invisible
Issu d’une haute lignée d’artistes, Barsacq grandit dans un monde où la beauté n’était pas une idée mais une présence vivante. Et dans les nombreux portraits qui composent le cœur du livre, de l’art préhistorique jusqu’à Gao Xingjian, on comprend qu’il reconnaît dans chaque artiste un compagnon de l’invisible — une âme saisie par l’éclair du feu poétique.
Nicolas Poussin (15594-1605), le peintre de la nature idéalisée, le savant contemplateur qui unit dans un même souffle la mort, la grâce et l’Arcadie. Léon Bakst (1866-1924), dont l’œuvre sensuelle et féérique se situe au point de rencontre de tous les arts ; Goudji, le père de Barsacq, l’orfèvre du sacré, dont chaque pièce semble déposée comme une offrande au pied de l’absolu ; Augustin Frison-Roche, créateur d’un monde où la nature et les symboles, omniprésents, deviennent les signes persistants du sacré. Et enfin, parmi tant d’autres, Rembrandt (1606-1669) : le vieux Siméon y apparaît comme une figure essentielle — celle de l’homme parvenu, à force d’attente, à ce dépouillement sublime où toute vaine volonté s’efface. Ce qu’il attend désormais n’est plus ce qu’il avait cru attendre. Consumé par une espérance devenue pure disponibilité, il reconnaît enfin, dans l’humilité du nouveau-né, la grâce venue à sa rencontre sous une forme si fragile. Ainsi le regard ultime de Rembrandt devient-il moins un accomplissement qu’un abandon lumineux : l’âme consentant enfin à recevoir ce qui la dépasse infiniment.
Mais ces portraits valent aussi par leur puissance d’écriture. Chez Barsacq, l’intuition ne se sépare jamais de la vision sensible ; la phrase épouse le mouvement même de la lumière qu’elle évoque. Ainsi, dans ses pages consacrées à Turner — pour ne citer qu’un seul exemple — il écrit :
« Mort en 1851 sous le nom de M. Booth, dans une mansarde de Chelsea, Turner se tenait loin des regards. Tout ce qui l’arrachait à la contemplation de la lumière lui était odieux. Parfois il s’enfermait dans sa maison, dans une obscurité complète pendant plusieurs jours, ne faisant rien, ne lisant pas, rêvant. Il attendait l’heure où sa femme de charge lui annoncerait solennellement un beau coucher de soleil sur la Tamise. Alors il sortait de chez lui comme un dément, sans chapeau, mal habillé, il courait recevoir, dans une pupille déshabituée du jour, cette fulguration qu’il avait la mission de fixer. »
Tout Barsacq est déjà là : la contemplation comme vocation, la lumière comme appel, l’art comme fidélité à une apparition. Car c’est peut-être cela que l’artiste accomplit lorsqu’il demeure fidèle à sa vocation : non pas disserter sur la nature de l’invisible, mais ouvrir l’espace où le visible devient transparent à l’invisible.
Sous le signe d’altitudo
C’est sur cette ligne fragile où la poésie cesse d’être un discours pour devenir une expérience intérieure — lieu d’accord entre ce qui se dit et ce qui se tait — que se tient le livre de Barsacq. Le nom « Dieu » y apparaît rarement, presque à voix basse. Mais il ne suffit pas de nommer le mystère pour lui demeurer fidèle ; il y a toujours ce risque de le réduire à un mot, de le corseter dans une formule trop étroite, et de perdre ainsi l’élan vers la Réalité qui se tient derrière le nom. Chez Barsacq, au contraire, le Verbe s’incarne dans la texture même de la langue, dans cette manière de laisser le mystère affleurer sans jamais le figer.
Le journal, qui précède la lettre finale à la jeune artiste, en constitue peut-être la respiration la plus humaine. On y voit un écrivain, éditeur, critique d’art, vivre avec reconnaissance parmi les artistes et leurs œuvres, et qui continue, jour après jour, à maintenir ce regard ouvert — à mesurer, sans désespoir mais sans illusion, l’écart grandissant entre cette clarté dont il témoigne et un âge sombre qui ne sait plus la recevoir. Ce n’est pas de l’amertume : c’est une fidélité qui le guide. Une phrase de Delacroix, placée en exergue du journal, semble au reste éclairer toute la démarche de Barsacq : « Ce qui fait les hommes de génie, ou plutôt ce qu’ils font, ce ne sont point les idées neuves, c’est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l’a pas encore été assez. » En ces temps injurieux qui confondent l’originalité avec la vérité, la nouveauté avec la nécessité, cette phrase résonne dans chaque page comme un rappel à l’ordre — un rappel à l’essentiel. Et c’est précisément pour cela qu’il faut lire ce livre.
La lettre à une jeune artiste qui clôt l’ouvrage dit enfin, avec une simplicité patiemment conquise, ce qu’exige une vocation véritable. Elle se termine sur cette pensée décisive : viser la cime, non comme ce qui est au plus haut, mais comme ce qui est au plus profond. Les Latins ne possédaient qu’un seul mot — altitudo — pour dire ensemble la hauteur et la profondeur. Et ce n’est pas un hasard si le livre s’achève sur ces mots d’Oscar Wilde : « Le secret de la vie se trouve dans l’art. » Toute l’œuvre de Barsacq semble tendue vers cette vérité ancienne : l’art véritable n’est pas un divertissement, mais une voie de recueillement, de dévoilement et de connaissance — une manière de rendre au monde sa transparence perdue.
Gabriel Arnou-Laujeac
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