Dans Christianisme et antisémitisme (éd. Localement transcendantes), Andreï Srulikov traduit trois articles qui font de Nicolas Berdiaev (1874-1948) l’un des philosémites chrétiens les plus exigeants du XXᵉ siècle. Aux antipodes de l’assimilation, dangereuse et très moderne, du judaïsme au sionisme, le philosophe russe condamne les antisémitismes de mœurs, d’État, de race et de religion au nom de la vocation mystique et christique du « peuple errant », qui s’accomplit dans la justice et se trahit dans le nationalisme.
Dans son article de mars 1924 sur « La question juive comme question chrétienne », le personnaliste russe Nicolas Berdiaev dénonce quatre sortes d’antisémitismes. Il fustige premièrement « l’antisémitisme de mœurs », qui est le « le plus répandu » en tant que dégoût spontané et comme instinctif à l’égard des élites juives. N’ayant alors « pas besoin de justification idéologique consciente », celui-ci se distingue, deuxièmement, de « l’antisémitisme politique », qui est une « forme de lutte contre la prédominance économique des Juifs » au nom de la défense des plus pauvres. Celui-ci est toutefois moins offensif que « l’antisémitisme racial », qui, avertit le philosophe, « possède toute son idéologie propre » dans l’histoire allemande et se mue en « hostilité au christianisme », lequel est stigmatisé par ces antisémites comme une « greffe sémitique sur la culture aryenne ». Ainsi, plus l’antisémitisme approfondit la question juive, plus il met en cause le christianisme lui-même. Aussi le quatrième antisémitisme est-il qualifié de « religieux » par Berdiaev, touchant à la vocation mystique du peuple juif dans l’histoire chrétienne de salut.
Cet antisémitisme religieux est le miroir des démissions des peuples chrétiens, en tant qu’ils font l’impasse sur la dialectique qui est censée les unir au peuple juif dans sa condition d’errance. En effet, l’un des motifs traditionnels de la théologie chrétienne est la définition de la condition humaine comme en chemin (in via), errant et pélerinant depuis la Chute adamique vers le séjour dans la patrie céleste (in patria). Or les chrétiens ont maintes fois oublié leur condition de viator, de « voyageurs », dès lors qu’ils ont établi leur patrie sur terre, dans le domaine politique de César que le Christ opposait pourtant au Royaume de Dieu (Jean 18, 36). « Les représentants du christianisme historique – c’est-à-dire adapté aux conditions de ce monde –, écrit Berdiaev en 1938, ne répugnaient pas au royaume de ce monde, au royaume de César. Bien au contraire : ils reconnaissaient le royaume de César comme le leur, ils le sacralisaient. Et c’était un royaume de César on ne peut plus éloigné de la vérité chrétienne. […] Tels furent, dans le passé, les “États chrétiens”, les théocraties chrétiennes d’Orient et d’Occident. » C’est pourquoi le miracle de la conservation du peuple juif dans son errance à travers les nations accomplit la fonction providentielle de miroir éthique pour les chrétiens, si souvent oublieux que soum pas d’açí, comme disent les paysans gascons : « nous ne sommes pas d’ici ». Ainsi les persécutions infligées par les chrétiens aux Juifs les renvoient, selon Berdiaev, à l’infidélité des chrétiens à la Croix du Christ : « Pour nous chrétiens, la question juive n’est pas de savoir si les Juifs sont bons ou mauvais, mais si nous, chrétiens, sommes bons ou mauvais ».
Autocritique et dépendance mutuelle
Selon Berdiaev, le paradoxe est que le christianisme, tout en étant une religion du salut hors de ce monde, dans la cité de Dieu, s’est accaparé le pouvoir politique terrestre, de même que le judaïsme, qui est une religion du salut en ce monde, dans la cité terrestre, s’est développé comme religion errante et sans patrie pendant deux millénaires. Dans son article le plus récent qui ouvre le recueil : « Le christianisme et l’antisémitisme (le destin religieux du peuple juif) » (1938), Berdiaev développe alors un philosémitisme dialectique. Le philosophe semble conscient de la positivité interne à la pratique juive, qui n’affirme pas sa relation à Dieu par le retrait et l’ascèse mais par la sanctification de tous les actes du quotidien à travers l’accomplissement des 613 injonctions divines. Cette positivité qui habite la relation juive à Dieu implique, selon Berdiaev, une orientation des Juifs vers le temps historique et les conditions matérielles d’existence, de sorte que le souci juif pour la justice sociale doit témoigne auprès des chrétiens de la charité qu’ils sont censés devoir honorer, du moins ne pas trahir, dans la vie sociale et politique :
« L’idée de justice sociale fut introduite dans la conscience humaine principalement par le peuple juif ; les “Aryens” s’accommodaient aisément de l’injustice sociale. L’Inde a créé le régime des castes, sanctionné par la conscience religieuse. En Grèce, les plus grands philosophes ne s’élevèrent pas jusqu’à condamner l’esclavage. Les prophètes hébreux furent les premiers à exiger la vérité, la justice dans les rapports sociaux ; ils défendaient les pauvres et les opprimés. La Bible rapporte qu’un partage périodique des richesses avait lieu, afin qu’elles ne se concentrassent pas en quelques mains et qu’il n’y eût pas de fossé entre riches et pauvres. Les Juifs ont également pris une part active au mouvement socialiste mondial, dirigé contre le pouvoir du capital. »
Berdiaev avertit les chrétiens que lorsqu’ils oublient l’incarnation de la charité dans les œuvres de justice sociale, ils trahissent leur propre vocation, faisant apparaître leur religion comme « irréalisable ». Pensant que la justice divine ne peut pas se réaliser dans l’histoire, les princes chrétiens « ont tout fait pour que les adversaires du christianisme le tiennent pour une religion irréalisable ». Abusant « de cette irréalisabilité du christianisme sur terre, ils se sont tranquillisés par l’idée de l’extrême difficulté » au point d’élaborer « un système d’adaptation au péché ». C’est pourquoi, au lieu de les persécuter, les chrétiens auraient dû au contraire reconnaître dans l’action des Juifs le complément nécessaire à un exercice cohérent d’une politique compatible avec la loi de Dieu. D’un côté, le judaïsme a besoin du christianisme pour accomplir sa vocation surnaturelle qui le justifie comme religion provenant de la révélation du Dieu unique et transcendant ; d’un autre côté, le christianisme a besoin des Juifs pour rendre leur foi réalisable, au moins en partie, ici-bas. Il est à se demander ce que fait pourtant Berdiaev de la doctrine sociale de l’Église, élaborée par le catholicisme afin de répondre aux graves problèmes posés par le capitalisme. Mais il est à remarquer que l’Église catholique a développé massivement sa doctrine sociale par le même mouvement qu’elle a fort heureusement levé, lors du Concile Vatican II, ses anciens anathèmes à l’égard de celui qui était appelé le « peuple déicide ».
L’antijudaïsme traditionnel n’a, en effet, pas le moindre fondement : s’il est vrai que ce sont les Juifs qui ont crucifié le Christ, « ce sont bien les Juifs, les premiers, qui ont aussi reconnu le Christ » ; et comme « tous les peuples ont une tendance insurmontable à crucifier leurs prophètes [et] leurs maîtres », on remarquera que « les Grecs empoisonnèrent Socrate, le plus grand de leurs fils. Faut-il pourtant maudire le peuple grec ? » En s’inscrivant dans la justification bloysienne du peuple juif comme moyen du salut des chrétiens, Berdiaev développe surtout une autocritique. Comme Léon Bloy, le philosophe chrétien accuse ses frères d’avoir « par leurs actes crucifié le Christ ; ils l’ont crucifié par leur antisémitisme, par leur haine et leurs violences, par leur servilité envers les puissants de ce monde, par leurs trahisons, par leur déformation de la vérité du Christ au nom de leurs intérêts », accomplissant un type de vengeance clanique ou tribal qui est celui-là même que les antisémites reprochent à l’ancien peuple hébreu.

Noblesse de l’errance et corruption nationaliste
Or, la dispersion du peuple juif l’a délivré pendant deux millénaires de ces accusations de pratiques claniques de domination politique. En effet, la tentation par laquelle les Juifs trahissent, quant à eux, leur vocation divine, c’est lorsqu’ils préfèrent le nationalisme à la justice. C’est pourquoi, pour Berdiaev, l’exil diasporique représente une grande purification pour le peuple juif, qui le rapproche Dieu crucifié et atteste de sa mission surnaturelle par sa capacité à se conserver uni à travers tant de siècles. « Car il est véritablement incompréhensible et mystérieux, le fait même de l’existence du peuple juif : son indestructibilité, son incapacité à l’assimilation, sa préservation tout au long de l’histoire parmi des peuples qui l’ont haï et persécuté », écrit Berdiaev dans son article de 1912 sur « Le nationalisme et l’antisémitisme au tribunal de la conscience chrétienne », dont Andreï Srulikov nous livre pour la première fois une traduction en langue française. Ainsi, dans un optimisme mystique qui eût semblé irréaliste pour une victime de la barbarie nazie, Berdiaev affirme : « L’histoire du peuple juif est providentielle, et rien d’humain n’anéantira le peuple juif. » Mais, Grâce à Dieu, ce peuple a réussi à survivre au plus grand massacre de son histoire, la Shoah, organisation technico-militaire où convergeaient les quatre sortes d’antisémitismes dont Berdiaev dénonçait la propagation.
Bien que chrétien, Berdiaev croit en l’article de foi fondamental du judaïsme : celui de sa divine élection, la croyance « dans l’efficacité des espérances messianiques du peuple juif », pour reprendre les mots de son article de mars 1924. La foi juive s’avère, en ce sens, incompatible avec le pessimisme offensif sionisme exclusiviste. En principe — et ce Principe est Dieu —, le peuple juif n’a pas besoin d’un État pour perdurer jusqu’à la fin des temps : le Seigneur est de son côté. D’après Berdiaev, saint Paul renouvelle cet acte de foi au sein même du christianisme : « Tout Israël sera sauvé » (Romains XI, 26). La prétention contraire sur laquelle repose le sionisme — projet porté par un juif athée, Theodor Herzl (1860-1904) — est une offense à la foi juive. En effet, dans le Talmud, le traité Soucca (41a) enseigne que « le Sanctuaire, déjà construit et achevé [par Dieu], se révélera et viendra » soudainement, sans que l’on puisse en prévoir le jour, sans aucune construction humaine. En ce sens, en 1938, la politique sioniste apparaît à Berdiaev non seulement invraisemblable — ce en quoi il s’est trompé — mais aussi également contraire à l’espérance messianique d’un retour sur la terre d’Israël par la venue du Messie, à laquelle ne saurait aucunement se substituer une entreprise purement humaine et profane de retour en Terre sainte : « Il n’y a guère plus d’espoir dans la formation d’un État juif indépendant – c’est-à-dire le sionisme. Sur leur propre terre antique aussi, les Juifs subissent des persécutions. Et une telle solution paraît contraire à la conscience messianique du peuple juif. Le peuple juif demeure un peuple errant. »
Ainsi n’est-ce pas le nationalisme, mais la justice qui est la vocation surnaturelle du peuple juif. À l’heure où les actes antisémites se multiplient par assimilation des Juifs aux politiques destructrices et colonialistes de l’État d’Israël, la dissociation du judaïsme et du sionisme se présente comme une nécessité vitale pour les Juifs eux-mêmes. D’après le personnaliste russe, la seule façon de résoudre le problème de la persécution tragique et constante des juifs dans l’Histoire n’est pas politique, mais spirituelle : la conversion intérieure des chrétiens à la Croix du Christ, c’est-à-dire la protection intransigeante des persécutés. Cette conversion intérieure est essentielle au témoignage chrétien pour le Christ crucifié en vue de la conversion des héritiers d’Isaac eux-mêmes, par leur protection et la préservation de leur vocation particulière.
Slavisme anti-nationaliste
Dès 1912, Berdiaev dresse une critique systématique du nationalisme en général et de tout l’antisémitisme destructeur qu’il porte en germe. La contradiction fondamentale des antisémites chrétiens dont furent remplis les nationalismes du siècle dernier est que « les antisémites ne sont pas moins attachés que les Juifs à l’idée messianique juive ; ils veulent la puissance, le pouvoir, le succès, la béatitude sur terre – sans crucifiement et sans rédemption ; et ils sont plus habitués à régner que les Juifs. » C’est pourquoi, « celui qui a l’audace d’affirmer que son antisémitisme a une source chrétienne est tenu de se comporter chrétiennement envers les Juifs, tenu de réaliser son christianisme en acte » par la charité et l’hospitalité. Comme Simone Weil ici, Berdiaev accuse, moqueur, les nazis d’imiter de manière parodique « le racisme juif » qu’ils prétendent dénoncer : « l’union de la religion avec le sang et la nationalité, la foi en l’élection du peuple, la préservation de la pureté raciale – tout cela est d’origine hébraïque, apporté par les Juifs. Les racistes germaniques remarquent-ils qu’ils imitent les Juifs ? » Or « le seul racisme sérieux qu’ait connu l’histoire est le racisme juif », car, par opposition au « racisme germanique [qui] est un particularisme agressif et conquérant », celui des anciens Juifs « était universellement messianique : il portait en lui une vérité religieuse universelle », celle du salut du genre humain par la médiation du peuple Élu apte à donner au monde le Messie. De plus en plus de recherches montrent d’ailleurs que la fonction du Christ est non seulement indissociable du judaïsme palestinien et qu’elle ne se comprend qu’à la lumière de l’ancienne mystique juive du « Trône divin » (la Merkava) à restaurer. Il n’est donc pas surprenant que, dans l’Allemagne nazie, l’antijudaïsme se soit accompagné d’un antichristianisme.
Berdiaev souligne ainsi l’incompatibilité foncière entre l’idéologie nationaliste et l’esprit religieux traditionnel. « Le nationalisme, écrit-il dans son article de 1912, est l’idéologie des sceptiques et des cyniques qui ont perdu la foi en Dieu et en toutes les valeurs religieuses, qui ignorent le sens de la vie et ne se prosternent devant aucune sainteté absolue ». Ainsi, les nationalistes français « adorent la France à la place de Dieu ». L’idéologie nationaliste est la conséquence moderne de ce que Patrick Geay[1] a appelé le « triomphe de la troisième fonction » : la prise de pouvoir progressive de la bourgeoisie ou du tiers-état, face aux anciennes fonctions indo-européennes de la noblesse guerrière et de l’ordre sacerdotal. Le nationalisme est en effet un phénomène politique qui s’impose concomitamment avec la prépondérance industrielle de la classe bourgeoise au XIXe siècle. C’est pourquoi, à l’occasion de ses analyses sur le nationalisme russe, Berdiaev donne une définition spirituelle, plutôt qu’économique ou sociologique, du bourgeois : « Le bourgeois, c’est l’homme qui ne croit pas à un autre monde et qui, de ce fait, est trop absorbé par les affaires de ce monde-ci ; c’est l’homme qui sacrifie l’éternel au corporel. » Rien n’est donc plus bourgeois, c’est-à-dire anti-religieux, que le nationalisme, qui revient à ériger en absolu l’attachement de l’homme à sa patrie terrestre. « Je ne puis être nationaliste, avant tout parce que je suis fils de l’Église du Christ », affirme Berdiaev.
Il y a donc une opposition entre l’idolâtrie moderne de la nation et l’inspiration créatrice qui fait le génie de la patrie. En effet, « l’idée russe est une idée mondiale, et la vocation de la Russie est une vocation mondiale. Ainsi croyaient les génies russes et les saints russes, héros de notre conscience nationale. » Au contraire, commente Berdiaev en 1912, « écraser les Finlandais, anéantir les Juifs – voilà ce dont rêvent les nationalistes [russes] d’aujourd’hui ». Au lieu de découler d’une inspiration positive et créatrice, le nationalisme fédère des affects négatifs et destructeurs : « les nationalistes contemporains ne croient pas à la vérité universelle du christianisme », pas plus qu’ils ne croient « en leur propre peuple, en la Russie, en sa puissance, en sa beauté et sa vocation ». En opposant l’idée « mystique » de la Russie à sa contrefaçon « positiviste et rationnelle », Berdiaev dément, par conséquent, le nationalisme russe de la puissance et de l’agression dans lequel se compromet, aujourd’hui, l’idéologie eurasiste de Douguine. En effet, « les slavophiles eussent été horrifiés si on leur avait dit qu’un nationalisme russe rejetant l’essentiel et l’unique – l’âme chrétienne du peuple russe – était possible ». Le génie russe ne rayonne pas dans la poudre et le canon, au risque de n’être, dit-il, qu’une puissance de seconde zone dans le concert géopolitique. Au contraire, il rayonne par la plume et l’encens, dans ce génie spirituel si étranger aux illusions de la puissance : « Les génies de la conscience nationale russe, les hérauts de l’idée messianique russe, ont-ils jamais songé à un empire puissant, au pouvoir, à la domination dans les affaires du siècle ? ». Aussi bien pour le peuple russe que pour le peuple juif, l’idéologie nationaliste creuse la tombe du génie collectif et de la vocation mystique de la culture.
[1] Patrick Geay, La Révolution française ou le “triomphe” de la troisième fonction, Arché-Milan, 2013, 80 pages
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