Qui n’a jamais rêvé de se retirer, de suspendre un instant son assentiment à la marche du monde ? Le retrait n’est-il pas l’acte par excellence du saint ou de l’ermite, du sage qui, même au sein de la cité, sait ménager ses espaces intérieurs ? Henri-Pierre Rinckel est professeur d’histoire-géographie et spécialiste d’iconographie médiévale. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la spiritualité chrétienne orthodoxe, contributeur à diverses revues, pratiquant bouddhiste au sein de l’école Jōdo Shinshū, il vient de publier Les voies du retrait (L’Harmattan, coll. Théôria). Dans cet ouvrage érudit, à la croisée des traditions, il interroge le plein sens du retrait, entre quête spirituelle, détachement du monde et rapport renouvelé à l’agitation moderne.
PHILITT : Pouvez-vous présenter la thèse principale de ce livre et la démarche qui vous a conduit à écrire sur ce thème du retrait ?
Henri-Pierre Rinckel : Parvenu à un âge où s’impose un bilan aussi lucide et honnête que possible, en regard d’une quête qui remonte à l’adolescence, des chemins explorés, des rencontres déterminantes et de nombreuses lectures, le retour à l’écriture s’est imposé avec ce thème du retrait et de ses implications. Une précision s’impose à propos de « retour à l’écriture » : j’ai écrit deux livres centrés sur la spiritualité chrétienne orthodoxe et plusieurs articles dans la revue Connaissance des Religions, sans compter des participations à des ouvrages collectifs. Il se trouve qu’à un moment donné la lecture fréquente d’œuvres de grands mystiques m’a amené à une sorte de dégoût de moi-même, ce qui n’exclut pas l’orgueil déguisé, puis à l’inhibition de toute nouvelle entreprise d’écriture. Il m’était impossible de poursuivre ce qui relevait à mes yeux de l’imposture. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai cessé de donner des cours sur les sujets de mes recherches. Il serait trop long de développer ici sur la crise spirituelle à laquelle j’ai été également confronté puisque ma foi chrétienne orthodoxe s’est étiolée en confirmant la formule selon laquelle qui n’avance pas recule. C’est la pratique de zazen selon l’enseignement de l’école Sōtō qui m’a aidé à renouer avec une pratique à la fois corporelle et toute d’intériorité. À cela s’ajoute mon goût prononcé pour l’art et la littérature japonaise. Je dirais que la présence de statues anciennes de bouddhas et bodhisattvas n’est pas non plus totalement étrangère à une mue qui s’est réalisée en douceur, sans regrets, sans amertume, mais en proie à l’inquiétude dans un premier temps. Du zen à la Terre pure – je passe les détails du passage –, l’épreuve, tel un retournement, m’a amené au constat d’être cueilli, on dirait aussi embrassé, avec la confiance sereine, par le Bouddha Amida. En lui, avec les Trois joyaux, j’ai pris refuge. Pour finir, c’est à la fois ce contexte et cet appel au cœur de ma vie qui m’ont conduit à renouer avec le désir d’écriture lorsque j’ai pris ma retraite de professeur d’Histoire-Géographie. Se retirer pour écrire, se retirer dans l’écriture, s’est alors imposé.
Le titre annonce des voies au pluriel, tout en mobilisant de nombreuses traditions spirituelles. Est-ce une façon de refuser d’emblée toute doctrine du retrait ?
En effet, la diversité des références est prégnante et je la revendique. La pluralité n’exclut pas une unité profonde qu’il ne me paraît pas d’emblée nécessaire d’affirmer. Des voies, des degrés d’application de l’extérieur à l’intérieur, amènent à des variations sur le thème du retrait. Cette démonstration à partir de nombreuses traditions et de courants parfois méconnus vise à rappeler la grande richesse de notre héritage européen, occidental aussi bien, en regard de celui de l’Asie ou de l’Orient et ce sans considérations polémiques. Il me semble venu un moment où la transmission et la réception de la culture sont plus que jamais gravement remises en question. En faisant appel à autant de références littéraires, poétiques et artistiques, je veux modestement rappeler ce qui nous rend dignes face à la barbarie et à la décomposition. Héritage et mémoire d’autant plus indispensables pour dialoguer, aimer et connaître l’autre dans la mesure où, lui aussi, témoigne de ce qu’il a reçu et de ce qui le constitue. Le retrait, en ce sens, nous porte au recul nécessaire pour s’ouvrir mutuellement, sans arrière-pensée d’adhésion ou de conversion. D’autre part, le retrait dans ses expressions les plus variées apparaît clairement comme une condition propice à l’ouverture au-dedans, en ce lieu où l’unité peut éclore de cœur à cœur. Partant de cela, il est possible de dessiner une doctrine du retrait à condition de ne pas éluder l’histoire où se sont développés des modes adaptés aux vocations. Ces dernières, dans leur expression la plus radicale, ne concernent qu’une minorité. C’est parmi ces amis du silence et de la solitude, par-delà les expressions théologiques ou dogmatiques, dans ce qui fonde une philosophia perennis, que la rencontre au Centre est possible.
Le retrait que vous présentez suppose-t-il une autre anthropologie, une conception de l’homme irréductible à celle que la modernité a fabriquée ?
Seule l’anthropologie traditionnelle permet de rendre compte du sens du retrait. Ce qui ne sous entend pas le rejet à priori des découvertes de la neurologie et de leur articulation dans la recherche qu’illustra, par exemple, le neurobiologiste chilien Francisco Varela. Tout ce qui est réducteur défigure l’homme, non seulement ce qui est proprement humain en lui, mais aussi, et c’est essentiel, ce qui le dépasse. C’est pourquoi, comme chercha à le démontrer le philosophe de l’imaginaire Gilbert Durand (1921-2012), une « science de l’homme » ne peut évacuer la tradition. Entrer en soi ou, mieux, être à l’écoute du dedans, laisser passer la voix de la vocation, se tenir immobile dans l’attention – n’est-ce pas dire la pleine conscience ? – implique le retrait dans toutes ses modalités. Peut-il y avoir une réalisation véritable sans retrait de ce qui nous limite illusoirement, là où l’ego lui-même ne saurait prétendre à ce retrait et à l’acquisition d’un mérite quelconque ?
On peint l’ermitage de montagne dans les monochromes chinois, on va consulter le staretz russe ou le moine hésychaste, on se rend au désert comme lieu emblématique du pèlerinage. Comment expliquez-vous ce paradoxe d’un retrait qui attire ?
Dans tous les cas on quitte son confort habituel, on se met en marche, on pose ses pas en territoire isolé et difficile d’accès pour entendre une parole sinon le silence éloquent d’une présence. Présence paradoxale de celui qui s‘est retiré, loin des bruits du monde, et dans son cœur. Avec le paysage chinois peint, sa lecture amène le promeneur à suivre un itinéraire au bout duquel – s’il en est un –, avec un ermite ou un lettré, la rencontre est une possibilité. Peut-être est-il inscrit en nous ce désir du retrait, momentané sinon définitif, non seulement pour se soustraire des contraintes devenues insupportables ou incompatibles avec la quête, non seulement pour fuir et tenter de se sauver, mais pour trouver un refuge grâce auquel on revient à soi, comme après un endormissement, en s’ouvrant au Mystère.
Au-delà d’une modernité strictement bruyante et mobilisatrice dont vous parlez beaucoup, toute une façade de notre époque valorise également la déconnexion numérique, la sobriété écologique, la retraite spirituelle comme hygiène de vie. Comment distinguer le retrait authentique de cette version contemporaine qui en récupère la forme sans en accepter l’exigence ? Le retrait est-il seulement encore possible dans la modernité saturée, ou est-il condamné à être récupéré comme une énième posture ?
Sauf refus de toute compromission avec la société telle qu’elle évolue nous devons apprendre, ne serait-ce que sur nous-mêmes, à vivre dans les conditions d’une conjoncture déstabilisantes. Nombreux sont les motifs d’inquiétude légitime avec lesquels chacun tente de se débrouiller en essayant de ne prendre que le meilleur, croyant que son libre-arbitre demeure la pierre de touche. À partir du moment où la déconnexion, la sobriété et les retraites périodiques ne sont pas des slogans ou des pis-aller pour se donner bonne conscience, qu’ils s’inscrivent dans une démarche globale qui puise dans le terreau fertile d’une culture traditionnelle, il serait dommage de les contester. Je pense que la prudence et le sens de la mesure s’imposent à ce propos, je me méfie des injonctions péremptoires en préférant une information sérieuse qui évite de confondre l’ersatz des postures et la voie juste. Il n’en est pas moins vrai que la récupération mercantile existe en profitant de la confusion et de l’absence des repères nécessaires. D’où, encore une fois, l’importance de la culture la plus riche possible pour ne pas être berné par les contrefaçons d’autant plus prisées que les cadres indispensables ont volé en éclat après leur déconstruction.
Votre livre convoque aussi bien les traditions chrétiennes que bouddhiques, les auteurs taoïstes, confucéens, stoïciens. Mais, sur un plan plus opératif, comment pratiquer cette mise en retrait ?
Oui, et cela peut être relié à ce que je dis plus haut à propos de la diversité des références, convocation est bien le mot qui convient. Il n’est pas question de présenter un programme ou des méthodes de retrait. Cela, je le laisse à l’initiative de chacun. Si ces sources traditionnelles disposent les lecteurs à entendre l’appel au retrait, à en éprouver le désir, ils pourront se mettre en chemin, placer leurs pas dans les traces de ceux qui les ont précédés à la découverte du désert ou de la montagne intérieurs. Les degrés ou les modes de retrait, leur fréquence, leur aménagement, tout cela devrait, en principe, s’inscrire dans le cadre d’un rattachement à une tradition religieuse, philosophique voire initiatique. On ne s’improvise pas hésychaste, taoïste ou n’importe quoi d’autre sans risque de déconvenue ou de gonflement de l’ego à l’opposé de ce qui est initialement visé. Comme le proposent les emblèmes auxquels j’ai recouru, revenir au silence, à la solitude dans l’isolement, cultiver l’attention au présent, se confronter à l’ennui, s’éprouver dans son insuffisance et sa vanité, lire des ouvrages qui amènent à goûter les saveurs de l’intériorité, de la prière et de la contemplation sont les principales conditions favorables à la pratique du retrait et à la venue inattendue d’une joie douce.
L’ouvrage est construit sur une écriture dense, il abonde de citations et procède par accumulation. Sur un tel thème, le lecteur aurait pu s’attendre à une forme d’économie, de retrait stylistique. Quel a été le régime d’écriture de ce livre ?
Je dirais que je n’ai pas été économe en citations et en références, c’est exact. L’érudition pour elle-même, les ornements de la mémoire, peuvent séduire pour leur côté brillant, il y a des amateurs. Cependant, cela s’apparente à de la dorure tant que l’intégration de ce vers quoi porte ces savoirs fait défaut. Il est bon, me semble-t-il, qu’il y ait de la matière pour que la lecture soit roborative sans nier, pour autant, le revers de la médaille avec le sentiment de l’excès sinon de la dispersion. Offrir des repères précis, ouvrir des pistes méconnues, éclairer des voies tout en surprenant et, je l’espère, en réjouissant, fait bien partie du projet initial. En donnant une place spécifique à l’iconographie, en proposant toutes ces facettes ou cette déclinaison à plusieurs niveaux du thème du retrait, j’ai essayé de montrer sa beauté inspirante dans différentes spiritualités sans en gommer le caractère austère jusqu’au dépouillement.
Si cet article vous a plu, vous pouvez soutenir PHILITT sur Tipeee.


