Sylvain Fabre-Coursac : « Une poésie de sang et de pierres, écrite avec des branches de chêne »

Clément Sans
ParClément Sans
Sur le seuil de tous les mondes.

Sylvain Fabre-Coursac est poète. En 2013, il publie un récit d’anticipation poétique, Le Siècle de l’homme (éditions Flam). Il a contribué à la revue Contrelittérature et collabore aux derniers numéros des revues La Forge et Poésie première, tout en étant régulièrement publié dans Comme en poésie. Son dernier ouvrage, La Flamme de Gandaliès (L’Harmattan), dans un style dense et remuant, retrace le parcours de résistants en Aveyron sous l’Occupation, à travers le témoignage du grand-père de l’auteur. Croisant les thèmes dans une langue ombrée et clandestine, ces fragments, au carrefour de la poésie et du mystique, font revivre le destin de ces héros sans gloire, jetés dans la formation brûlante du maquis salvateur.

PHILITT : Pouvez-vous présenter l’histoire personnelle derrière ce texte, et la raison qui vous a poussé à écrire sur ce sujet en particulier ?

Sylvain Fabre-Coursac : Quelque temps avant sa mort, j’ai recueilli les propos de mon grand-père quant à son parcours dans la Résistance, en Aveyron. Cet homme du secret menait un admirable retrait pascalien. Carnet en main, je l’ai interrogé. C’est un récit qu’il n’a pas pu conclure, et que j’ai choisi de mettre en vers, pour porter au « monde d’après » sa voix et son feu tremblant, face au règne convenu du discours officiel.

Né en 1921, il perd son père très tôt et renonce à la scolarité pour s’engager comme ouvrier agricole. Refusant le STO, caché dans une ferme avec de jeunes réfractaires, il intègre l’Armée secrète, devenant agent de liaison pour ce groupe dirigé par un médecin socialiste. Il participe aussi à des opérations de sabotage et de transport. Lors d’une mission avec son camarade Alban Aldebert, les voilà pris par les Allemands. Tous deux s’enfuient. Sous les rafales, mon grand-père fait le mort. Alban est pris, puis exécuté en août 1944, au départ des troupes occupantes de Rodez. L’absence du camarade fusillé et cette dette envers lui hantent le recueil. Comme ses compagnons, à la Libération, il a choisi le silence anonyme, loin du tapage d’après-guerre. C’est une histoire affranchie des poncifs mémoriels, et un devoir d’absolue fidélité au combat de ces « héros sans gloire ».

Vous écrivez à partir de la mémoire de votre grand-père. Votre livre fait le choix du poème plutôt que du récit historique, à une époque où le langage est souvent réduit à une information ou à un outil de communication. Qu’est-ce que la poésie permet de dire de la Résistance que l’historiographie, aussi rigoureuse soit-elle, ne peut pas saisir ?

J’épargne quelques grandes œuvres, telle L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville (1969), qui évoque, avec une lucidité crépusculaire, la haute figure du philosophe Jean Cavaillès. À vrai dire, peu ont sondé la douleur de ces partisans arpentant la mort et, peut-être pire, la donnant. Alban a emporté avec lui le mystère, et laisse le rescapé figé devant ce gouffre. Il s’agit d’un témoignage réduit en miettes. Il rejoint la pensée spectrale de Primo Levi : tout récit ramené des camps demeure forcément lacunaire. Giorgio Agamben reprend et prolonge ses travaux : le véritable témoin qui est celui dans l’impossibilité de témoigner. La poésie hérite de cette blessure, et doit retisser la parole dans son éclat originel, d’argile et de braise. Le fragment est la langue de la clandestinité. Je parle des cardabelles, ces chardons caussenards qui jonchent les terrains de parachutages et se referment à la disparition du soleil. Cette symbolique accompagne le maquis dans ses actions. 

Mon grand-père avait pour habitude de déchirer la page du programme mentionnant le film Lucie Aubrac, exaspéré par le roman national, dont les statues plus récréatives que commémoratives bafouent la réalité de ces hommes des champs, au sang toujours brûlant.

Pourquoi avoir choisi la flamme comme centre de gravité du recueil ? Quelle signification lui donnez-vous personnellement ? Comment vient-elle rencontrer la géographie symbolique de Gandaliès ?

À flanc de montagne, la ferme de Gandaliès est ceinte de bois épais, au bord d’une draille. C’est la géographie des bergers, qui conduisent et qui gardent. La flamme traverse le destin de ces maquisards, des veillées glacées aux embrasements « terroristes ». Elle éclaire, pour quelques hommes, un territoire livré à l’ombre.

La position stratégique de cette ferme, près de carrefours routiers et ferroviaires importants, a une place centrale. C’est le feu intérieur, moteur de l’âme, intimité dérobée que ne peuvent saisir gestapistes et soldats. Le feu sacré de la conscience humaine. Il peut frapper à tout moment, par tous côtés. Lors des derniers combats, ce maquis a tué des dizaines d’Allemands, mais il s’est montré magnanime avec les prisonniers. La flamme oppose la verticalité à la soumission. Il ne s’agit pas du flambeau tiède des hommages, mais d’un feu surgi dans sa forme brute, pour assurer sa transmission en ces temps arides. C’est une poésie de sang et de pierres, écrite avec des branches de chêne.

Votre écriture se tient souvent aux frontières du silence (page blanche, éclats, asymétries, typographies). La lumière, l’ombre et la clarté sont également des motifs importants, comme si la parole devait sans cesse s’effacer devant le fond de ce qu’elle désigne. Comment avez-vous travaillé techniquement cette tension entre la transparence du message et sa Source invisible, pour que le poème ne se referme pas sur sa propre beauté mais ouvre sur un infigurable ? De manière plus personnelle, comment vivez-vous ce paradoxe de dire l’indicible sans le trahir ?

La poésie émane d’un lieu supérieur, mais jaillit ici pour s’élever. Il y a là une profonde énigme que je ne peux expliquer. Le poème est travaillé au couteau. Il faut ensuite accepter l’effacement devant le texte. La vérité du poème passe nécessairement par le retrait du poète. L’indicible est une présence à garder, non une question à résoudre. Comme le camarade épargné, le poète se tient au bord du vide laissé par le martyr. Ainsi la plus grande humilité est nécessaire pour l’artiste, qui ne saurait combler l’immense béance. 

La Prière du soir par Pierre-Édouard Frère (1857)

Ce livre possède, comme vos autres écrits, un caractère mystique puissant, usant sobrement de l’imaginaire chrétien. En quoi distinguez-vous la poésie de la prière ? Selon vous, jusqu’où la poésie peut-elle conduire celui qui l’écrit ou la lit ?

La prière est une quête. La poésie creuse l’ombre pour en faire sourdre l’invisible et le préserver, aussi modeste en soit l’éclat. Toutes deux s’enlacent pour gravir. Elles se séparent au sommet pour suivre leurs voies. Le poème se fixe dans sa densité, la prière s’éloigne vers le visage inaccessible. La prière est un acte de foi, la poésie, un feu de garde. La poésie brise l’anesthésie ambiante pour mener sur des rives inconnues. Et parfois, dans cette aventure obscure, le lecteur apporte au poète une vérité qu’il n’avait pas soupçonnée. La poésie ouvre alors un chemin que le lecteur éclaire.

En lisant La Flamme de Gandaliès, on a le sentiment que la Résistance n’est pas seulement un épisode historique mais une disposition intérieure. Existe-t-il, selon vous, une forme de résistance qui demeure nécessaire aujourd’hui, et si oui contre quoi ?

Au départ, ce groupe était seulement composé de treize individus (contre quelques centaines à la Libération). Les villages comme les livres d’histoire n’ont pas échappé à la parade des imposteurs. Aujourd’hui largement déployé, le simulacre masque les ravages. Plus que jamais, la mission de la poésie est de sauver la part sacrée de l’homme : cette innocence première, clarté fragile mais survivante, que les barbaries modernes ne cessent de fouler, entre dévastation algorithmique, meutes domestiquées, sociétés bienveillantes et bestiales, boucheries millimétrées. La poésie naît au seuil du vide. Soit elle monte, soit elle fuit.

Laisser un commentaire