Níkos Kazantzaki considérait son Odyssée (1938) comme son grand œuvre, et tout le reste de ce qu’il écrivit comme du travail secondaire. Prodigieuse épopée de 33 333 vers, celle-ci continue directement l’Odyssée d’Homère, après le retour d’Ulysse à Ithaque ; nous savons désormais ce qu’il advint d’Ulysse. Ces vingt-quatre chants imagent la gigantesque Odyssée humaine, de la damnation au combat, à la libération, telle qu’elle fut envisagée par Kazantzaki. La flamme qui brûle l’homme et les chemins de cendre qu’il trace, voilà ce que ce poème nous propose de suivre, sur les pas d’Ulysse.
Homme libre, toujours tu chériras Homère !
Voilà des siècles innombrables que le sang d’Homère ne cesse de couler dans les veines de nos poètes européens, sans se diluer. Sang immortel, fait d’un mélange de celui des aèdes (l’Aveugle en continuait la tradition épique) et de l’ichor divin. Du Poète, nous avons gardé si peu – hélas ! – mais suffisamment pour assurer l’initiation de ses continuateurs, du Cycle jusqu’à nos jours.
Chaque époque fit d’Homère son patron, les commentaires et reprises ne cessent de proliférer depuis que l’on entendit chanter ses épopées. Dante le réunit avec ses héros en les condamnant à la damnation éternelle, Ulysse plus profondément encore que les autres. Au Chant XXVI de l’Enfer, il imagine la suite des aventures d’Ulysse après son retour à Ithaque, d’un Ulysse insatiable qui, d’après les prophéties du devin aveugle Tirésias, était voué à repartir : « Mais lorsqu’en ton manoir tu les aurais tués [les prétendants], par la ruse ou la force, il faudrait repartir avec ta bonne rame à l’épaule et marcher, tant et tant qu’à la fin tu rencontres les gens qui ignorent la mer et, ne mêlant jamais de sel aux mets qu’ils mangent, ignorent les vaisseaux aux joues de vermillon et les rames polies, ces ailes des navires… » (Homère, Chant XI, Odyssée).
Dans son poème L’Odyssée (1938), Níkos Kazantzaki envisage lui aussi les pérégrinations d’Ulysse, dans la continuité de celui d’Homère. Si l’on conserva la version antique, on semble avoir perdu celle de Kazantzaki, curiosité devenue inaccessible, sinon à des prix exorbitants. Le thème d’Ulysse n’était pourtant pas nouveau pour lui qui avait déjà commis en 1915 une tragédie intitulée Ulysse. Le travail surhumain restait encore à abattre. De 1924 à 1938, il travailla avec ferveur, alternant joie et détresse, pour venir à bout des sept versions de son poème écrit en langue démotique. Pour écrire, il lui fallut vivre et saigner ; vivre : cela signifiait accorder chaque pensée, obsession, mouvement avec ceux de son Ulysse ; saigner : peiner dans le travail et la solitude. Durant ces nombreuses années, leurs vies furent entrelacées en épissure.
Cette épopée ne pouvait que sombrer dans l’oubli : ambitieuse et exigeante, lyrique et aristocratique, qui oserait encore (se) plonger dans une telle monstruosité ? Mis à part un esthète, personne ne peut s’en réclamer pleinement, ni métaphysiquement, ni philosophiquement, ni politiquement. Il faut pourtant ouvrir et entendre claquer ses pages oblongues et bises comme des voiles. Trente-trois mille trois cent trente-trois vers de dix-sept pieds, boiteux, finement forgés, héphaïstiens, qui commencent après le massacre des prétendants, peu ou prou vers la fin du poème d’Homère, et scintillent sur des décennies.
« La terre n’est pas un lit de malade mais une arène de combat ! »
La structure du poème est complexe, et peut être envisagée de plusieurs façons. J’en proposerai une interprétation, qui ne doit pas en éclipser d’autres. Je crois y distinguer une construction ternaire (Damnation – Combat – Libération), inspirée du poème d’Homère (Ithaque – Ulysse – Retour à Ithaque) et, plus encore, de celui de Dante (Enfer – Purgatoire – Paradis).
Damné, Ulysse l’est principalement chez Homère, par Poséidon outragé qui lui refuse un retour tranquille dans sa patrie. Afin de pouvoir retrouver son palais, il doit affronter de multiples épreuves divines, avant de se purifier avec le sang versé des prétendants occis à l’aide de Télémaque (non pas le meurtre du père, mais le meurtre avec le père) : « L’homme passe dans le gynécée, respire avidement le parfum sacré du sang des égorgés, et le meurtre, comme une rose dans un jardin ensoleillé, s’épanouit dans ses entrailles » (Kazantzaki, Chant I, L’Odyssée).
Cette étape de la damnation, nécessaire à la formation de l’« homme complet » (Kazantzaki), est envisagée principalement dans le poème d’Homère, dont celui de Kazantzaki est la suite directe. Ce qu’il advient d’Ulysse après cet épisode, soit Homère le tut, soit les limbes de l’oubli l’engloutirent ; Kazantzaki décida de nous le chanter.
Dans la suite moderne, le « grand lutteur de l’esprit » ne parvient pas à s’accommoder de son retour à Ithaque, île trop étroite, insuffisante pour rassasier sa gloutonnerie. Télémaque songe à assassiner ce père inconnu qui, dans son délire sanguinaire, manqua de peu de transpercer sa mère, et désormais trouble l’ordre de la cité. Ulysse prend les devants : la trière est déjà remise à flot et sa voile levée pour aller combattre le monde. Il ne se retournera plus sur son île. Sept valeureux compagnons qu’il a choisis l’accompagnent pour que ses désirs prennent forme dans leur corps. Ils ne seront que figurants : Kazantzaki vécut trop seul et ostracisé pendant qu’il tissait ces vers pour parvenir à dépeindre l’amitié.
Ulysse s’empare de la Beauté en ravissant Hélène à Ménélas ; il prend part à l’orgie d’un roi-taureau ; il fomente des soulèvements dans des royaumes décadents, renverse des rois et incendie des palais ; il veut vaincre la Mort en atteignant la source du Nil ; il construit la cité de Dieu sur terre « en Afrique, au cœur du soleil »(Chant XI). Cette ville qu’il bâtit avec quelques larrons a pour loi : dépasse ton père et mets-toi en route vers Dieu. Toute la philosophie politique et la vision de Dieu d’Ulysse/Kazantzaki dans le poème avaient été définies philosophiquement par Kazantzaki dans Ascèse (1927), ces exercices spirituels qui livrent les clés du poème. Dieu est dans la cité mais il attend que l’homme le crée et le libère, en luttant. Ce Dieu, c’est l’élan vital bergsonien qui anime chaque être.

L’« Homme à la volonté multiple », combattant, nietzschéen, de cette partie brise les idoles, philosophe à coups d’arc, s’en fabrique de nouvelles ; il est dans le monde pour éprouver sa volonté ravageuse. « Le nom de l’arc (βιός) est vie (βίος), mais son œuvre est la mort » (Héraclite, Fragments). Cet Ulysse, fils de Polémos, continue sa jeunesse, accompagné du dieu héraclitéen, le Feu qui le consume pour ravager et forger. « Je n’aime pas l’homme, j’aime la flamme qui le dévore. » (Chant XXIII). Il n’en reste pas moins rusé que chez Homère, et continue d’allier la patience et la violence.
La floraison de la cité, anonyme tel que peut l’être l’Ulysse d’Homère, est ravagée par une éruption volcanique et un tremblement de terre. Cette destruction et la retraite spirituelle d’Ulysse qui s’ensuit amorcent la dernière phase du poème : la libération. « Quelle liberté ? Celle de regarder en face le gouffre noir, avec courage, avec joie, comme si c’était sa patrie. » (Chant XIX).
C’est seulement une fois grisonnant qu’Ulysse commence à fouler le chemin de la sagesse. Il quitte ses anciens compagnons pour devenir l’Ascète. En cheminant, il rencontre les compagnons de vie de Kazantzaki que l’on devine derrière leurs apparitions symboliques : Don Quichotte (Capitaine seul), Bouddha (Terre-mère) et sa fille (Margaro), peut-être Hamlet ou Faust (le maître de la tour ?), le Christ (le pêcheur d’âmes) qu’il gifle, une fois seulement, bien que celui-ci tende l’autre joue… Ce retour à des figures mythiques du passé sédimente le poème, comme celui d’Homère l’était par la tradition des aèdes.
Il est temps pour Ulysse d’affronter sa dernière épreuve : la Mort, dans laquelle rarement un poète nous aura fait si pleinement pénétrer. Montant à bord de son bateau, il veut aller mourir vers la mer, lui qui vécut « au milieu du vide, entre les eaux fœtales et celles du Styx » (Morand, Venises). « Cercueil, corps et mer ne font plus qu’un » (Chant XXIII).
À chaque étape, Ulysse dépasse l’état de perfection qu’il a lui-même créé. Il explore les différentes routes qui s’offrent à l’homme pour s’accomplir – c’est-à-dire monter – et intensifier la vie. « Aux maîtres, les dieux ont donné la liberté sur la terre » (Chant III). C’est l’arétè grecque, le type de l’homme sain et vigoureux, celui dont le XXIe siècle a horreur et besoin. Notre imaginaire mental est gangrené, et un nez grec se retrousserait à l’odeur du cadavre de notre civilisation.
Découvrir les strates du poème
L’Odyssée est un poème baroque et polysémique, richement orné de symboles, parfois trop, parfois mystique, qu’une seule lecture n’épuise pas. Le poème étant souvent sibyllin, on se plaît à penser que le rêve pourrait nous en livrer toutes les clés. Les strates de ce poème sont riches et multiples, comme celles de Troie.
On peut en faire une lecture exotérique en appréciant la richesse des analogies et l’audace des images. La langue ne pourra malheureusement être pleinement appréciée, malgré la traduction en français de Jacqueline Moatti, la seule à ce jour, qu’il convient de saluer. Jacques Lacarrière note : « Le poète a passé des années à parcourir la Grèce, à noter tout ce qu’il entendait – noms de fleurs, termes de métiers, appellations familières, termes religieux – pour créer peu à peu une langue qui soit pleinement panhellénique. Ce seul aspect de l’œuvre est déjà, en lui-même, une entreprise novatrice. Et ce poème, fait de milliers de mots – rarement ou jamais utilisés jusqu’alors en langue littéraire – apparaît déjà, de ce seul point de vue, comme un monument linguistique, un corpus où se trouvent recueillies et souvent rehaussées les expressions, les inventions les plus précieuses de la langue démotique. » (Dans un article pour Le Monde du 28 janvier 1972).
D’autres pourraient vouloir y retrouver Kazantzaki, ses rencontres et voyages : Zorba, ses modèles mythiques et historiques, le pôle Nord ou l’Égypte…
L’approche historique semble particulièrement présente dans les parties de l’Ulysse damné puis combattant. « L’Odyssée continue la prodigieuse épopée de la race blanche. Cette œuvre ferme un cercle que tant de siècles ont laissé ouvert. Et le ferme juste à une époque qui ressemble étonnamment à la situation du monde au XIIe siècle avant J.-C. — peu après l’invasion achéenne, peu avant l’invasion dorienne — qui verra naître, après un Moyen Âge, une nouvelle civilisation » (Kazantzaki dans une lettre du 22 février 1929).
Le monde que connaît Ulysse dès le premier chant est en proie aux grands soulèvements : partout des révoltes d’esclaves éclatent, des changements de régime couvent. Des bêtes blondes (qui s’apparentent aux nationaux-socialistes) descendent du Nord, bardées d’une technologie encore inconnue : des armes faites de fer. L’âge du bronze (qui était celui narré par Homère, certes plus dans l’Iliade que l’Odyssée, comme le montre Jacqueline de Romilly) cède sa place à l’âge du fer. C’est la guerre. Comme au VIIIe siècle avant J.-C. une nouvelle manière de combattre surgit, faite de « masses anonymes formées d’hommes solidaires » (Jacqueline de Romilly, Homère). En Égypte, alors qu’Ulysse cherche à remonter la Vallée des morts pour atteindre la source du Nil, une révolution gronde, menée par Rala (Rachel Lipstein, l’une des amies révolutionnaires juives de Kazantzaki rencontrées en Allemagne dans les années 1920 ? Rosa Luxemburg ?) et le Nil (Lénine), bien décidés à abattre la dynastie royale. La multitude cherche à gouverner.
Sans jamais se dire militant, Kazantzaki s’était enthousiasmé pour l’expérience communiste, qu’il partit éprouver sur place avec son ami Panaït Istrati. De ses séjours répétés et prolongés en Russie, il semble pourtant n’avoir rapporté que le nihilisme, pour des raisons politiques autant que topographiques : voyage existentiel autant qu’existentialiste. Pandélis Prévélakis relève, dans son étude de L’Odyssée, l’étrangeté de cet itinéraire : avoir brisé les idoles avec Nietzsche, puis demandé à des prophètes rationalistes de combler le vide qui s’ensuivit. Le vitalisme et la mystique de la lutte qui traversent le poème, Kazantzaki en chercha l’accomplissement moins dans un régime que dans l’ascèse et dans l’œuvre.
Alors qu’il songeait pour l’une de ses premières versions à faire de son poème une œuvre « méta-communiste », dans la version finale de son poème, Kazantzaki semble avoir choisi, pour son héros comme pour lui-même, la voie de la libération. Cette voie est celle d’un pessimisme héroïque incarné par un Ulysse que ne récuserait pas Spengler, tant il est par moments typique de la culture faustienne, ou d’un nihilisme optimiste ou dionysiaque, que Kazantzaki définit comme « la destruction de la table des valeurs existante et l’acceptation héroïque et joyeuse de la vie » (Kazantzaki, Friedrich Nietzsche dans la philosophie du droit et de l’État). Danse et monte au-dessus du gouffre, tel pourrait être le credo kazantzakien.
Notre époque manque d’épique
Quoi qu’il en soit, peu importe la manière dont nous lisons cette Odyssée, elle s’inscrit, et ce malgré ses effronteries et ses meurtres des dieux, dans la tradition de la poésie épique, qui fournit des sources de modèles et de vertu, des idéaux de force et de beauté, d’une force qui n’est ni théâtrale ni une fanfaronnade, et d’une beauté qui s’épanouit dans l’action.
Cette poésie épique, nous l’avons trahie. Quand nous la lisons encore, nous ne faisons plus que la condamner à la subvocalisation, ou au mieux à la lecture à voix basse, comme si nous en avions honte, alors qu’il nous faudrait la lyre pour la chanter comme nos ancêtres. Les cordes de l’arc et de la lyre touchent aux mêmes buts. Nous micronisons l’épopée quand il nous faudrait l’écouter, lors d’un banquet, accompagnés de nos plus nobles amis, face à la mer. En face de nous se dresserait un aède qui prendrait la place d’un DJ ou d’un prêtre. Il entonnerait le poème de Kazantzaki :
« Un rêve léger et ce monde est né.
Partons à la conquête du monde, amis, avec le chant !
Holà ! compagnons du voyage, prenez les rames, le capitaine avance.
Mères, donnez le sein à vos nourrissons, qu’ils cessent de pleurer !
En avant ! plus de soucis médiocres, dressez l’oreille, je vais raconter les aventures et les tourments du célèbre Ulysse. » (Prologue)
Ce ne serait alors qu’un prélude, le recueil qui précéderait l’action. Sur la plage, il ne faudrait pas oublier d’amarrer un bateau, prêt à partir à l’aube.
À bord de la trirème d’Ulysse, montons ! Au cri du départ « Ô mer », l’écho répondrait : « Homme, erre ».



