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La Condition de l’homme de Kobayashi : l’humanisme sans naïveté

humancondition3La Condition de l’homme de Kobayashi est adaptée du roman autobiographique de Junpei Gomikawa publié en 6 volumes entre 1956 et 1958. L’expression « condition de l’homme », en japonais « ningen no jôken », peut être comprise comme « la condition qui permet à un individu de devenir un homme digne de ce nom », Kobayashi comprend le mot ningen au sens d’être moral. La Condition de l’homme se déroule à la fin de la seconde guerre mondiale, entre 1943 et 1945. Un conflit que Kobayashi a vécu dans sa chair. Il a passé six ans dans l’armée comme simple soldat. Le réalisateur n’hésite d’ailleurs pas lorsqu’il évoque le héros de sa trilogie à faire du Flaubert : « Kaji, c’est moi ».

Kaji est une définition exigeante, voire inatteignable de l’homme.

Kaji (Tatsuya Nakadai), jeune fonctionnaire japonais, est envoyé dans une mine de fer en Mandchourie pour superviser des ouvriers chinois. Sous l’influence des thèses socialistes, il a produit des écrits qui dénoncent les mauvais traitements infligés aux prisonniers. Il est rapidement identifié comme communiste par ses supérieurs et donc comme susceptible de connivence avec l’ennemi. Kaji, c’est l’homme de l’opposition. Rouge chez les Japonais puis, plus tard, « samouraï fasciste » chez les Rouges. Où qu’il aille, Kaji ne laisse pas indifférent. Il est admiré par les petits qu’il défend et haï par les grands qu’il défie.

La Condition de l’homme est un film dialectique. Kaji est toujours à la fois oppresseur et oppressé, toujours tiraillé entre les ordres qu’il reçoit et l’humanité qu’il porte en lui. Il s’agit pour lui de renouveler, d’éprouver sans cesse cette humanité par des choix radicaux. L’homme véritablement libre, c’est celui qui engage l’intégralité de son être pour sa conviction. Kaji est une définition exigeante, voire inatteignable de l’homme. C’est une idée régulatrice. Kaji, c’est le surérogatoire en marche.

478cc37910e88-1ajpgSi Kaji représente une forme d’absolu, il lui arrive de flancher. Son humanité lui échappe parfois, mais seulement pour qu’il puisse la reconquérir. La première scène du film qui confronte Kaji à ses prisonniers est lourde de sens. Elle interroge : comment le jeune idéaliste va-t-il appliquer dans la vie les règles qu’il préconise ? Un train rempli de prisonniers chinois fantomatiques se déverse sur une plaine du Mandchourie. Cette horde famélique se précipite dans la confusion la plus totale vers un chariot de nourriture. Kaji qui, au départ, relève les prisonniers qui s’écroulent n’a plus d’autre moyen pour les contrôler que de se saisir d’un fouet et de les faire entrer dans le rang. La première épreuve de Kaji est un échec. Il n’est pas encore, à proprement parler, un homme, un ningen.

La Condition de l’homme  est un manifeste antimilitariste. Pour Kaji, la guerre mène à « une mort inutile ».

Le véritable Kaji se révèle à la fin de la première partie, quand il s’oppose à l’exécution de prisonniers chinois. Devant le courage de l’un d’entre eux qui marche à la mort avec fierté, Kaji se réveille et se dresse face aux officiers japonais. Cette décision, ce choix radical coïncide avec le début de la formation de son être moral. Si son esprit est en paix car la décision qu’il a prise est conforme à ses idéaux, son corps, lui, est soumis à rude épreuve. Il est torturé, envoyé au front et séparé de sa femme, Michiko.

Dans la deuxième partie du film, Kaji va découvrir l’inégalité au sein de l’armée. D’un côté les anciens qui bénéficient d’un certain nombre de privilèges et, de l’autre, les nouvelles recrues. Parmi elles, Obara, soldat chétif et humilié. Si Kaji prend spontanément sa défense, il lui arrive d’être dégoûté par la faiblesse physique et morale d’Obara. En effet, Kaji exige des autres ce qu’il s’impose à lui-même. Malgré tous les efforts consentis, Kaji ne parvient pas à sauver Obara. Comme le Baleine de Stanley Kubrick dans Full Metal Jacket, Obara se suicide avec son arme de service dans les toilettes.

0_texte_intro_HC_insert_human-condition-nakadai-_kobayashi-2La Condition de l’homme est un manifeste antimilitariste. Pour Kaji, la guerre mène à « une mort inutile ». Il se moque des jeunes soldats sculptés par la propagande officielle qui glorifie la mort sur le champ de bataille. La mort de Kaji est une victoire de l’âme sur le corps, de l’idée sur la matière. La dernière séquence du film le montre marchant jusqu’à épuisement vers sa femme Michiko. Kaji est alors un homme accompli, il n’est plus un corps qui a faim et soif mais une idée en marche. Le pain qu’il a volé plus tôt ne lui est plus d’aucune utilité, il le garde au creux de sa main pour l’offrir à Michiko. Kaji n’est pas mort à la guerre. Il est mort libre et animé par une idée qui est la sienne.

M.

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