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Providentialisme et théologie politique chez Joseph de Maistre

Les Considérations sur la France de Joseph de Maistre, publiées en avril 1797, ne sont pas seulement l’expression d’une défiance vis-à-vis de la République et de l’esprit des Lumières. Elles sont, peut-être avant tout, un essai de théologie politique et la première formulation du providentialisme maistrien.

Joseph de Maistre

Joseph de Maistre

Si, pour Maistre, la Révolution française est bel et bien une catastrophe, la conséquence politique désastreuse d’un bouleversement religieux (la Réforme), elle possède une dimension positive dans la mesure où elle doit permettre de régénérer spirituellement la France. C’est un châtiment, une « punition effrayante » qui frappe un royaume qui a trahi la mission qui était la sienne. Aux yeux de Maistre, la France « s’est servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser l’Europe ». Au roi « très chrétien » s’est substitué une nouvelle aristocratie intellectuelle dont le but est de promouvoir le « philosophisme » afin de remplacer le christianisme. Les responsables sont plus particulièrement « ceux qui ont travaillé à affranchir le peuple de sa croyance religieuse, tous ceux qui ont opposé des sophismes métaphysiques aux lois de la propriété […] », écrit Maistre. Se distinguent ici les figures de Voltaire et de Rousseau, « l’homme du monde peut-être qui s’est le plus trompé », que le Savoyard connaît très bien, comme en témoigne sa bibliothèque.

La France, compromise par la Réforme et par l’esprit des Lumières, doit être châtiée pour renouer ensuite avec son destin spirituel. Le philosophe russe Berdiaeff salue l’analyse de Maistre, le premier à avoir compris que « les révolutions ne sont pas seulement sataniques, elles sont également providentielles, elles sont déchainées sur le peuple pour leurs péchés, elles sont une expiation de leurs fautes ». De même, Antoine Blanc de Saint Bonnet pense avec l’auteur des Considérations sur la France que les révolutions adviennent pour que les hommes « puissent constater à la fois leur impuissance et leur méchanceté ». L’année 1789 a détaché les hommes d’une souveraineté fondée sur la divinité, elle a fait du rationalisme une nouvelle foi. Cette deuxième Chute, cette coupure brutale entre un peuple et la spiritualité doit permettre de dévoiler le caractère insoutenable de l’absence de Dieu et la vulnérabilité de l’homme laissé à lui-même. « Il n’y a point de châtiment qui ne purifie, il n’y a point de désordre que l’amour éternel ne tourne contre le principe du mal », rappelle Maistre.

La Révolution française est donc tout à la fois « satanique » dans ses manifestations et divine, dès lors qu’on perçoit, comme Maistre, le projet général. Tandis que les Robespierre, les Collot et les Barère s’enorgueillissent de leur puissance, l’auteur des Entretiens de Saint-Pétersbourg comprend que la Révolution, qui détruit tout sur son passage, ne peut être le produit des hommes. « Elle va toute seule », écrit-il. Les hommes de la Révolution ne sont que des pantins bientôt emportés à leur tour par cette force purificatrice. Les révolutionnaires n’ont pas de prise sur la Révolution. « La Révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent », estime le Savoyard.

La contre-révolution, ne sera pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution

Robespierre

Robespierre

Pour Maistre, la Révolution est un phénomène historique fascinant et sans précédent. C’est « un des spectacles les plus étonnants que l’œil humain ait jamais contemplé », écrit-il. Par sa violence et sa subversion, la Révolution terrifie les partisans de l’Ancien Régime. Pourtant, elle ne peut-être envisagée seulement comme absurde et dénuée de sens. « Penser la Révolution, c’est donc surmonter sa stupeur devant l’incompréhensible effondrement des anciennes traditions, pour y chercher la signification transcendante de l’événement » explique Pierre Glaudes dans son introduction aux Considérations sur la France. Aux yeux de Maistre, il faut savoir « admirer l’ordre dans le désordre » car « jamais la Divinité ne s’était montrée d’une manière si claire dans aucun événement humain ». Il faut donc comprendre ce pur moment de négativité comme la condition de possibilité d’un renouveau. Renouveau qui ne saurait advenir d’une façon similaire à la chute.

La célèbre antimétabole (figure de style qui consiste à dire quelque chose de différent avec les mêmes mots en opérant une inversion) de Maistre exprime bien cette idée : « le rétablissement de la Monarchie qu’on appelle contre-révolution, ne sera pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution ». Plus qu’un contre-révolutionnaire, Maistre est un antirévolutionnaire. Il refuse catégoriquement la Révolution comme moyen de conquête du pouvoir. La violence qu’implique le processus révolutionnaire est à ses yeux inacceptable. Il ne s’agit en aucun cas de revenir en arrière, mais d’intégrer la Révolution dans une théologie politique conforme à son providentialisme. « Maistre, qui a une si terrifiante réputation, était partisan d’une contre-révolution douce et sans effusion de sang, presque tendre ; il est un adversaire déclaré de la vengeance », écrit de son côté Berdiaeff. Vengeance que Maistre oppose à la justice, seul moyen de rétablir une souveraineté légitime. La contre-révolution doit donc renverser les formes qu’avait imposées la Révolution. La Révolution était « satanique », la contre-révolution sera « angélique », la Révolution était républicaine, la contre-révolution sera monarchique, la Révolution était philosophique, la contre-révolution sera chrétienne.

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