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Combattre la pensée mécanique avec Charles Péguy

Aux yeux de Charles Péguy, la seule pensée qui vaille est une pensée vivante. En bon disciple de Bergson, il privilégie l’organique sur le mécanique et combat l’esprit positif enfanté par le monde moderne. Si l’habitude est une force, elle est également un grande faiblesse, faiblesse à laquelle a succombé le Parti intellectuel.

Charles Péguy

Charles Péguy

Le monde moderne marque le triomphe de la pensée mécanique sur la pensée organique. Il regorge de pensées toutes faites, de pensées habituées. On ne compte plus les personnalités publiques qui radotent doxa et contre-doxa. Les dogmatiques s’écharpent avec les dogmatiques tandis que les sceptiques érigent leur scepticisme en dogme. De même, la création artistique – qui n’en est pas une – stagne entre rentrée littéraire et fausse transgression au château de Versailles. Les acteurs de cet ennui, de ce dépérissement, de cette vieillesse qui se prend pour une jeunesse ont tous cédé au confort de l’habitude. Le pire, c’est que les spectateurs s’y sont habitués.

Un bien triste sort car la pensée habituée est nécessairement une pensée appauvrie. Pourtant, le monde moderne voit d’un bon œil celui qui, par la répétition du même, semble acquérir une maîtrise. Dans son Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Péguy interroge le travail de Monet. Il pose la question : lorsque Monet peint la série des Nymphéas, quel tableau est le plus réussi ? Le moderne répond spontanément que c’est le dernier car, à force de répétition, à force d’habitude, le peintre a acquis une maîtrise qu’il ne possédait pas lorsqu’il a réalisé le premier. Péguy s’inscrit en faux contre cette analyse qui se base sur « la théorie même du progrès » et qu’il comprend comme « une théorie d’épargne et de caisse d’épargne, de fécule et de réserve, une théorie de (la) capitalisation et de l’âge de la capitalisation ». Et le gérant des Cahiers de la Quinzaine d’ajouter sèchement : « Et moi je vous dis : La création d’art, l’opération n’est point une opération de capitalisation bourgeoise. »

Si, comme le pense Félix Ravaisson, l’habitude est un moyen de diminuer l’effort de l’action volontaire, elle représente également un danger pour la liberté dans la mesure où elle ensommeille le regard. En même temps qu’elle fait basculer l’organique vers le mécanique, l’habitude sacrifie la jeunesse de l’étonnement. L’étonnement (θαυμαζειν) si cher aux Anciens permet de contempler le monde avec les yeux de l’enfance. L’habitude affaiblit l’acuité du regard. L’homme habitué est celui qui contemple le monde avec les yeux d’un mort. La pensée habituée est celle qui tourne en rond et qui ne pense plus contre elle-même. La création habituée n’est plus une création car elle ne fait plus naître à proprement parler. Cette défiance de Péguy vis-à-vis de l’habitude lui fait donc dire à propos des Nymphéas de Monet : « La première fois au contraire sera la meilleure, parce qu’elle est la moins habituée ; le premier nénuphar sera le meilleur, parce qu’il est la naissance même. »

La jeunesse du regard comme condition de possibilité du génie

Claude Monet

Claude Monet

Que ce soit dans la pensée ou dans la création artistique, Péguy entend retrouver la vitalité débordante du premier regard. Seul celui qui s’affranchit de l’habitude peut produire de la nouveauté. Le monde moderne, parce qu’il est mécanique, est un monde qui empêche la création. Il valorise l’innovation au sens du progrès technique, mais ruine la possibilité de la création au sens du génie artistique. Il sclérose l’esprit et assèche le regard.

Mais Péguy n’est pas fataliste. Il est possible d’outrepasser les contraintes que veut imposer le monde moderne. Même après 1880 (date du grand basculement pour Péguy), il faut être capable, comme Victor Hugo lorsqu’il écrit Les Châtiments ou La légende des siècles, de renouer avec une « force […] neuve comme une force antique ». Péguy ne tarie pas d’éloges pour évoquer le poème intitulé Booz endormi : « Il fallut un regard aigu, un regard singulièrement neuf et qui lui n’avait jamais servi, un jour il fallut que vint ce regard et qu’il vît, le premier qu’il dénonçât, qu’il révélât ce qui aujourd’hui nous saute aux yeux à tous : que c’est une faucille d’or dans le champ des étoiles. »

Pour Péguy, le génie est par excellence celui qui n’est pas habitué, celui qui est en mesure de porter un regard éternellement jeune sur la nature qui l’entoure. Le génie est également celui qui est capable de se délester du poids de la mémoire. Alors que l’enfant est déchargé de la mémoire naturellement, le génie l’est métaphysiquement. Le génie, c’est l’adulte redevenu enfant, l’homme qui refuse de subir le vieillissement de l’esprit. Pour Péguy, Hugo a su faire exception à l’histoire et à la mémoire, il a su renouer avec la simplicité du regard qui caractérisait les Anciens.

Pour l’auteur de Clio, le grand fossoyeur de cette jeunesse d’esprit dans le monde moderne est le Parti intellectuel. Une engeance de « fonctionnaires parfaits, « filiformes » à qui l’État semble éviter, par des serres aménagées, les courants d’air de la vie, comme si l’ignorance du présent était une condition indispensable à la connaissance du passé », résume Emmanuel Mounier. Ce qui est essentiel pour Péguy, c’est de maintenir le caractère organique de la pensée, de continuer à vivre les événements présents – l’affaire Dreyfus est emblématique – pour éviter de sombrer dans l’histoire désincarnée des professeurs de la Sorbonne. Se retirer du monde, c’est sacrifier l’organique au mécanique, la mémoire à l’histoire.

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