Accueil / Charles Péguy / Charles Péguy : le temporel et l’intemporel dans De la situation faite au parti intellectuel

Charles Péguy : le temporel et l’intemporel dans De la situation faite au parti intellectuel

Charles_Peguy

Charles Péguy

En 1905, Charles Maurras publie L’avenir de l’Intelligence dans la revue Minerva. Dans cet article, le maître à penser de l’Action Française livre sa vision de l’ordre du monde. Pour Maurras, trois éléments redéfinissent tout au long de l’histoire les rapports de force entre les hommes : l’Intelligence, l’Or et le Sang. Pour le Martégal, ce qui caractérise l’époque post-révolutionnaire c’est le ralliement de l’Intelligence au règne de l’Or. Un constat alarmant que partage Charles Péguy. En effet, en 1907, celui-ci publie De la situation faite au parti intellectuel dans les Cahiers de la Quinzaine (premier cahier, neuvième série), un texte dont les analyses ne manquent pas de rappeler celles de Maurras bien que les conclusions de Péguy soient différentes. « Contre celle-ci (l’alliance de l’Or et de l’Intelligence) Maurras propose l’alliance de l’Intelligence et du Sang ; Péguy ne conçoit nul autre moyen que le retour à la mystique dans le rejet, au moins provisoire, de tout ce qu’il destine aux poubelles et aux bureaux de la politique », explique le philosophe maurrassien Pierre Boutang. Si Péguy et Maurras partagent la même foi catholique, leurs options politiques sont inconciliables. Le premier est profondément républicain tandis que le second a fait du royalisme son cheval de bataille.

Néanmoins, Péguy concède un point à Maurras : « L’ancien régime, dit l’Histoire, au moins n’avait pas commis cet abus d’être uniquement, inexpiablement le régime de l’argent. Des puissances spirituelles existaient encore, balançaient encore la puissance de l’argent… Dans le monde moderne, dit l’Histoire, ce n’est même pas un abus. C’est l’exercice même et l’institut, pour ainsi dire, et la substance du monde moderne que cette implacable, que cette épuisante omnipotence de l’argent. »

Péguy s’inscrit ici dans une tradition très anti-moderne, au point de faire dire à Pierre Boutang : « Le ton est plus « réactionnaire » que celui de L’avenir de l’Intelligence et l’on voit bien que Marx eût dénoncé comme « féodal » le socialisme de Péguy […] ». Mais malgré les proximités, il existe une différence fondamentale entre l’analyse péguyenne et l’analyse maurassienne. Alors que Maurras propose de penser le monde via un tryptique de forces (Intelligence, Or et Sang), Péguy, de son côté, se contente d’une dichotomie (temporel et intemporel). Car s’il existe chez Péguy le concept de noblesse d’âme, celui-ci n’est pas lié à une quelconque hérédité, à un quelconque sang.

Charles Maurras

Charles Maurras

La critique de la modernité que formule Péguy dans De la situation faite au parti intellectuel passe par une dénonciation de la confusion entre l’ordre temporel et l’ordre intemporel (ou spirituel). Pour le rédacteur en chef des Cahiers de la Quinzaine, il existe trois degrés de tentation, trois degrés de corruption du spirituel par le temporel. Il y a tout d’abord les hommes de l’immanence, les hommes tout dévoués au temporel. En tant que tels, ils ne sont pas problématiques. Car les hommes qui ont cédé à la tentation de la puissance temporelle l’ont fait de leur plein gré. Leur décision est prise, ils se positionnent clairement contre l’idéal péguien qui est une mystique. « Celui qui succombe à une tentation aussi grossière, aussi vile, aussi bassement grossière et vile, était quelqu’un qui voulait succomber. Nous n’avons pas à nous occuper de lui. Nous n’avons rien à lui dire. » Péguy les exclut clairement de son monde ou, du moins, ils n’existent qu’en tant qu’ils sont des adversaires à ignorer.

Pour Péguy, il n’y a rien d’anormal à ce que des barons, des hommes à l’ambition seulement temporelle convoitent des biens temporels. Il est naturel que les barons veuillent des châteaux, des titres et des terres. Ces hommes là évoluent dans l’immanence la plus absolue et ont la décence de s’y cantonner. Le vrai scandale est ailleurs pour Péguy. « Nous aurions presque de la sympathie pour le premier, en comparaison du second. Nous aimons mieux, nous aimons presque le premier, en comparaison du second. »

Le deuxième type d’homme auquel Péguy fait ici référence est celui qui confond le spirituel et le temporel, celui qui abaisse les puissances spirituelles et les soumet au règne du « socialement temporel ». Péguy montre du doigt les professeurs, les évêques, les intellectuels ambitieux ; tous ces tenants de l’esprit qui convoitent des biens temporels, « chaires, examens, concours, places et décorations ». Péguy revendique une intransigeante pureté de l’activité spirituelle. Les intellectuels dont rêve Péguy sont des moines, des hommes dévoués à la noble tâche mystique, des ascètes ignorants les honneurs périssables de l’Ici-bas.

Aux yeux de Péguy, cette contamination de l’intemporel par le temporel est particulièrement dangereuse lorsqu’elle débouche sur de la politique, quand les professeurs outrepassent la sphère de la recherche et de l’enseignement pour imposer un ordre, quand les évêques se font barons et réclament un royaume terrestre, quand les intellectuels deviennent des idéologues au service d’un régime. « Ce qui sont infiniment dangereux, ce sont ceux qui sont tyranniques, ce sont ceux qui par des moyens temporels dans des situations intellectuelles veulent introduire, veulent établir un gouvernement (absolu, tyrannique) des esprits, ce sont ceux qui veulent enrégimenter les jeunes gens, mener les esprits à la baguette, faire des écoles et des sectes qui soient comme des régiments de prussiens […] »

Le troisième degré de la tentation est celui de la gloire. Péguy affirme : « Sous les anciens régimes la gloire était une puissance presque uniquement spirituelle ». Il rejoint encore ici la position de Maurras dans L’avenir de l’Intelligence : « La vraie gloire étant évaluée en argent, les succès d’argent en reçurent, par une espèce de reflet, les fausses couleurs de la gloire. » Dans le monde moderne, la gloire est trop profondément liée à l’argent. Elle est par conséquent devenue une puissance temporelle. La confusion entre modernité et capitalisme aboutit à la chute de la gloire dans la temporalité.

le-banquier-et-sa-femme---marinus-van-reymerswaeleChez Péguy, la dignité du spirituel ne dépend pas de son alliance avec une puissance intemporelle en particulier, mais de la confrontation saine et équilibrée de ces différentes puissances entre elles. Là où Maurras propose un retour à l’ancienne alliance de l’Intelligence et du Sang, Péguy prône un rétablissement de la pluralité des forces temporelles. « Dans les anciens mondes, sous les anciens régimes, d’autres puissances de force balançaient à la fois et cette puissance de force qu’est l’argent et les puissances de l’esprit. Et il y en avait assez, parce que le monde était riche de puissances. Puissances d’armes et surtout puissances de race ; puissance du poing, puissance du gantelet, puissance de la dague, puissance de la tradition, elle-même demi-intellectuelle ou spirituelle […] »

La tragédie de l’ère moderne consiste en la domination sans partage de la puissance temporelle de l’argent et en la disparition progressive des anciennes forces du passé. La chevalerie par exemple qui était une incarnation noble et lumineuse de la puissance temporelle n’existe plus. Mais lorsque Péguy jette un regard nostalgique sur l’ancien régime, ce n’est pas dans le but de faire l’apologie de la monarchie. La force des seigneurs n’est pas la seule que regrette Péguy et il ne la regrette pas en tant que telle, il regrette l’équilibre qu’elle produisait : « dynasties des rois, dynasties des grands, dynasties des gueux, toutes également dynastiques, tout le monde alors était dynaste, une infinité de belles et fortes puissances de force […] ». Péguy emploie ici le mot dynastie dans son sens littéral de « pouvoir » et de « domination », ou encore dans le sens de la dunamis aristotélicienne. Il n’a pas à l’esprit l’idée de lignée, mais bien l’idée de puissance. Contrairement à Maurras, et cela n’est pas surprenant venant de lui, Péguy loue aussi bien les rois que les gueux, les grands que les petits, chacun ayant sa force et sa dignité propre ; son rôle à jouer.

« Il en résultait dans les anciens mondes et sous les anciens régimes une sorte d’équilibre instable qui était perpétuellement à rétablir, à renouveler, à réinventer, à refaire, mais qui, de fait, se rétablissait, se renouvelait presque toujours, qui réussissait presque toujours à se réinventer. Il se refaisait. » Péguy valorise l’idée d’un « fatras » de puissances. Péguy veut un monde où la confrontation hasardeuse des forces temporelles ménagent toujours une place pour l’intemporel. Il est salutaire pour le spirituel que les forces matérielles soient en concurrence. Et en dernière instance, il est salutaire pour le monde que le temporel et l’intemporel cohabitent, se lient et se délient. « Ce qui est dangereux, c’est ce grand cadavre mort du monde moderne. » Qu’est-ce que le temporel sans l’intemporel, qu’est-ce qu’un corps sans âme ? Un cadavre ? Un cadavre mort répond Péguy. Notre monde n’est pas vivant car il est sans spiritualité, sans transcendance. Comme l’âme est condition de possibilité du corps vivant, l’intemporel est condition de possibilité du monde vivant.

 

 

Un commentaire

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*