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Tolstoï, le plus chrétien des anarchistes

Trop souvent, volontairement ou non, le romancier Tolstoï est dissocié du penseur politique. Pourtant, « le chasseur de mensonge » selon l’expression de Romain Rolland a lutté toute sa vie pour la vérité, échappant aux carcans conservateurs, libéraux et révolutionnaires de son temps pour trouver et proposer une voie politique, religieuse et humaine originale.

Le jeune TolstoÏ

Le jeune Tolstoï

Lors de son expérience mystique de la nuit d’Arzamas en 1869, alors qu’il est déjà considéré comme un génie, que Tourgueniev l’appelle « le grand écrivain de la terre russe », qu’il est un riche propriétaire terrien, Tolstoï est soudain pris de vertiges face à l’absurdité de la vie et au néant de la mort. Dans Confession, publié en 1879, il se morfond : « La vie de notre cercle, des gens riches et éduqués, perdit pour moi, tout sens. Tout cela m’apparut comme un simple divertissement. Tandis que les actions du peuple des travailleurs m’apparurent comme la seule existence authentique. » Il rejette son environnement social opulent, ignare et cynique auquel il oppose la simplicité paysanne, humble et résignée. Dès lors, il se consacrera entièrement au service de ses idées.

Extrêmement religieux, il n’en est pas moins un adversaire farouche de l’institution cléricale qui aurait troqué l’essence réelle des Évangiles par une doctrine « pseudo-chrétienne ». Pour contester cette falsification et proposer à la sagesse populaire un message distinguant la vérité du mensonge, il publie en 1880 une Critique de la théologie dogmatique puis une nouvelle traduction des Évangiles en 1881. Il rejette les dogmes à l’instar de la Trinité ou de la résurrection pour se concentrer sur la dimension morale du christianisme. La religion est avant tout un ensemble de règles fondées sur le respect de la loi de l’amour que chacun se doit de respecter pour rétablir le royaume de Dieu sur Terre, où la discorde et le mensonge seraient remplacés par l’harmonie.

Et moi je vous dis : aimez vos ennemis

À la fin du XIXe siècle, il devient le chantre de la non-résistance au mal par le mal. Gandhi le considère comme « le plus grand apôtre de la non-violence de son époque ». Le 1er octobre 1909, ils débutent leur correspondance par un échange initié par le Mahatma : «  Une copie de votre Lettre envoyée à un Hindou sur les troubles dans l’Inde m’a été montrée. Et je considérerais comme une faveur que vous vouliez bien me répondre là-dessus : la lettre est-elle de vous ? La copie en est-elle exacte ? Acceptez-vous sa publication ? » Réponse de Tolstoï, « J’ai lu avec beaucoup de plaisir votre lettre si intéressante que je viens de recevoir. Nous menons, ici, la même lutte que vous, là-bas : celle de la douceur contre la grossièreté, de la mansuétude et de l’amour contre l’orgueil et la violence. » Cette non-violence, « la clé de tout », implique les instruments et les agents de répression l’État, institutions policières et judiciaires qui participent de cette brutalité sous prétexte du bien commun.

Lors de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, il implore en vain son successeur Nicolas II de gracier les assassins. « Sire, si vous les envoyez quelque part en Amérique, tout en publiant un manifeste commençant par ces mots « Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis », moi qui n’ai guère été un sujet modèle, je serais votre chien, votre esclave, je pleurerais d’attendrissement… Un torrent de bonté et d’amour submergerait la Russie. » Il proclame aussi sa conception universaliste de l’éthique dans Mémento du soldat : « Ne t’arme pas pour la guerre, mais traite tous les hommes, quelle que soit leur nationalité comme tes frères. » Dieu invite à une universalité fraternelle entre les hommes, à une condamnation catégorique du patriotisme guerrier. À terme, la non-résistance au mal par le mal doit conduire à la réfutation totale de l’État.

Contre l’oppression, l’exploitation et les inégalités

Nicolas II

Nicolas II

Tolstoï participe au recensement de la population en 1882 dans l’un des quartiers les plus pauvres de Moscou où il observe avec effroi le terrible spectacle de la misère sociale. Il dénonce le développement d’une économie capitaliste au service de puissants échappant à la loi du travail. Pour lui, chacun doit subvenir à ses propres besoins, le reste n’étant que domination de l’homme par l’homme. Pour résister, il préconise une lutte pacifique en trois points : l’homme doit s’abstenir de participer aux activités gouvernementales violentes, refuser de payer l’impôt, et ne pas disposer de biens indispensables à d’autres.

L’éducation est pour lui la pierre angulaire de la lutte contre les inégalités. Instruits, les paysans et les ouvriers seront à même de comprendre le mensonge et la propagande de l’ordre établi. Dès 1856, Tolstoï essaye de mettre en pratique sa pensée en proposant un plan d’affranchissement à ses serfs.

Toute sa vie, il est torturé par la contradiction qui oppose son engagement à son immense fortune personnelle. Son désir de simplicité fait face à son amour des siens, sa bibliothèque et ses secrétaires bénévoles. À partir de 1883, il trouve un compromis, la gestion de ses biens revient à sa femme et il renonce à ses droits d’auteur pour ses œuvres postérieures à 1881. En 1910, alors qu’il est âgé de 82 ans, il franchit le pas et quitte en secret sa demeure d’Iasnaïa Poliana, réconcilié avec lui-même avant d’entrer dans la mort. La Russie est en deuil, son enterrement attire plusieurs centaines de milliers de personnes pour ce qui est considéré comme l’un des premiers événements planétaires.

Contre les institutions

Le prophète Tolstoï rassemble autour de lui de nombreux apôtres. À partir des années 1880 dans les régions de Moscou, d’Orel et de Samara, certains élèves vont jusqu’à fonder des colonies tolstoïennes. La première de ces sectes est fondée en 1886, année de la parution de Que devons nous faire ?. Ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus globale où les sectes anarchistes, d’inspiration chrétienne ou non, se multiplient en Russie et dans le monde. Beaucoup d’auteurs essayent de mettre en place des structures de ce type à l’image de Gorki en 1889, mais aucun ne connaît le même succès. Ainsi celle des Doukhobors, alors qu’ils sont persécutés par le régime et l’Église orthodoxe, Tolstoï renonce à ses droits d’auteur de Résurrection et à une partie de sa fortune pour les aider à émigrer au Canada. Hormis ces derniers qui existent encore aujourd’hui, ces sectes se sont rapidement éteintes, principalement en raison de problèmes d’organisation. Les dernières meurent sous la répression communiste au début des années 1920 avec l’ouverture des premiers camps dans les îles de Solovski.

Du début jusqu’à la fin de sa vie et même après sa mort, les autorités craignent Tolstoï. Les tsars, frontalement attaqués par l’écrivain, n’osent pas s’en prendre à lui. Lorsqu’à l’occasion de la grande famine de 1891 Tolstoï organise des cantines pour soutenir les victimes, il est accusé de profiter de la situation pour fomenter une rébellion. Le ministre de l’intérieur envisage alors de l’enfermer dans un monastère, mais le tsar Alexandre III en personne s’y oppose, expliquant qu’il ne veut pas en faire un martyr. Ce comportement se perpétue sous Nicolas II, qui ne réagit pas à la lettre personnelle injurieuse de Tolstoï qui lui affirme que : « L’autocratie est bonne pour les indigènes de l’Afrique centrale. » Publiés à l’étranger et clandestinement en Russie, ses textes engagés filtraient toutefois sans trop de difficulté l’étau gouvernemental. Grâce à Tchertkov, son plus fidèle disciple qui avait acquis une imprimerie à Christchurch en Angleterre, ses œuvres sont traduites et diffusées dans le monde entier.

À l’époque, l’Église orthodoxe a un poids politique considérable. Par l’intermédiaire du chef du Saint-Synode Pobédonostsev, également conseiller personnel du tsar, Tolstoï est excommunié en 1901 pour avoir nié la divinité du Christ. Le tsar Nicolas II est très contrarié  par cette décision qui provoqua la contestation mondiale redoutée.

Les communistes, des mouches qui se rassemblent autour des excréments

Lénine

Lénine

Les communistes adoptent une bienveillante méfiance envers Tolstoï. Pourtant, il les dénonce ouvertement, et va jusqu’à les comparer aux mouches qui se rassemblent autour des excréments. Pour lui, le communisme par son matérialisme et sa violence est tout aussi nuisible que les institutions en place. L’avis de Lénine, clairement présenté dans Léon Tolstoï, Miroir de la révolution russe, illustre parfaitement ce sentiment : « D’une part, la critique impitoyable de l’exploitation capitaliste, de la comédie de la justice et de l’administration de l’État, des contradictions entre l’accroissement des richesses et l’accroissement de la misère ; d’autre part, le pieu illuminé qui prêche la non-violence et l’ignoble religion. » Une fois au pouvoir, les communistes hésitent sur son cas et leur attitude évolue.

Entre 1917 et 1920, la tolérance est complète. Les consciences peuvent en invoquant des motifs religieux être libérées de leurs obligations militaires. En 1920, le dixième anniversaire de la mort de l’écrivain est célébré en fanfare dans tout le pays. Mais en 1922 la situation se corse pour les disciples. Son ancien secrétaire Valentin Boulgakov doit s’exiler tandis que les dispenses militaires ne sont plus accordées. Tolstoï devient un héros littéraire et un monstre politique. Avec la mise en place du réalisme socialiste dans les années 1930, il est considéré comme le modèle esthétique de référence. Dans le même temps, il est aussi violemment critiqué et les écoliers à leur examen de lettres doivent connaître par cœur l’opinion de Lénine. En 1958, la persévérance de l’éditeur Rodionov permet la publication intégrale de ses œuvres, mais elle est réservée aux spécialistes et reste quasiment inaccessible au peuple. La pensée politique de Tolstoï n’a paradoxalement pu être véritablement connue en Russie qu’à partir des années 1990.

Tolstoï n’est pas politique au sens machiavélien de l’allégorie du lion et du renard, de la conquête et de l’exercice du pouvoir, mais au sens antique consistant à imaginer une Cité idéale. À Toulouse en 1911, Jean Jaurès rend hommage à l’écrivain, et ses mots résonnent comme l’admiration du politique à ce qui le dépasse, comme le salut à un homme qui a su transcender la politique pour lui donner un horizon nouveau : « Dans la pensée de Tolstoï il y a quelque chose auprès de quoi le socialisme révolutionnaire lui-même semble parfois timide et routinier. Que de fois j’ai remarqué dans Paris qu’il est presque impossible d’apercevoir les étoiles, tant l’éblouissement brutal des lumières d’en bas voile la clarté supérieure. Et nous autres hommes politiques perdus dans la bataille et noyés dans l’intrigue quotidienne nous sommes en péril aussi à chaque instant. Tolstoï nous rappelle qui nous sommes, il nous aide à lever les yeux vers ce ciel peuplé de constellations et à retrouver le sens de la vie. »

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