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Camille Riquier : « Péguy est un philosophe singulier car il croit à ce qu’il dit »

Camille Riquier est docteur en philosophie et maître de conférence à l’Institut Catholique de Paris. Il vient de publier Philosophie de Péguy, ou les mémoires d’un imbécile (PUF). Dans cet ouvrage, il entend redonner sa cohérence philosophique à l’œuvre de Charles Péguy en mettant en lumière, entre autres, les sources pascaliennes et bergsoniennes qui structurent la pensée de l’écrivain. Camille Riquier a également publié en 2009 une Archéologie de Bergson, sa thèse d’État (PUF, Épiméthée) et dirigé en 2014 un ouvrage collectif sur Charles Péguy (Cerf).

Camille Riquier

PHILITT : Selon vous, il faut prendre dans son sens le plus strict la célèbre phrase de Péguy « Tout commence en mystique et finit en politique. » Ainsi, tout devrait toujours commencer et ne jamais finir pour éviter une fatale dégradation. Péguy lui-même est-il contraint à l’impossible ? Doit-il toujours tout commencer ou recommencer ?

Camille Riquier : J’ai consacré tout un chapitre à préciser le sens que devaient prendre la « politique » et la « mystique » chez Péguy, mais je me suis aussi attardé sur « commence » et « finit ». Pour Péguy, rien ne doit finir. D’abord parce que c’est un penseur des commencements et des recommencements. Seul le commencement est beau, digne. Et toute la difficulté pour la mystique est de se maintenir à la hauteur des commencements. On déchoit facilement, le plus souvent par lassitude, par habitude en cherchant à conclure toujours trop vite, c’est-à-dire à vouloir faire une fin. C’est la fin en elle-même qui est mauvaise. Au fond, tout finit toujours mal. Et si ça finit mal, c’est parce que l’on veut faire une fin.

Dans Ève, Péguy ne définit pas l’éternité comme quelque chose qui serait hors-temps. Il n’a pas une conception « durative » de l’éternité. Ce n’est pas un temps très long qui déborderait le temps court de l’humanité (perpétuité). Sa conception est plutôt proche de celle de Boèce qui disait que l’éternité est ce qui ne cesse de commencer. C’est ce qui ne finit pas de commencer. C’est un éternel recommencement, un éternel printemps. L’éternité est le primus tempus : un temps de jaillissement et de fécondité qui n’en finit pas.

Est-ce que, pour Péguy, être chrétien est une manière de recommencer le socialisme ?

Pour Péguy, il y a des pertes irréversibles. C’est un grand inconsolable car c’est un penseur de l’événement. Par définition, un événement n’a lieu qu’une fois. La naissance du monde socialiste a échoué, l’événement a raté son insertion dans le tissu du peuple. Et c’est une occasion qui ne reviendra pas : le socialisme est mort. Parce que le monde moderne, qui s’est substitué à lui, est un monde mort et qu’il ne contient pas de germes suffisants pour permettre une renaissance, Péguy devait penser que le christianisme était là pour faire renaître un mouvement, une espérance, un corps de peuple. Le christianisme rend possible un nouvel événement qui permettrait de sortir du monde dans lequel on s’est installé : le monde moderne. Il rend possible la mystique et ses nouveaux commencements. Péguy serait même tout à fait prêt à dire que l’affaire Dreyfus est le dernier événement en date. Le monde moderne s’est rendu imperméable à la venue d’un nouvel événement, susceptible de bouleverser l’ordre des choses, ou plutôt son désordre établi. Le XXe siècle ne cesse de parler d’événements mais c’est là qu’il en manque le plus cruellement. Pour Péguy, d’ailleurs, quand on parle d’une chose et que l’on ne cesse de la répéter, c’est le signe qu’elle n’existe plus. Elle fait l’objet d’une thèse, le contraire d’une pensée vivante.

Henri Bergson

Élève de Bergson, Péguy fait de la vie une notion centrale de sa philosophie. Dans quelle mesure peut-on affirmer que seuls les mystiques sont authentiquement vivants ?

Péguy ne se voit pas comme un « élève » de Bergson – car cela renvoie à « élevage » – ni même comme son « disciple » – car cela renvoie à « discipline » – il se voit comme « fils » de Bergson. Il ne s’agit donc pas d’une relation scolaire de maître à élève mais d’une relation spirituelle de père à fils.

Mais ce n’est peut-être pas dans Bergson que Péguy puise sa notion de vie. Péguy est un grand lecteur de L’Essai sur les données immédiates de la conscience et de Matière et Mémoire. En revanche, il critique L’Évolution créatrice où apparaît la notion de vie car il y voit un retour à la philosophie du progrès. Pour Péguy, Bergson, le plus grand philosophe des Temps modernes, qui n’était pas moderne, retourne un petit peu dans la modernité avec L’Évolution créatrice, dont certains de ses passages ne sont que « vrais » et non pas « réels ».

La notion de vie viendrait donc d’ailleurs. Peut-être indirectement du Polyeucte de Corneille. La vie, chez Péguy, est liée à la notion de commencement et de recommencement (l’espérance). Le plus beau, le plus vivant, c’est le commencement car nous sommes au plus près de la source jaillissante et des mains de Dieu. Sitôt qu’on a quitté ses mains, c’est pour s’en éloigner et dépérir. Les « saints innocents » tués par Hérode étaient les plus innocents parce qu’ils n’avaient pas connu les flétrissures du temps. C’est le temps lui-même qui est la chute. Et, sur le modèle de la naissance, c’est tout ce qui peut court-circuiter le temps en nous permettant de revenir à la source qui est vie ou revie.

Pouvez-vous nous dire pourquoi le tempérament et le « cœur » de Péguy ne pouvait se prêter à une carrière universitaire classique, c’est-à-dire à celle d’un professeur agrégé et « installé » ?

Péguy n’est pas contre toute université. Dans L’Argent, lorsqu’il critique la Sorbonne, c’est au nom d’une autre Sorbonne, celle qu’il a connue, celle qui défendait les Humanités. Il y eut une belle Sorbonne avant que celle-ci ne meure sous les coups des positivistes et des sociologues remplaçant un à un les philosophes. Pour Péguy, il ne s’agit pas de critiquer l’institution en tant que telle.

Sa vocation, ce à quoi sa mère le destinait, ce pour quoi lui-même était fait, c’était le métier d’enseignant. Sinon, il n’aurait pas tenté l’agrégation, il n’aurait pas, quelques années plus tard, déposé un sujet de thèse en Sorbonne. Le « cœur » de Péguy était là. Il aurait pu se prêter à une carrière d’universitaire classique. Le plus grand sacrifice que Péguy ait fait est d’avoir renoncé à cette vocation. Car son temps exigeait quelque chose d’autre de lui. Il y avait un mouvement socialiste qu’il croyait arrivé à maturité, tout prêt d’éclore en un nouveau monde. Il y avait l’affaire Dreyfus, il y avait l’urgence du combat, une sorte d’appel du devoir. Ces deux vocations se sont contrariées, Péguy a dû répondre à cet appel à son détriment.

Péguy dit toujours qu’il ne s’est jamais renié. En réalité, il s’est renié une fois. Il y a une trahison. Il y a un reniement et c’est le seul qu’il ait jamais commis : c’est le reniement de soi. Mais en même temps c’est le seul sacrifice qui vaille, qui ait de la grandeur : le sacrifice de soi. Péguy a sacrifié le professeur, le philosophe qu’il aurait pu être. Tout la suite n’est qu’une conséquence de ce sacrifice inaugural, qui traverse toute sa prose comme une immense cicatrice. Sa mort n’a pas seulement tué Péguy, elle a également tué l’homme qu’il aurait pu être. Après sa mort, quand Charlotte Baudoin a dû reconnaître le corps de Péguy dont la tête était enveloppée dans sa capote de lieutenant, Henri Boivin en sortit un mouchoir qui était marqué des initiales P. B., c’est-à-dire Pierre Baudoin, le nom qu’il s’était donné pour ses premières œuvres, pour désigner « l’autre Péguy », celui qu’il aurait aimé être, professeur installé et joyeux d’étudier les classiques.

J’ai voulu écrire sur Péguy en tant qu’universitaire pour lui donner le temps qu’il n’a pas eu. Dans son article « Nous sommes des vaincus », Bruno Latour écrit qu’il manque à Péguy l’équivalent d’un Deleuze pour Nietzsche. Nietzsche n’était pas d’emblée un philosophe, il a dû être digéré et « métabolisé », réinvesti dans un autre langage pour être accueilli, pensé, médité. Péguy a toujours eu sa place comme écrivain, mais en un sens j’ai voulu redonner à sa pensée sa cohérence d’ensemble et à ses idées toute leur netteté pour que la philosophie lui fasse sa place tout autant.

Jeanne d’Arc par Jules Lenepveu

Pour Péguy, l’ancien monde alliait une pluralité de forces spirituelles et temporelles dans un « fatras » organique. Comment expliquer l’avènement du monde moderne, le « dessèchement » qu’il implique et le règne de la seule force temporelle de l’argent ?

La meilleure façon pour Péguy de décrire le monde moderne, c’est d’opérer par cas limite en montrant combien ce qu’il est contrarie tout ce qui fut. Car le monde moderne n’a rien de comparable aux mondes qui l’ont précédé, il nous manque les concepts pour le penser et les mots pour le dire. On n’a jamais rien vu d’aussi nouveau et d’aussi singulier. Alors il ne pouvait procéder par parallèles, mais en privilégiant ce qu’il y avait avant lui de plus contraire – procédant par cas limites. Et ce qui s’opposait le plus à lui, c’est le monde chrétien. Le monde chrétien était un « fatras de puissances », de puissances matérielles où l’argent avait sa place parmi d’autres : puissance de la « race », du «  gantelet », de la « dague », des corporations, des corps de métier… L’argent n’achetait pas tout. Celui qui avait telle puissance n’avait pas nécessairement l’autre. Les puissances matérielles se neutralisaient mutuellement et permettaient aux puissances spirituelles de s’épanouir au-dessus. Ce qui est remarquable pour Péguy, c’est que la puissance de l’argent a fini par l’emporter sur toutes les autres puissances. L’argent a tout contaminé. Tout est devenu achetable, négociable, quantifiable.

Alors comment expliquer cette évolution ? L’argent est une puissance. Si vous la laissez à elle-même, elle prend toute la place. Les autres puissances limitaient la puissance de l’argent de l’extérieur, telle une digue. Mais elle a fini par déborder de son lit et à gagner tout un monde. Pour Péguy, le monde moderne est ainsi né par abdications successives. Il n’y a pas eu de complot ourdi par quelques-uns pour ménager une place à l’argent et le mettre au sommet. C’est absurde. C’est l’argent qui est accusé et non ceux qui ont de l’argent. Le passage d’un monde à l’autre s’est fait par abdications, reniements, compromis et lâchetés innombrables. Elles furent commises à l’occasion de l’affaire Dreyfus, mais il faudrait remonter jusqu’à la défaite de 1870 pour en saisir la raison profonde : dans la situation d’une France meurtrie par la dépossession de l’Alsace-Lorraine, qui n’était plus assez forte pour tenir bon et maintenir ce à quoi elle croit (mystiquement), à commencer par la justice qui avait été bafouée. Plus assez forte pour ne pas plier le genou devant l’argent. Le monde moderne, qui a l’argent pour maître, aurait pu naître avant. Mais il y avait toujours quelque chose pour l’empêcher.

Vous reprenez la théorie pascalienne des trois ordres pour distinguer trois types d’individu mystique : le héros (ordre de la chair), le génie (ordre de l’esprit) et le saint (ordre de la charité). D’après vous, Jeanne d’Arc conjugue les trois figures et occupe une place particulière pour Péguy. Pouvez-nous dire pourquoi ?

Jeanne d’Arc a été grande dans l’ordre de la chair (une héroïne). Pour Péguy, même l’éternité est temporelle et a besoin d’un sol pour s’élever. Et c’est à partir de son héroïsme que Jeanne d’Arc a pu accéder à la sainteté. Si elle fut grande dans l’ordre de la chair et de la charité, il fallait là encore qu’un autre montre son génie, qui est le chroniqueur. Car pour Péguy, celui qui est le plus grand dans l’ordre de l’esprit, c’est celui qui rend témoignage, c’est le chroniqueur, c’est le mémorialiste. C’est celui qui va parler pour le saint ou pour le héros. C’est Joinville pour Saint Louis. C’est Corneille pour Polyeucte. Et c’est Péguy qui a montré le génie de Jeanne d’Arc.

Dans ce cas, est-ce que Bernard Lazare conjugue les trois ordres ?

Oui, Péguy le dit explicitement dans Notre Jeunesse. Bernard Lazare est celui par qui le scandale est arrivé, l’affaire Dreyfus, en affirmant le premier l’innocence de Dreyfus, et c’est aussi pour Péguy celui qui a permis la conjonction de toutes les mystiques : la mystique républicaine, la mystique hébraïque, la mystique chrétienne. Il fallut bien que lui-même, rendant possible cette conjonction, incarnât les grandeurs propres à chaque ordre. Il fut un héros, un génie, et « il eut de grandes parties de sainteté » écrit Péguy.

Bernard Lazare

Vous estimez qu’il y a chez Péguy, comme chez Bergson, un primat de l’action sur la connaissance. Pourtant, Péguy que vous citez écrit (dans Avertissement au Monde sans Dieu de M. M. Mangasarian) : « C’est pour cela que les grands hommes d’action révolutionnaire sont éminemment des grands hommes de grande vie intérieure, des méditatifs, des contemplatifs ; ce ne sont pas les hommes en dehors qui font les révolutions, ce sont les hommes en dedans. »

Il ne s’agit pas d’opérer un divorce entre l’action et la pensée, mais plutôt de dire que les grands hommes d’action sont aussi les plus grands penseurs. Pour Péguy, il y a plus dans l’action que dans la pensée. Celui qui agit enveloppe dans son action – si elle est sincère, mystique – un complexe d’idées et de sentiments. C’est pour cela que Péguy se jette d’abord dans l’action socialiste. Lui-même commence par l’action. Sur ce sujet, Péguy n’est pas grec. Il fait sien le renversement bergsonien. Si tout est dans le commencement, il n’est pas nécessaire d’en savoir beaucoup pour savoir l’essentiel. Jeanne d’Arc est ignorante et, pourtant, par l’action qu’elle porte, elle en sait beaucoup plus long. Il y a comme une sorte de pensée implicite qui se trouve comme fondue dans le feu de son action. Péguy irait jusqu’à démentir le proverbe « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ». Pour lui, la jeunesse sait tout, et elle sait parce qu’elle peut. La vieillesse ne sait pas parce qu’elle ne peut plus. De même une idée ne vaut rien si elle n’est incarnée, une idée ne vaut rien si elle n’est prise au sérieux.

Donc, pour Péguy, Jeanne d’Arc est une sainte parce qu’elle est révolutionnaire et non l’inverse ?

La sainteté est le couronnement de l’héroïsme. La sainteté monte depuis des racines terrestres et selon le beau mot qu’il emploie, s’arrache de la terre « avec tous ses racinements ». C’est depuis son combat révolutionnaire que son héroïsme a pu se couronner en sainteté. De la même manière que Polyeucte couronne de sainteté l’héroïsme du Cid, d’Horace et de Cinna.

Vous avez titré votre livre « Philosophie de Péguy, ou les mémoires d’un imbécile ». Peut-on comparer « l’imbécile » Péguy à « l’idiot » de Dostoïevski ?

Quand j’ai choisi le titre de mon livre, j’avais en tête Différence et répétition de Deleuze et sa fameuse distinction entre l’idiotie et la bêtise. Deleuze est un des premiers à vouloir anoblir la figure de l’idiotie en lui donnant même une dignité philosophique à travers Socrate, Nicolas de Cues, Descartes et Dostoïevski. Celui qui fait l’idiot chez Deleuze, c’est celui qui remet tout en cause, qui ne sait pas ce que les autres savent. C’est un incrédule qui est prêt à tout réexaminer. Or, l’imbécile, en un sens, c’est le contraire de l’idiot. C’est celui qui croit tout ce qu’on lui dit, le naïf, le crédule. Péguy dit dans L’Argent qu’il a une maladie, qui est de croire tout ce qu’on lui dit. Il faut en effet être un peu imbécile pour défendre la vérité et la justice, puisqu’on y perd beaucoup. Mais en allant plus loin, nous pourrions dire que ce qui fait de Péguy un philosophe singulier, c’est qu’il croit à ce qu’il dit, corps et âme. Le travers de beaucoup de philosophes, universitaires, c’est d’être très intelligent, très savant, de dire beaucoup de choses, d’adopter une idée, de la rejeter ensuite, d’en adopter une autre, et ainsi de visiter les systèmes et à la fin, risquant le cynisme, de n’en choisir aucun.

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