Œcuménisme et tradition: la perspective catholique selon Nicolas de Cues

L’œcuménisme religieux est souvent pensé comme une idée moderne née du (trop) célèbre aggiornamento. Cette idée est pourtant une signature du christianisme depuis les origines, et constitue le grand souci du théologien médiéval Nicolas de Cues. Sa lecture nous invite à retrouver cette idée telle qu’elle était comprise traditionnellement, dans le cadre de la théologie mystique médiévale d’inspiration néoplatonicienne.

Nicolas de Cues (1401-1464), basilique Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome.

La plupart des débats portant sur le devenir de l’Église catholique dans le cadre de nos sociétés où cohabitent différentes religions, se déclinent de façon binaire. D’un côté, l’on trouve des catholiques « intégristes » devenus marginaux, qui défendent l’autorité de « la vraie foi » contre les autres expressions religieuses. De l’autre, les catholiques « modernistes » se font les adeptes d’une symbiose légère et charismatique, jusque dans la pratique même du rite, entre catholiques, protestants, musulmans et autres. Cette symbiose, encadrée dogmatiquement par l’aggiornamento du concile Vatican II (1962-1965), est qualifiée d’ « œcuménique ».

Il se trouve pourtant que l’œcuménisme n’est pas une idée propre à cette « mise à jour » controversée de l’Église romaine. C’est une très vieille idée héritée de la nécessité, pour les chrétiens primitifs, d’adapter pacifiquement et virilement les exigences de la Révélation aux nécessités diverses de temps, de lieux et de mœurs. Si le mot n’apparaît que tardivement, en revanche l’esprit de l’œcuménisme se manifeste nettement chez Nicolas de Cues, grand théologien mystique, héritier de Maître Eckhart. A cheval entre la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance, il est contemporain des grandes fractures qui ont secoué l’Europe du XVe siècle. C’est un penseur de l’unité au cœur des dislocations. Sa théologie, loin de se limiter aux finesses réservées de la métaphysique spéculative, s’enracine bien plus largement dans ce que l’on peut appeler une « politique catholique de l’esprit », pour paraphraser d’un point de vue chrétien le titre que donne David Bisson dans sa récente thèse sur la doctrine guénonienne.

Une révolution copernicienne de la théologie

Nicolas de Cues, mystique oblige, est un des plus orientaux, ou devrions-nous dire des mieux orientés, des penseurs catholiques. Sa sensibilité n’est pas vraiment celle des scolastiques qui le précèdent. A l’érudition morne et lisse de ceux-ci, il préfère une science au service de la vie mystique. Sa pensée manifeste une hauteur de vue, un goût pour les questions majeures et décisives qui animent le cœur inquiet de l’Homme. Le Cusain est un penseur des Principes. C’est pourquoi il a beaucoup à nous apprendre sur le regard que l’homme de foi peut et doit porter sur la foi qui n’est pas sienne. Il est en effet un philosophe de la conjecture, de l’énoncé qui se sait point de vue sur le vrai, et au sujet duquel il consacre tout un livre, le De Coniecturis. Il replace la question de l’accès au vrai, fondamentale en matière religieuse, dans ce qu’elle est: un chemin vers la Vérité, non la Vérité même. Nicolas de Cues ne confond pas le moyen et la fin : il prend toute la mesure de nos représentations respectives dans notre chemin vers Dieu, qui est la vérité. Il opère ainsi un décentrement du regard de l’homme vers son Origine divine, véritable révolution copernicienne dans la théologie. Ce n’est plus à proprement parler l’institution catholique qui est la mesure du vrai, mais ce dont elle est l’humble servante : Dieu, dans son incompréhensible et irréductible mystère. Cette valorisation humble du Mystère ouvre alors à une pensée de l’altérité. Puisque toute chose est participation de l’Unité divine, l’individualisme quel qu’il soit s’anéantit dans la conscience de l’éternité et par-là même, dans la perception de l’Autre comme un chemin différent vers cette Divine unité: « Ainsi, la vision absolue est dans tout regard, puisque c’est par elle que toute vision est contractée, ne pouvant être rien du tout sans elle » (L’icône ou la vision de Dieu).

Nicolas de Cues pense métaphysiquement le problème de l’altérité au moment où l’Autre, le Musulman, fait irruption dans le destin de la chrétienté lors de la chute de Constantinople en 1453. Le lointain se fait alors prochain, voisin. Nicolas de Cues, après avoir géré avec beaucoup de diplomatie et de tolérance le problème hussite (hérésie bohémienne du XVème siècle) et tenté de réconcilier sous l’autorité papale les églises de Grèce et d’Orient, met en garde les prélats. Dans sa Lettre à Jean de Ségovie, il écrit, confiant et soucieux à la fois: « Si nous procédons selon la doctrine du Christ, nous ne nous tromperons pas, mais son Esprit parlera par notre bouche et aucun adversaire du Christ ne pourra lui résister ; mais si nous choisissons d’attaquer par une invasion en armes, nous devons craindre en usant de l’épée, de périr par l’épée. » Parce que Nicolas de Cues aime de tout son cœur la chrétienté blessée, il juge alors préférable la défense à l’attaque. Mieux : appliquant très concrètement sa révolution copernicienne, il juge la situation non du point de vue intéressé de l’institution catholique, mais du point de vue de la vérité révélée elle-même, qui commande de s’armer de la Parole et qui met en garde contre les vices de l’épée.

Une entente « par le haut »

Tombeau de Sidi Abderrahmane At-Thaâlibi (1384-1471), grand soufi contemporain de Nicolas de Cues.

L’attitude pacifique de Nicolas de Cues n’est donc pas une attitude veule. Elle coïncide avec l’affirmation zélée de la vérité évangélique, et consiste en une prise en charge active et non passive du problème guerrier. L’œcuménisme selon Nicolas de Cues est traditionnel, car hiérarchique et sacré : il se fait « par le haut », et non « par le bas ». Ce n’est pas une adaptation passive aux contingences temporelles qu’il s’agirait de subir, mais une interprétation lucide et active du temps présent sous l’autorité des principes constitutifs de la tradition chrétienne. La pensée du présent n’a donc ici rien de commun aux modernes: là où ceux-ci limitent l’actualité et l’événement à l’aveugle écoulement du devenir et de sa prise en charge capricieuse par l’opinion publique, Nicolas de Cues les rattache à l’autorité des principes théologiques et métaphysiques immuables, constitutifs de la révélation.  Sa pensée du présent s’inscrit ainsi dans le cadre d’une pensée de la stabilité et de l’autorité du sacerdoce dans la gestion morale et « métapolitique » des conflits temporels. Plus précisément, elle s’inscrit dans le cadre sacré de l’histoire universelle du salut.

Nicolas de Cues se fait alors théologien œcuménique en voyant en l’islam un acteur à part entière dans l’accomplissement du plan divin dans le monde : son rôle a été de mettre à disposition du vulgaire des Arabes l’exigeante lumière des évangiles, afin qu’elle soit aperçue et non intégralement rejetée. Pour les plus perspicaces d’entre eux, la vraie mission du Coran, qui est de conduire à la pureté évangélique au moyen initial du langage de la sensibilité, se révèle: c’est pourquoi « le Coran n’est facile qu’aux sages, mais difficile aux autres (sourate 3, 7) » (Le Coran tamisé). Nicolas de Cues reconnaît donc les lueurs de vérité perceptibles dans le livre transmis par Mahomet, avec ses vertus morales et eschatologiques. Mais son exégèse du Coran ne manque pas d’être critique et évangélisatrice: « il apparaît évident que le Coran renvoie les Arabes à l’Évangile comme à la lumière et à la voie droite de ceux qui craignent Dieu ». Le mouvement est donc double: celui d’intégrer le moment coranique dans l’histoire universelle du salut, et de soumettre au sultan Mohamed II les ingrédients d’une conversion au Christ.

Cette entente « par le haut » conçue par Nicolas de Cues consiste en un double dépassement, par l’intérieur, du dogme. Le premier dépassement est d’ordre vertical, dans la mesure où le cardinal héritier de Maître Eckhart formule une théologie métatrinitaire de la déité pure et nue « au-delà » du Dieu trine et vrai: l’Un fonde le Trine, comme le Trine s’ouvre à l’Un. Nicolas de Cues ajoute et privilégie ainsi la théologie négative, qui consiste à parler de Dieu comme l’entité par-delà tout nom, toute forme et toute distinction, à la théologie affirmative qui parle de Dieu positivement, par analogie avec le monde sensible. Le deuxième dépassement est d’ordre horizontal : la mission évangélisatrice de l’Église Catholique est repensée par rapport à la vérité véhiculée par les contenus de foi étrangers, suivant une approche conjecturale. Le projet de paix conçu par Nicolas de Cues est donc bien un projet pensé « par en haut », sur le terrain des principes théologiques et métaphysiques, et non dans l’ordre pastoral ou social des contingences accidentelles et des jeux d’intérêts. C’est ce que le théologien exprime sous le terme de « paix de la foi », titre qu’il donne à l’ouvrage qu’il rédige après la chute de Constantinople.

St Denys l’Aréopagite, père de la théologie mystique néoplatonicienne

Un penseur privilégié de la Tradition

Dans La paix de la foi, Nicolas de Cues imagine un dialogue entre le Verbe, Jésus, et les représentants des grandes religions abrahamiques et orientales pour s’unir dans la conscience d’ « une seule religion dans la diversité des rites ». Les guerres de religion doivent cesser, car par-delà la diversité des rites, un seul culte est fréquemment visé : le culte de Dieu. Nicolas de Cues y démontre ainsi que « la diversité des religions résidait dans les rites plutôt que dans le culte rendu à un seul Dieu qui, dès le commencement, a toujours été présupposé par tous » (H. Pasqua). Nicolas de Cues recherche ainsi un accord raisonnable entre les religions dans ce dialogue céleste, où les sages investis des pleins pouvoirs de l’Esprit acceptent au nom de tous une seule foi à partir de laquelle construire une paix perpétuelle. L’investigation théologique et métaphysique d’une Sophia perennis, « sagesse invisible qui dépasse toute chose », trouve ainsi écho dans le projet civilisationnel d’un œcuménisme pensé métaphysiquement. Ce projet formule avant Leibniz l’idée d’une « philosophie éternelle » et pense d’un point de vue chrétien, avant René Guénon, la thématique d’une Tradition Primordiale, source commune aux diverses religions constituées perceptible dans les similitudes rituelles, mythiques et symboliques. Cette source recherchée depuis toujours est celle du Christ lui-même, promesse de la Révélation primordiale des temps édéniques.

La Tradition universelle ainsi pensée coïncide alors avec une réévaluation de la tradition chrétienne en tant que telle. Nicolas de Cues, avec son principe « fides una, ritus diversus », l’épure en effet des démons de l’exclusivisme dogmatique en la renouant avec les principes fondamentaux de la tradition néoplatonicienne contre laquelle s’est constituée la pensée théologique moderne. Nicolas de Cues se montre en effet fidèle à l’antique théorie platonicienne des Idées qui conçoit l’intellect comme une participation aux archétypes. L’intuition intellectuelle précède et accompagne ainsi la foi en inscrivant au cœur de tous les croyants, y compris non-chrétiens, le désir de Dieu sur la base duquel s’établissent les possibilités d’une entente universelle autour du sacré.

L’œcuménisme de Nicolas de Cues s’oppose ainsi à la fois à l’indifférentisme religieux et à l’exclusivisme dogmatique. Il cherche à penser l’unité transcendante des religions dans une acception harmonieuse de l’œcuménisme, qui prend en charge cette réalité qui aujourd’hui est nôtre : la communauté de vie entre Chrétiens et Musulmans. L’eschatologie unitaire du christianisme ne prend alors pas la forme d’un mélange confus des cultes et des rites : elle refuse l’identité de la conversion et de l’uniformisation rituelle et culturelle. Elle corrige les exigences propres au domaine religieux sous l’égide d’une hauteur de vue métaphysique. Verticale et horizontale à la fois, la doctrine du Cusain dessine alors un Crucifix qui nous exhorte à juger ce que nous sommes avant de juger ce qu’autrui est. Elle exorcise les vieux démons modernistes d’une définition niveleuse et uniformisatrice de l’Église pour la repenser comme ce qu’elle est primitivement, traditionnellement: « l’unité d’une multiplicité sans confusion des natures et des rangs, puisque la vérité personnelle de chacun reste sauve » (La paix de la foi, III, 12).

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