Thierry Bouclier : « Alphonse de Châteaubriant n’a jamais vraiment été pris au sérieux par les autres collaborateurs »

Écrivain mondain et célébré, récipiendaire du prix Goncourt en 1911 pour Monsieur des Lourdines, pressenti à l’Académie française, Alphonse de Châteaubriant évolue, à partir des années trente, vers un mysticisme superstitieux et se compromet, avec son essai La Gerbe des forces écrit en 1937, dans une collaboration assumée et totale avec l’Allemagne hitlérienne, avant de sombrer dans l’oubli. En lui consacrant sa première biographie publiée en 2019 aux éditions Pardès dans la collection Qui suis-je ?, Thierry Bouclier, auteur notamment d’une étude sur Jean-Louis Tixier-Vignancour, lève un pan du voile sur le parcours et les raisons de l’engagement de cet écrivain maudit.

PHILITT : Alphonse de Châteaubriant, qui a connu son heure de gloire à partir des années 1910, est, du fait de son engagement actif dans la Collaboration, tombé dans l’oubli de nos jours. Pourquoi lui avoir consacré une biographie, qui est également sa première[1]? Mérite-t-il, toutes considérations morales mises de côté, d’être redécouvert d’un point de vue littéraire ?

Thierry Bouclier : Quand on relit Alphonse de Châteaubriant, on remarque que ses deux romans principaux, Monsieur des Lourdines et La Brière, n’ont pas vieilli, notamment du point de vue du style. Le vocabulaire est certes recherché mais les lieux décrits n’ont pour ainsi dire pas changé. En effet, la Brière, pour prendre son exemple, est de nos jours un parc régional protégé et son âme est restée comme figée dans le temps. Le roman est à la fois une enquête policière et une description de la vie paysanne du début du XXe siècle particulièrement fidèle et touchante.

Il faut quand même reconnaître que ce sont ses deux chefs-d’œuvre. Son livre de souvenirs, Les Pas ont chanté, se lit également très bien et conserve toute son acuité concernant les horreurs de la Première Guerre mondiale. Le reste de sa production, tels que ses ouvrages mystiques, est plus difficilement abordable. Je pense ainsi à La Réponse du Seigneur, qui n’évoquera plus grand-chose aux générations actuelles, ou Lettre à la chrétienté mourante.

Ses deux premiers romans d’envergure, Monsieur des Lourdines (prix Goncourt en 1911) et La Brière (qui lui a valu en 1923 le Grand prix du roman de l’Académie française), l’ont un peu vite catalogué comme écrivain régionaliste. En quoi cette qualification ne convient pas réellement à Châteaubriant ?

Il n’a jamais revendiqué cette étiquette. Il est plutôt le peintre des paysages sauvages (Dominique Venner disait que le héros principal de La Brière était justement la Nature) et ses intrigues se déroulent dans un cadre rural ou forestier. Il a en effet beaucoup écrit sur les régions de l’ouest de la France, qu’il connaissait particulièrement du fait de ses origines bretonnes, mais au-delà du patrimoine régional qu’il a voulu mettre en valeur, il ne chante pas les spécificités propres à la région bretonne ou poitevine et n’a pas recours au patois, qui sont la marque du régionalisme en littérature. Cette communion avec la Nature sera présente jusqu’à la fin de sa vie, y compris dans les ouvrages qu’il rédigera en exil après-guerre.

Le parc de la Brière

Monsieur des Lourdines l’installe dans le paysage littéraire français mais La Brière le consacre. Percent déjà les premiers éléments d’un penchant qu’on qualifierait de réactionnaire : le combat contre l’industrialisation, la corruption du monde moderne, la fin de l’aristocratie, l’avènement des masses. Préfigurent-ils déjà ce que sera son engagement politique plus tardif ?

Quand il était jeune, il était en révolte vis-à-vis de son entourage familial. Plutôt de gauche au début du XXe siècle, du côté dreyfusard, il cesse toute pratique religieuse jusqu’à la Première Guerre où il retrouve la foi dans les tranchées. Rien ne laissait alors prévoir l’engagement qui sera le sien dans les années 1930.

Mais on peut y déceler, en effet, des éléments comme la lutte entre homme ancien et homme moderne, entre société traditionnelle et société de masse. Ils ont peut-être constitué les prémices de son futur anticommunisme et de sa lutte contre la liberté dont « la passion moderne a été engendrée de l’athéisme des âmes[2] ».

Ces romans développent également une thèse qui lui est chère, à savoir que l’homme peut se racheter par ses propres efforts et aspirations car il possède en lui une force qui peut le délivrer de la fatalité.

Même si l’image d’un écrivain mondain lui a collé à la peau toute sa vie, ses personnages fuient plutôt les mondanités et la vie en société : il s’agit de hobereaux de province et de paysans plutôt rustres. Tous se battent contre la fatalité, que ce soit l’industrialisation à marche forcée ou les coups du sort qui touchent leur entourage. L’Aoustin, le solitaire héros de La Brière, qui est un personnage plutôt proche de l’homme à l’état de nature, s’élève ainsi contre des éléments plus forts que lui : la modernité, la nature, l’amour. Dans Les Pas ont chanté, son autobiographie romancée, Châteaubriant explique qu’il n’aspirait qu’à s’isoler à la campagne au milieu des oiseaux et des arbres.

Comment Châteaubriant était-il considéré par l’opinion publique dans les années 1920 ? Quelle place occupait-il dans les lettres françaises ?

La Brière s’est vendue à 600 000 exemplaires, ce qui représente le plus gros tirage de l’entre-deux guerres. Son côté fantasque et mystique dévoyé n’apparaissait pas encore. On pensait même à lui pour l’Académie française. C’était donc un écrivain établi et tout à fait respectable et respecté, qu’on peut rapprocher d’un Jean de La Varende.

Châteaubriant, c’est aussi une amitié de presque quarante ans avec Romain Rolland. Comment expliquer cette relation, qui a perduré malgré les opinions politiques divergentes ?

Ils ont quand même eu une forte divergence quant à leur interprétation de la Première Guerre mondiale. Romain Rolland, qui était plus âgé, n’avait pas été mobilisé et s’était réfugié en Suisse, alors que Châteaubriant s’était engagé sur le front. Ce dernier n’a pas rejoint Rolland sur son pacifisme intégral. Mais ils ont malgré tout maintenu des liens très forts et ce, même pendant les années 1930 où l’un visitait l’Allemagne nazie pendant que l’autre se rendait en pèlerinage en URSS. Ils ont finalement été victimes du même aveuglement en politique, mais dans des directions opposées. Même La Gerbe des forces n’a pas entravé leur amitié, comme ils le disent dans leur correspondance, qui a d’ailleurs été publiée. Il n’en a pas été de même de l’amitié entre Drieu et Aragon par exemple, qui n’a pas survécu au revirement du premier. Il faut dire que Rolland a, selon les dires de Châteaubriant, sauvé ce dernier d’une dépression assez grave après la Première Guerre. C’est aussi lui qui a lancé son cadet en littérature.

Romain Rolland au balcon de sa résidence du 162 boulevard de Montparnasse. Châteaubriant était un habitué des lieux.

Châteaubriant semble être un homme de paradoxes : d’abord à gauche et pacifiste, dreyfusard, ami de Romain Rolland, chrétien puis chantre de l’Allemagne nazie et païenne, collaborateur mais pas antisémite. Comment le comprendre ?

De nombreuses personnalités issues de la gauche, philosémites, dreyfusardes, antiracistes ont basculé ensuite dans la collaboration. Souvenons-nous de Drieu La Rochelle que Bernard Lecache saluait au début des années 1930 comme faisant partie des personnalités qui étaient le plus engagées auprès de la LICA pour lutter contre l’antisémitisme et le fascisme. De nombreuses études récentes, telles que l’ouvrage de Simon Epstein, Les Dreyfusards dans la collaboration, ont montré comment ce basculement s’est opéré. Un chapitre est d’ailleurs consacré à Châteaubriant. Même dans sa période sulfureuse, qui débute après la parution de son livre La Gerbe des forces en 1937 où il déclare sa flamme à l’Allemagne nazie, il ne publie pas une seule ligne à l’encontre des juifs. Dans son journal La Gerbe, qui a été fondé en juillet 1940 et qui a paru jusqu’en juillet 1944, il y avait certes des journalistes antisémites et des articles hostiles aux juifs, mais Châteaubriant ne s’est jamais compromis sur cette question. On note ainsi, dans Procès posthume d’un visionnaire :

« La question juive est très simple pour moi. Là où les juifs se sont implantés dans notre patrimoine historique, ils sont chez eux. J’ajoute que l’activité juive a créé un tel mouvement de vie dans la plupart des parties du monde qu’on ne pourrait plus se passer d’eux[3]. » Il dit également : « Je n’ai aucune animosité contre les juifs parce que les juifs ne comptent absolument pour rien dans ma conception des causes de la décadence de notre civilisation d’Occident[4]. »

Châteaubriant est un exemple étonnant de nazi pro-sémite. Même Drieu, qui n’était pas aussi fasciné par l’Allemagne nazie que Châteaubriant, a dérivé dans l’antisémitisme dans son Journal.

Comment expliquer son cheminement progressif vers cette foi si ardente ?

La Première Guerre est sans conteste l’élément déclencheur. Toutes les lettres qu’il a écrites à sa famille et à Rolland attestent qu’il retrouve la foi à ce moment-là, ce qui est finalement assez naturel dans un tel contexte. Il considère, notamment dans Lettre à la chrétienté mourante, que l’Europe en général et la France en particulier font partie d’une civilisation chrétienne qui se meurt. Il prédit la sécularisation et la déchristianisation dès la fin de la Seconde Guerre alors que cela n’était peut-être pas encore forcément perceptible à ce moment-là.

C’est avec La Réponse du Seigneur que transparaît pour la première fois, dans une œuvre de fiction, son penchant pour la religion. Il y expose l’importance de la prière et de la contemplation pour atteindre la vie heureuse. Il était un chrétien paradoxal : animé d’une foi très forte, il n’était pourtant pas « homme d’Église » ; il ne parle pour ainsi dire jamais du clergé. Sa spiritualité est complètement détachée de l’Église terrestre.

Ne peut-on pas dire que c’est le mysticisme de Châteaubriant qui l’a fourvoyé dans les affres de la collaboration, lui qui a vu en Hitler un héros visionnaire qui infuse le sens du mystère, l’élan spirituel à même de guider les masses qui s’autodétruisent ?

Oui, même s’il faut bien se replacer dans le contexte de l’Allemagne de 1940. Ce qui s’est passé entre 1940 et 1945 n’était pas prévisible avant 1940. Les abominations du régime nazi n’avaient pas non plus eu lieu, ou du moins n’étaient pas publiques, au moment où Châteaubriant s’est rendu en Allemagne. Il ne voit pas la brutalité du régime. Il voit une Allemagne du plein emploi, des grands rassemblements patriotiques de Nuremberg, un pays jeune et dynamique qui a tourné le dos à l’instabilité du pouvoir comme c’est alors le cas en France. Il admire la renaissance du cérémonial médiéval, de l’idéal chevaleresque. Il évoque aussi dans La Gerbe des forces ses contacts avec la population locale, qu’il rencontre dans les tavernes des villages.

Il faut dire qu’il a été l’une des rares personnalités à s’être rendues en Allemagne nazie durant l’entre-deux guerres et l’un des seuls, avec peut-être le journaliste Paul Ferdonnet (celui qu’on surnommera « le Traître de Stuttgart ») à s’engager pour ce régime, alors que de l’autre côté, les voyages en URSS étaient fréquents (on pense à Gide et son Voyage en URSS, Aragon et son Front rouge ou Hourra l’Oural etc.).

Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’au moment où Châteaubriant s’extasie sur les grandes messes païennes, dont les recensions parsèment son ouvrage, le pape Pie XI publie son encyclique, Mit Brennender Sorge, le 10 mars 1937, qui fait une critique sévère du régime allemand (le culte de l’Etat et du chef, le racisme, le paganisme…). Mais cela ne refroidit en rien Châteaubriant.

Sa pensée politique évolue du fait de l’expérience traumatisante de la Première Guerre mondiale : il devient pacifiste, pro-européen, antimoderne, antinationaliste, anticapitaliste et antibolchevik. Cela lui permet d’ailleurs de prédire, dès novembre 1918, le retour de la guerre « d’ici vingt ans ».  

Châteaubriant décrit brillamment les horreurs de la guerre dans Les Pas ont chanté, qu’il compare à la danse lancinante et inexorable du serpent Kaa, ce « monstre qui dévorera le monde ».  Qu’on me permette juste de citer un extrait, d’une beauté tragique et rythmée :

« Kaa, tout en dansant, lève sa tête et regarde au fond des êtres. Il sait à quoi s’en tenir !… Les hommes ne voient pas, ne comprennent pas ! Les hommes ne comprennent pas, non seulement ce qui arrive, mais ce qui leur arrive ! Une immense ignorance est ce qui remplit leurs esprits, comme est remplie d’humus tassé, hermétiquement et à plein volume, toute la cavité d’un crâne de squelette, exhumé après plusieurs siècles des fonds de la terre.

Et Kaa continue, sans jamais se hâter, sans jamais s’interrompre ! »

Il y a de nombreux combattants de la Première Guerre mondiale qui sont devenus hostiles à la guerre après l’avoir éprouvée et dont l’engagement a été pro-européen. Cette guerre est, selon eux, le fruit des nationalismes cocardiers des différents pays d’Europe. Cela est vrai chez Céline, Drieu ou Châteaubriant. Ce dernier ne ressort pas nationaliste de la guerre, il est même farouchement contre ce courant. Le rapprochement ici avec Drieu est saisissant, ce dernier réservant au nationalisme des lignes assez féroces. À la sortie de la guerre, ils ne sont plus en phase avec Maurras et l’Action française.

La volonté de vouloir faire la paix avec l’Allemagne et se réconcilier les poussera dans un engagement européen passionné ; puis, de pro-européens, ils deviendront pro-allemands et sombreront ensuite dans la collaboration. Le cas de Joseph Darnand est typique : déclaré artisan de la victoire en 1918, il se comporte en héros en 1940 puis s’engage farouchement dans la collaboration.

Il y a un avant et un après La Gerbe des forces. Il devient subitement infréquentable. En quoi cet ouvrage a une incidence sur sa carrière littéraire, ses idées et même sa vie ? Brasillach a qualifié cet ouvrage de « démission de l’intelligence ».

Dans l’ensemble, il n’y a pas eu de bon accueil de ce livre. Et le témoignage de Brasillach est révélateur. Ce dernier était certes plus engagé pour l’Espagne franquiste et l’Italie mussolinienne mais La Gerbe des forces a également été très mal reçue par des gens qui se lanceront plus tard dans la collaboration.

Dans un article paru dans l’Action française, et repris dans Les Quatre jeudis, son recueil de critiques littéraires paru en 1944, Brasillach avait pourtant fait une très bonne recension de La Réponse du Seigneur ; il le décrit ainsi comme « une protestation magnifique contre les conceptions égoïstes de la vie, une protestation qui ne se contente pas de dire non mais qui construit. »

Tout change avec La Gerbe des forces, qui a constitué un tournant radical dans sa carrière littéraire. Saint-Loup, dans J’ai vu l’Allemagne, dit que Châteaubriant s’est suicidé avec cet ouvrage. Sans cet engagement politique ultérieur dans la collaboration, La Gerbe des forces aurait pu très bien être un accident de parcours (comme cela fut le cas pour Bertrand de Jouvenel, compagnon de route de Jacques Doriot avant la guerre mais qui s’est fait discret pendant l’Occupation et qui n’a pas été inquiété par l’épuration). À partir de sa publication, le Châteaubriant d’avant 1937 n’existe plus.

Il a même été obligé de se faire discret et de s’exiler temporairement en province au moment de la déclaration de guerre, entre septembre 1939 et juin 1940. Un certain nombre de journalistes de Je Suis Partout avaient d’ailleurs été arrêtés à ce moment-là sur ordre du ministre de l’Intérieur Georges Mandel, comme Alain Laubreaux et Charles Lesca. Châteaubriant s’est « réfugié » à Sens, non loin de Paris, ce qui prouve que la police française n’a pas déployé énormément d’efforts pour le retrouver.

Châteaubriant était plutôt un collaborateur à part, souvent considéré comme illuminé. Pouvez-vous nous parler de sa place dans la France de l’Occupation et du rôle qu’y a joué son journal, La Gerbe?

Ce journal a eu une certaine influence, son tirage était de 140 000 exemplaires, loin derrière les 300 000 de Je Suis Partout mais c’était néanmoins assez important. C’était un journal avant tout littéraire, avec les collaborations de plumes non négligeables, comme Abel Bonnard, Jacques Chardonne, Paul Morand, Georges Blond, Jean Anouilh, Jean Giono, Henry de Montherlant, Marcel Aymé, Paul Chack, Pierre Drieu La Rochelle, Louis-Ferdinand Céline, Sacha Guitry, Jean Cocteau, Lucien Combelle, Robert Vallery-Radot… Tout ce que la France comptait d’auteurs en vue y ont collaboré.

Châteaubriant donnait des conférences qui étaient assez suivies, par exemple en zone libre, où le monde se pressait pour l’entendre. On comptait 3 000 participants au palais de Chaillot. Il est toujours resté un collaborateur intellectuel. S’il a bien été présent au moment de la constitution du Front Révolutionnaire National, qui était un mouvement (éphémère) regroupant les grandes formations politiques, de Déat et son RNP à Bucard et son Parti Franciste, hormis le PPF de Doriot qui ne s’est pas prêté à la manœuvre, il n’a pas joué d’autre rôle politique et n’a pas eu de rôle militant comme Doriot ou Déat avec des partisans et une volonté de prise de pouvoir.

Meeting du Front révolutionnaire national au Vél’d’Hiv le 11 avril 1943. De gauche à droite : Alphonse de Châteaubriant, Marcel Déat, Marcel Bucard

À part cela, il s’est engagé dans le groupe Collaboration, qui là encore est davantage un mouvement intellectuel et littéraire. Il a aussi été membre du comité d’honneur de la LVF (la Légion des volontaires français contre le bolchevisme), il a signé en juin 1944 l’appel des ultras de la collaboration pour mettre fin au régime de Vichy et instaurer un Etat à la solde de l’Allemagne. Il a donc été très loin dans son engagement mais ce dernier est resté personnel. Ce n’était pas un engagement au sein d’un parti de masse avec un projet politique.

Il n’a, à ce titre, jamais vraiment été pris au sérieux par les autres collaborateurs, tel Rebatet, qui le décrivent souvent comme un vieillard chenu et boitillant.

Il avait donc des rivaux mais peu de disciples, hormis Saint-Loup, qui était pourtant païen et issu de la gauche. Ce dernier a avoué qu’il était devenu national-socialiste en lisant La Gerbe des forces. Il a rencontré Châteaubriant en 1940 et a participé à l’aventure de La Gerbe avant de partir sur le front de l’Est. Mais il n’y a pas d’école de pensée, à l’instar de celle de Maurras.

Parmi les relations qui ont compté pour lui et qui ont joué un grand rôle dans sa vie, notons Gabrielle Storms, la mère d’André Castelot (qui a été secrétaire particulier de Châteaubriant à partir de 1934 et a collaboré à La Gerbe). Germaniste, elle était totalement acquise aux idéaux nationaux-socialistes et c’est elle qui l’a initié. Ils sont allés trois fois en Allemagne ensemble. C’est aussi elle qui lui a sauvé la vie à la Libération. En effet, Châteaubriant, fidèle à son aveuglement, considérait qu’il n’avait rien à se reprocher et souhaitait rester à Paris. C’est elle qui l’a emmené à Sigmaringen. Sans elle, il aurait certainement subi le même sort que Paul Chack.

Ils se sont ensuite réfugiés en Autriche, alors qu’un mandat d’arrêt était lancé contre lui et qu’il avait été condamné à mort par contumace. Pour Saint-Loup, les autorités françaises, qui savaient qu’il se trouvait à Kitzbühel mais qui avaient d’autres préoccupations, n’ont pas réalisé de grands efforts pour le retrouver. Priorité était donnée à la recherche de responsables politiques ou de criminels de guerre.

C’est d’ailleurs en Autriche que sa route recroise indirectement Romain Rolland. En effet, il a trouvé refuge chez Hedwige Petzold, la veuve du poète Alphonse Petzold, qui était lui-même ami de Rolland. C’est au nom de cette amitié, qui a perduré au-delà de la mort, qu’elle a accepté de le secourir, jusqu’à son décès en 1951.

Rares sont les livres de Châteaubriant à être encore commercialisés de nos jours. Quels ouvrages recommanderiez-vous ou penseriez-vous qu’il serait important de rééditer ?

On ne peut que déplorer que ses livres ne soient plus réédités. Cela viendra peut-être ; Rebatet l’a bien été dans la collection Bouquins récemment. Un éditeur pourrait s’atteler à la réédition de ses œuvres. La Brière ferait également un beau film (il n’y a, à ce jour, qu’une adaptation, qui date de 1925, par Léon Poirier).

Céline et Drieu La Rochelle ne connaissent pas vraiment ce problème. Il y a peut-être aussi une certaine frilosité ou alors un désintérêt des maisons d’édition. En dehors du côté « sulfureux », elles se disent sans doute que la réédition ne rencontrera pas le succès escompté. Chateaubriant est d’ailleurs certainement moins polémique que Brasillach ou Rebatet car il n’était pas antisémite. Pour que cela fonctionne en termes de ventes, il faut que cela fasse du bruit, donc que cela scandalise. Ce fut un peu le cas avec Rebatet et la réédition des pamphlets de Céline sera à coup sûr un grand succès de librairie. Chateaubriant, à côté, est plus anodin et le republier n’équivaudrait pas à un quelconque acte politique.

Il faudrait mettre de côté son engagement. Il reste un grand écrivain. Malheureusement, plus le temps passe, plus cette question devient clivante alors qu’elle devrait être traitée de manière plus sereine. Il est devenu impossible d’évoquer cette période sans que le débat s’hystérise. Il y a encore trente à quarante ans, des gens comme Maurice Bardèche, Jean Mabire ou Lucien Rebatet étaient invités à Apostrophes ou Radioscopie. Quand sa biographie de Brasillach est sortie, Anne Brassié était invitée à en parler à la télévision. De nos jours, il n’en serait plus question et cela ne plaide pas pour une réhabilitation littéraire de Châteaubriant.

Son œuvre posthume a, cela dit, été abondante, grâce aux efforts de son fils qui a publié ses inédits, ainsi que sa correspondance avec Romain Rolland.

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[1] Si l’on excepte l’étude de Louis-Alphonse Maugendre : Alphonse de Châteaubriant 1877-1951. Dossier littéraire et politique, éditions André Bonne, 1977

[2] In Procès posthume d’un visionnaire, Nouvelles Editions latines, 1984

[3] In Procès posthume d’un visionnaire, op. cit.

[4] Ibid.