Une grande Comédie humaine, voilà la toile qu’Honoré de Balzac souhaitait tisser au terme de son œuvre immense. Il donna donc sa coloration tragique au Colonel Chabert pour embrasser plus largement les réalités de la vie humaine. C’est qu’elles sont présentées sous leur plus mauvais jour dans ce roman qui fait suite à la désillusion de l’Empire : « Que voulez-vous ! dit Chabert, notre soleil s’est couché, nous avons tous froid maintenant ».
Le colonel Chabert est le héros d’une sanglante victoire remportée par Napoléon contre les Russes à la bataille d’Eylau en février 1807. Chargeant dans la mitraille avec son régiment de cavalerie, Chabert décide de l’issue des combats mais est laissé pour mort. Quand par miracle il sort sauf de la fosse enneigée où l’on avait jeté les cadavres, seuls les corbeaux croassent encore sur la plaine prussienne. Il vagabonde plusieurs années en Allemagne avec ses blessures et son dérangement. Une seule chose l’occupe arrivé à Paris : récupérer sa fortune de comte d’Empire et dissoudre le mariage contracté par son épouse avec un aristocrate en vue à Saint-Germain, le comte Ferraud. Exerçant un métier judiciaire aujourd’hui disparu, on retrouve l’avoué Derville déjà présent dans Gobseck et dans le Père Goriot, qui aide Chabert par charité dans son combat contre l’oubli. Les hommes ne lui sont toutefois d’aucun secours, car la gloire qui auréole le mort se retourne contre le vivant : puisque ses compagnons sont morts et que sa femme le voue à la tombe, personne ne veut croire le misérable quand il revendique la proriété de son nom illustre.
La judiciarisation moderne de l’identité
Exemple de héros chevaleresque en quête de lui-même, Chabert se heurte aux obstacles juridiques d’un siècle bourgeois. Il se révèle tout à fait incapable de s’abaisser à la médiocrité des scribouillards pour satisfaire les exigences d’un droit procédurier. Balzac décrit avec réalisme ce que la place nouvelle donnée au droit par son siècle a d’inhumain, alors que le domaine de l’Etat, c’est-à-dire de son contrôle systématique, n’avait pourtant pas encore atteint sa pleine extension. Décrivant des changements que la modernité a rendus évidents plus tard, le Colonel Chabert mérite une attention différente de celle qu’il reçoit habituellement pour sa seule qualité littéraire.
Après que Derville ait accepté de l’aider, l’avoué lui explique les arcanes du droit qu’il faudra emprunter afin de récupérer son titre, ses biens et sa femme. Le premier de ces travaux est d’abord de justifier son identité devant des juridictions de la Restauration peu émues par le souvenir napoléonien. Chabert vit le début d’un processus qui fera de l’identité juridique le cœur de la vie moderne. La France révolutionnaire entre dans la modernité en faisant de l’identité une institution de. police. Elle crée l’état civil à partir des registres paroissiaux, instaure l’immutabilité absolue des noms de famille, et impose la production d’un passeport pour les déplacements intérieurs au pays. Aujourd’hui, cette institution rend de nombreux gestes du quotidien dépendants de la possession d’une identité reconnue par l’Etat. Les actes de la vie privée comme la consommation ou la souscription à un prêt immobilier ne sont accessibles qu’avec des documents d’identité. Dans l’achat d’une voiture, dont l’usage est lui-même au contrôle renforcé qu’est le permis de conduire, dans la vente d’une maison, dans la réception d’un héritage, ou dans la conclusion d’un contrat de travail, l’identité et sa preuve constituent le socle d’un système de contrôle administratif. Alors que l’arrivée de la carte bleue laissait encore la porte ouverte aux paiements en liquide, leur remplacement progressif par des moyens de paiement sans contact, oculaire, facial ou digital est en passe de diminuer encore les frontières de l’anonymat. Quant à eux, les actes liés à la puissance publique sont soumis aux mêmes conditions de traçabilité des êtres humains, autant pour la bonne élaboration des politiques publiques que pour la redistribution de richesses passant toujours davantage entre les mains de l’Etat.
Chabert doit donc passer devant les tribunaux pour prouver son identité. Avant le « quoi ? » faisant l’objet de la requête, le droit moderne demande donc le « qui ? » avec la vigueur nouvelle d’un appareil d’Etat. Le contraste est marqué avec l’époque médiévale où l’identité n’était guère juridique mais sociale, apportée par voie de témoignages. En transposant la situation du colonel à notre XXIe siècle, on comprend que les anonymes, malgré eux ou volontaires, sans-papiers ou ermites, sont les nouveaux marginaux de la modernité. La vampirisation moderne de l’existence par le juridique les bannit de bien des actes élémentaires de la vie quotidienne.
L’injustice du droit
Tout s’oppose à l’ambition de Chabert : « J’ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre ! » s’écrie notre héros. Lui riche, que n’eût-il pas été écouté ! À Chabert qui vivait déjà des prébendes du bon Derville, il parut « impossible de vivre en plaidant, il fut pour lui mille fois plus simple de rester pauvre ». Un autre obstacle vient obscurcir la route du héros d’Eylau. Cet obstacle, c’est l’empire du fait sur le droit. Derville l’affirme : les juges pourraient déclarer nul le mariage où « se rencontrent les liens les plus faibles, au profit du mariage qui en comporte de plus forts, du moment qu’il y a eu bonne foi chez les cocontractants ».
Contrairement à ses premières noces, l’épouse du colonel a en effet donné deux enfants au comte Ferraud. Les prétentions légitimes du colonel menacent de se fracasser contre ce qui apparaît comme un conservatisme cruel du droit, qui profiterait aux méchants et punirait les justes, tout cela pour deux enfants. Chabert enfin reconnu, le droit ne tiendrait pas la promesse de son nom ? « Ma nature est ainsi faite que je préfère une injustice à un désordre » : le droit consacre la formule de Goethe dans le destin de Chabert comme en d’autres occasions. La prescription en matière pénale est l’un de ces arrangements faits par le droit dans le dos de la justice. Il fixe un délai de prescription de l’action publique pour les crimes de droit commun à 20 ans après la commission de l’infraction. En matière civile, la même logique gouverne le mécanisme de l’usucapion, ou prescription acquisitive, en vertu duquel des biens meubles ou immeubles peuvent être acquis par leur possesseur sans titre au dépens de leur propriétaire, après plusieurs années.
Comme le soulignait la critique marxiste, le système juridique n’a pas de neutralité axiologique. La modernité occidentale le met notamment au service de l’ordre économique. Michel Foucault remarquait comment, à propos de l’évolution des peines appliquées aux atteintes aux biens dans l’Angleterre de la révolution industrielle, le capitalisme étend un manteau protecteur sur les biens des nantis tout en punissant les misérables. Mais l’autre injustice du droit, ontologique cette fois, tient à sa préférence persistante pour l’ordre social, dont Chabert est la victime. Dans cette optique, le droit prend en compte le vernis de validité agréé par la société et conféré par le temps aux droits pourtant mal nés que sont le mariage et les enfants du comte et de la comtesse Ferraud. L’ordre social serait ainsi préservé de droits légitimes, mais antérieurs et faibles, qui auraient pu désagréger une famille.
Le doute identitaire, source de folie
Sans consécration juridique de l’identité du colonel, la société est confirmée dans une incrédulité bien pardonnable devant un inconnu qui se réclame d’un héros mort depuis des lustres. Elle reconnaît au droit une autorité dans la déclaration du vrai et du faux. La réaction commune est donc de l’accuser de folie. Dans Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique (1961), Michel Foucault analyse ce traitement comme une réaction moderne, la modernité ayant horreur de la folie et de l’irrationnel, deux proscrits du cartésianisme au moment où la raison est théorisée puis glorifiée comme valeur supérieure. Les sociétés européennes pré-modernes attribuaient pourtant aux fous une place de choix. Loin de les interner, le Moyen Âge leur prêtait le don de « voir la vérité à l’envers et non pas à l’endroit », détenteurs d’une voie d’accès alternative à la vérité. Dans les années 1815, la fureur du colonel devant les rires qui accompagnent la déclinaison de son identité lui vaut cependant d’être enfermé en Allemagne : « Voilà un pauvre homme qui croit être le colonel Chabert ! »
La stigmatisation de folie est performative, c’est-à-dire que son énonciation crée sa véracité. Elle rassure l’imprécateur en le plaçant dans une rationalité bienséante et met le destinataire par la même occasion hors du champ du compréhensible. Une accusation répétée de toute part ébranle l’homme le plus solide et l’isole de la réalité vécue par la collectivité des normaux. La même solitude qui amène Robinson à humaniser son chien Tenn dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, témoignant d’un glissement heureux vers la déraison, fait ainsi entrer Chabert une souffrance indicible : « […] mon nom m’est désagréable. Je voudrais n’être pas moi. Le sentiment de mes droits me tue. » Renié par le droit et par les hommes, notre héros se déclare prêt à abandonner son nom plutôt que de souffrir un tel décalage entre sa conscience et la réalité, c’est-à-dire à entrer de plain pied dans la folie. De retour en France, il garde une peur terrible de Charenton, l’asile parisien. L’épouse du comte Ferraud l’en menace d’abord pour le convaincre de ne pas revendiquer ses droits putatifs contre son deuxième mariage et sa fortune.
Chabert est convaincu par l’avoué, Derville, que choisir le procès en dissolution du second mariage est une mauvaise solution. Transigeons à l’amiable, dit-il, pour faire reconnaître vos droits. D’ailleurs, il n’est pas dans l’intérêt des puissants comme la comtesse Ferraud de mettre sur la scène judiciaire ses affaires privées. La transaction à l’amiable, ancien article 2052 du Code civil, est la solution des indigents, qui leur permet d’économiser les frais de justice. La comtesse rejette finalement cette option pour recourir à des moyens bien plus pernicieux. La comtesse met en scène ses enfants pour que son ancien époux comprenne le danger qu’il fait courir au bonheur de sa nouvelle famille. Gonflé de bons sentiments à la vue des jolies têtes blondes, le brave homme s’écrie : « Je dois rentrer sous terre. Je me le suis déjà dit. » Il fait alors dresser par Derville un acte authentique en vertu duquel il abandonne toute prétention future sur son mariage et sa fortune. À quelques instants de la signature, il découvre cependant la supercherie. Tout ce théâtre était monté par la comtesse pour l’apitoyer ! Peut-être le droit finit-il par montrer ses limites. Par dégoût d’une époque naissante si bourgeoise, mesquine et étrangère aux idéaux du vieux grognard, il fait la promesse qu’il ne serait jamais une menace pour sa femme. « Vivez tranquille sur la foi de ma parole, elle vaut mieux que les griffonnages de tous les notaires de Paris. » Sur ces mots il s’en va et finit sa vie dans un hospice de vieillesse, dérangé par ses souvenirs napoléoniens, qui après tout valaient bien la réalité d’ici-bas. Chabert oppose ainsi sa vertu pré-moderne à un légalisme moderne victorieux qu’il ne peut comprendre puisque le produit de la nouvelle époque. Sa parole, qui s’apparente au fameux « non-droit » du doyen Jean Carbonnier, n’a-t-elle pas la même solidité que le plus authentique des actes authentiques ? Le Colonel Chabert nous donne donc à voir un héros en décalage avec son époque : un grognard aux vertus chevaleresques qui se dépêtre dans des virgules de notaires prêtes à l’enterrer une seconde fois, un soldat inadapté à un monde où la survie tient désormais davantage au maniement du coupe-papier que du sabre.
Antoine de la Tour
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