Noëlle Roger : entre l’adamique et le luciférien

L’œuvre de Noëlle Roger (1874-1953) a l’odeur des plumes d’Icare brûlant après que celui-ci se soit imprudemment approché du soleil. Sans que cette humanité se soit détachée de ses mythes fondateurs, elle s’élance à toute allure dans un monde inconnu où tout reste à redéfinir. Cependant, Noëlle Roger n’est pas Marinetti : chez elle, Mafarka est vaincu et le triomphe apparent n’est qu’une dernière démesure avant le silence sépulcral, un trouble passager dans le rythme imperturbable du temps.

Hélène Dufour (Noëlle Roger)

L’immense Rétrofictions, « Encyclopédie de la conjecture romanesque rationnelle francophone », explique, à propos des œuvres d’une certaine Noëlle Roger, que « l’homme [y] est incapable de maîtriser les progrès de la science, et il est plus prudent que le savoir reste entre les mains d’une élite qui en évitera la propagation intempestive. De toute façon, semble penser l’auteur – et elle n’est pas la seule, – l’âge d’or de l’humanité se situe nécessairement derrière elle. » En quelques lignes, Guy Costes et Joseph Altairac ont réussi à capter la trame de fond de l’œuvre de cette grande méconnue qu’est Noëlle Roger : l’angoisse d’une humanité ayant dépassé son propre seuil, sa limite tacite. Il nous faut d’emblée préciser que Noëlle Roger est un nom de plume que nous devons à Hélène Dufour, journaliste genevoise né en 1874. Marié à un anthropologue anglais, elle voyage beaucoup au début du siècle dernier, assistant notamment aux derniers souffles de l’Empire ottoman, commençant alors sa mue vers la République qu’il n’est pas encore. Hélène – qui en tire une œuvre abondante – est elle aussi, sans le savoir, dans cette période de métamorphose, car Noëlle Roger est déjà née, mais signant un livre sans grand rapport avec le reste de son œuvre future. Le véritable événement amenant à bout cette transfiguration est le premier conflit mondial, qu’elle traverse comme infirmière. C’est après cette période, gestation traumatique de la modernité technicienne, que Noëlle Roger fonde une véritable œuvre d’anticipation, faisant autant échos aux incertitudes et aux craintes passées (celles des gothiques ou des symbolistes) qu’aux élans futurs (que porte la science-fiction alors la plus récente). 

Sa littérature semble hantée par une idée, un rapport dialectique traversant ses protagonistes dès ses premières œuvres de fiction : celui entre la connaissance et la sécurité. Dans son premier roman, Celui qui voit, paru en 1926, le dandy londonien Lord Clarence finit par se supprimer après sa découverte d’un document antique permettant d’accéder à l’omniscience. Le schéma se répète un an plus tard dans Le livre qui fait mourir, où un mystérieux manuscrit médiéval levantin provoque la mort de ses lecteurs. Cette présence de gnose malfaisante, de savoir empoisonné, construit un univers angoissant, tributaire du Faust de Goethe et des délires fin-de-siècle présumant le transhumanisme à la manière de Villiers de l’Isle-Adam : L’Êve Future mais aussi certains Contes cruels.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme

Le Nouvel Adam, réédition La Baconnière, 2022

Rappelant évidemment Frankenstein de Mary Shelley, Le Nouvel Adam trouve sa genèse, à l’instar des autres ouvrages de Noëlle Roger, dans une inspiration matricielle, dans une vision démiurgique : « Le Nouvel Adam, je l’ai vu lorsqu’un jour, à Harlem, le docteur Eugène Dubois a posé dans mes mains le crâne du Pithécanthrope, intermédiaire entre le singe et l’homme, qu’il rapporta de Java. Si on parvenait à rendre plus actif un cerveau humain, qu’adviendrait-il ? » Connaissant le voyage qu’il y eu entre l’homme de Java et nous, Noëlle Roger se propose d’explorer le bond suivant, celui nous séparant de notre prochain stade évolutif, cet être qui nous fera passer pour des singes à peine plus réfléchis qu’homo erectus.

Le récit nous installe dans le quotidien du docteur Fléchère, grand nom de la médecine parisienne, devant notamment sa renommée à sa découverte concernant certaines glandes endocrines décuplant les capacités des animaux sur lesquelles elles furent testées. Dans un accès prométhéen et poussé à devancer l’évolution de l’espèce, Fléchère, par une lobotomie clandestine, introduit ses glandes au sein du cerveau d’un étudiant ayant tenté de se suicider quelques heures auparavant. Ce dernier, Hervé Silenrieux, se découvre à son réveil post-opératoire une intelligence proprement monstrueuse, dépassant celle de tous ses instructeurs. Conscient de son génie, Silenrieux ambitionne d’anéantir la maladie, de rendre caduque le principe même de médecine, sans s’embarrasser des atermoiements éthiques qu’entrainent ces opérations expérimentales. Silenrieux ne bronche pas, par exemple, d’inoculer un vaccin dangereux à des enfants miséreux car, comme il le dit : « Le père est mort, la mère est une alcoolique qui consentirait à tout, moyennant de l’argent. Ces enfants sont prédestinés à la tuberculose… Alors… même si la chose tournait mal, ce que je ne pense pas, je n’aurais fait qu’avancer leur échéance… » Bien loin de lui est le serment d’Hippocrate. Face à cette situation folle, Fléchère se perd en dilemmes moraux. S’il se trouve un temps être fasciné par cet étudiant révolutionnant autant méthode que déontologie et lui semblant tout à la fois un élève, une création et un fils de substitution (le sien s’étant tué lors d’une expérience ratée, funeste présage du destin), le docteur est tout de même traversé par des interrogations le dépassant : « Vous avez attiré dans le présent un être de l’avenir, un être qu’il aurait fallu attendre des siècles peut-être… des siècles de lente évolution qui lui auraient acquis un développement spirituel égal à sa puissance cérébrale… ». 

Cette fable confronte ces personnages à eux-mêmes, leurs capacités aux règles qu’ils se sont fixés en des temps immémoriaux, cette dialectique qu’ils portent et qu’ils doivent constamment questionner, faisant de l’homme – pour reprendre une expression de Pacôme Thiellement dans Tous les chevaliers sauvages – « l’ambassadeur de sa propre énigme ». De fait, l’amour et Dieu sont des thèmes qui se révèlent gênants pour le surhomme Silenrieux, incapables de les résoudre comme une équation mathématique, lui qui pourtant ne bronche pas à l’idée de détruire des milliers de vie pour voir la civilisation advenir plus rapidement, évoquant pêle-mêle les pyramides d’Egypte et le vaccin contre la rage, ne s’étant pas fait sans douleurs ni dans l’un ni dans l’autre cas.

Le secret des abysses éventé par les hommes 

Le Nouveau Déluge, ed. Calmann Lévy, 1926

Aussi plongée qu’elle soit dans la modernité voire le futur, Noëlle Roger les marie régulièrement avec des mythes ancestraux, berçant l’histoire de l’humanité. Ainsi le livre qui précède Le Nouvel Adam, Le Nouveau déluge, explore la question du cataclysme biblique et de son recommencement. Quatre ans plus tard, c’est le schème atlantéen qu’elle investit, avec Le Soleil enseveli, écrit en 1928 et réédité près de cent ans plus tard, en 2025, aux éditions Métropolis, augmenté d’une précieuse étude de Michel Porret sur la littérature des mondes perdus. Le roman de Noëlle Roger sort donc neuf ans après L’Atlantide de Pierre Benoit, pilier de la littérature fantastique du début du siècle dernier. Dans Le Soleil enseveli, un groupe de chercheurs – davantage aventuriers autodidactes qu’équipe de laboratoire, le type de héros qu’apprécie ce genre littéraire – découvre au large des Açores, dans le blanc de la carte, après avoir bravé une tempête terrible, une île jusqu’alors jamais observée et semblant en tout point être l’Atlantide, cette terra incognita mythique dont Platon narre la gloire et la décadence dans le Timée et le Critias. Là-bas, l’équipage s’émerveille des vestiges de grandes infrastructures, rappelant tout à la fois le Yucatan et le Pérou et des symboles solaires présents sur ces ruines immenses.

Flotte également le sentiment que toute vie n’a pas disparue de cette terre, les explorateurs rentrant notamment en contact avec une femme à l’aspect spectral. Après cette découverte, où le temps semble se diluer et où l’on « éprouve cette sensation quotidienne d’osciller au bord de l’infini », n’ayant laissé dans les protagonistes aucune certitude, l’équipée s’embarque dans une grande controverse les opposants à une communauté scientifique parisienne plus sceptique que curieuse, plus tristement géologue qu’audacieusement mythographe. De plus, Étienne Kerluce, physicien et doyen de l’expédition fabuleuse, se découvre doué du don de thaumaturgie une fois revenu sur le continent – de quoi, là aussi, le mettre au ban de la notabilité savante tant ce sens nouveau passe pour le charlatanisme d’un érudit en mal de reconnaissance. Cette position l’amène à regagner le désert, ici sa Bretagne, apaisé dans le silence et loin des attentions. Plus tard, en fin de récit, une deuxième embarcation prend le large pour l’île avec à son bord François et Michel Saint-Gildas, présents dans le premier équipage, cette fois-ci accompagnés d’une clique de scientifique de renom, soucieux de démolir les dires fumeux de Kerluce, prophète suspect. La périlleuse expédition échoue, Michel sombre dans la folie en tentant par tous les moyens de rejoindre l’atlante rencontré dans ce qui ressemble de plus en plus à une hallucination collective, et l’île semble disparaître dans les eaux, ayant recouvré son inaccessibilité. Cette fin laisse imaginer que Kerluce était digne de cette terre mystérieuse, là où la foule du deuxième voyage ne la mérite pas.

Au-delà des échos chers aux amateurs des Montagnes Hallucinées ou du Matin des magiciens, de nombreux traits relient Etienne Kerluce au docteur Fléchère du Nouvel Adam. Tout comme lui, il semble investi d’une mission transcendant les temps et les lois naturelles, mu d’un dessein proprement luciférien (Etienne venant du grec Stephanos, le « couronné » ; Ker signifiant en breton « lieu habité » et « Luce » rappelant la lumière latine lux : le héros est donc ontologiquement couronné, habité par la lumière dont il se fait le porteur). Sa fréquentation prolongée du sanctuaire atlantéen le laisse auréolé d’un pouvoir surhumain, réalisant ainsi sa « seconde naissance », pour paraphraser l’auteur gnostique Raymond Abellio, soit sa venue au monde comme homme de connaissance. Atlantide est dans le roman de Noëlle Roger plus qu’un monde oublié, qu’un territoire effacé de l’histoire humaine : c’est un point d’accrétion spirituel, un lieu où les forces inconnues se concentrent. Noëlle Roger fait de l’Atlantide un véritable réceptacle de puissance, au même titre, dans d’autres traditions, que Shambhala, Lourdes ou Kerbala. C’est aussi là que se trouve sa fragilité, puisqu’une visite outrancière ou mal intentionnée peut l’amener à disparaitre dans les zones hadales : le miracle ne se montre qu’à celui qui se laisse le voir.

Cela va sans dire : toute la littérature d’anticipation de Noëlle Roger est hantée par son souvenir horrifié de la Première Guerre Mondiale, terrible pépinière d’un art européen traumatisé, de l’aéropeinture futuriste italienne à la nouvelle objectivité allemande. Les protagonistes des romans de la Moire genevoise portent en eux cette quête du dépassement, de la découverte : Fléchère comme Kerluce ont retiré le Voile d’Isis et user des secrets qu’il cache, l’un de force, l’autre de gré. Là où le médecin parisien du Nouvel Adam se laisse emporter par son hubris en créant un être plus capable que l’homme mais moins moral que lui, le physicien breton du Soleil enseveli devient lui-même le monstre, le surnaturel qui doit se cacher pour éviter à la fois les adorations d’une foule candide et les foudres d’une faculté cloisonnée dans un positivisme agressif et mortifère. Ces récits montrent en réalité les deux visages du même Janus : une science forclose et agissant sans conscience ni spiritualité, amenant les Fléchère – et surtout les Silenrieux – à construire l’humanité de demain, efficace mais défaite d’éthique, et envoyant les Kerluce au ban de la sociabilité savante tant leur souci du spirituel, de l’intention première, semble bourbeux et abscons. Le lecteur peut alors rejoindre la fuite en avant de la modernité, celle qui s’accomplit dans le résultat numérique et la résolution de ses problèmes, sans porter attention aux moyens entrepris par celle-ci, où alors quitter le capharnaüm et s’en remettre à l’Intelligence Agente, au rythme inaltérable des cycles et des âges en observant le wei-wu-wei taoïste, l’agir-sans-agir, la non-intervention totale. Bien entendu, nos personnages sont des mythes, ils incarnent tous une radicalité, l’exacerbation d’une manière d’être-au-monde. La voie humaine, plus subtile, doit se trouver quelque part entre les deux, là où se trouve Noëlle Roger : entre une fascination passionnée pour la puissance débridée et une tendresse tranquille pour la docte ignorance. 

Noé Jafar Vergé

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