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Pouchkine : le duel et la mort

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Natalia Gontcharova

Alexandre Pouchkine est marié à Natalia Gontcharova, une femme dont tout Saint-Pétersbourg loue la beauté et moque l’esprit. L’ovale parfait de son visage et la douceur de ses yeux séduisent autant que la pauvreté de sa vie intérieure sidère. Natalia n’est que surface et coquetterie. Pouchkine le sait et en souffre. Une rumeur parvient à ses oreilles : un galant français du nom de Georges d’Anthès la courtise. La rumeur gonfle puis adhère au réel. La ville entière se gausse du génial poète qui ne semble pas en mesure de garder sa femme. Le jeune officier d’Anthès, passé maître dans l’art du cocufiage, conjugue un physique irréprochable avec le prestige de l’uniforme. Pouchkine, humilié, défie l’ancien élève de Saint-Cyr. Quelques jours après, pour éviter le duel, d’Anthès demande en mariage la sœur de Natalia, Catherine. Mais les pressions mondaines se font toujours plus pressantes pour le poète à l’honneur bafoué. L’auteur d’Eugène Onéguine n’a d’autre choix que de confirmer sa provocation en duel.

27 janvier 1837 dans la forêt de Saint-Pétersbourg. Le soleil décline progressivement et rougit la neige qui tapisse le sol, comme un prélude au sang versé. Pouchkine accompagné de son témoin le lieutenant-colonel Constantin Danzas rejoint d’Anthès et le sien, le vicomte d’Arciac. Les pins et les mélèzes forment autour des duellistes comme une arène dont la foule silencieuse et impatiente cède à un murmure léger. Plus loin, un ruisseau que le froid n’a miraculeusement pas gelé laisse entendre la musique de son cours paisible. Les témoins marquent cette nature immaculée de leur emprunte et dessinent dans la neige un couloir où se feront bientôt face les deux adversaires.

D’Anthès, avec l’assurance du militaire, se positionne le premier. Tout de blanc vêtu, le Français a l’élégance de s’accorder avec la nature superbe qui l’accueille. Habile, l’officier s’est tout enfantômé. D’Anthès est cet « homme en blanc » qu’une voyante avait désigné à Pouchkine comme son futur assassin. Mais le poète aime son destin, tellement qu’il l’a déjà lui-même écrit. Démarche surnaturelle que de conter sa propre mort. C’est dans Eugène Onéguine que son génie prophétique est à l’œuvre. Pouchkine est un auteur généreux. Il fait de son assassin le héros de son plus célèbre roman en vers. Son être littéraire n’occupe que le second rang, celui de la victime, de l’assassiné, le poète Lenski.

« Déjà brillent les pistolets.
La baguette, avec un bruit sec,
Dans le canon pousse la balle.
Premier déclic du chien. La poudre
Est versée dans le bassinet.
La pierre est fixée comme il faut.
Deuxième déclic. Guillot va
S’abriter prêt d’un arbre mort.
Les ennemis se débarrassent.
De leur manteau. Trente-deux pas
Sont mesurés exactement
Par Zaretski qui, aux amis,
Indique leurs emplacements.
Puis chacun prend son pistolet. »

Eugène Onéguine, chapitre sixième, 29

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Georges d’Anthès

Les deux hommes sont face à face. Le hiératisme de d’Anthès contraste avec l’agitation du poète. La sueur perle sur le front de Pouchkine, ses yeux tremblent autant que son bras. Sa vue et son touché sont déjà affectés. Aimer son destin ne signifie pas s’y résoudre. L’embrasser, ce n’est pas lui céder passivement. Un destin, ça se défie. Dans cette pièce de théâtre inversée, Pouchkine sait qu’il incarne Lenski. De son côté, d’Anthès est d’un calme arrogant, sa main tient fermement son pistolet à piston. C’est Danzas qui donne le signal d’un mouvement du bras. D’Anthès fait feu le premier. Un bruit sourd vient déchirer le chuchotement naturel. Une fumée épaisse et grise se dégage de son arme. Pouchkine s’écroule et se répand dans la neige. De là-haut, Chrétien de Troyes apprécie. Dans un excès d’optimisme, il confie à Danzas son impression : « Je crois que j’ai la cuisse fracassée ». Pouchkine ne sait pas encore qu’il est blessé mortellement au bas-ventre. Courageux, il se redresse et vise. Deux longues minutes et une multitude d’anges passent. Dans l’agonie et le trouble, le poète parvient à toucher d’Anthès. Mais celui-ci est sauvé par un bouton de cuivre de son habit qui dévie la balle.

« Sa main se pose sur son cœur.
Il tombe. Ce regard brouillé
Dit la mort, et non la souffrance.
C’est ainsi qu’un amas de neige,
Jetant mille feux au soleil,
Dévale au flanc d’une colline.
Brusquement glacé jusqu’au cœur,
Onéguine se précipite,
Appelle le jeune homme… en vain.
Il n’est plus. Bien avant le temps
Le chanteur a trouvé sa fin.
La tempête a passé. La fleur
S’est fanée au lever du jour.
Le feu s’est éteint sur l’autel. »

Ibid., chapitre sixième, 31

Pouchkine ne mourra pas comme Lenski. Malheureusement pour lui, son « regard brouillé » a d’abord « dit la souffrance et non la mort ». Le poète blessé aux intestins et non au « cœur » mettra deux longues journées à s’éteindre. Le destin qu’il s’était écrit s’est joué de lui. Celui qu’on lui avait prédit s’est accompli. Les grands écrivains font souvent coïncider leur œuvre et leur vie, Pouchkine, lui, a fait (presque) de même  avec  sa mort.

 

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