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La religion de Balzac ou la seconde vue de Philippe Muray (II)

Il est convenu de réduire Balzac au réalisme français ; cette caricature résonne déjà comme une ténébreuse affaire. Avec un ton pamphlétaire qui rejoint, d’après lui, l’intention souterraine de la Comédie humaine, Philippe Muray s’applique à retourner la recherche de l’Absolu en mystère(s) du romantisme, nous révélant son vrai visage : avant d’être un mouvement esthétique, le romantisme tirerait sa source dans une mystique du parricide et de l’auto-sacralisation.

"L'Élixir de longue vie", illustration d’Édouard Toudouze.

« L’Élixir de longue vie », illustration d’Édouard Toudouze

Quand Balzac met en scène Don Juan dans L’Élixir de longue vie, il donne à voir la sourde complicité entre le romantisme et le donjuanisme qui s’enracine dans le meurtre du père. Ce meurtre-là, précisément, est glorifié par toute l’esthétique romantique. La sacralisation du cœur manifeste une intoxication du désir qui obéit à un geste sadien où le meurtre du père, modèle d’énergie primitive, conditionne toute une sacralisation du moi, entretenue par la mentalité romantique, palimpseste de ce meurtre, son chant de gloire. Le conte philosophique est un moyen d’éprouver la logique interne de cette « liberté illimitée [qui] tourne souvent à la nécromancie illimitée ». [1]

On a souvent reproché à Balzac ses longues tournures de style, ses lourdeurs ; qu’il suffise pourtant d’apprécier cette nouvelle très brève pour tempérer une telle injustice. En quelques pages, nous apprenons un théorème de vie qu’il aurait pu intégrer à ses Études analytiques : le romantisme est le cache-sexe du libertinage.

Le régicide, entre Don Juan et Sade

Un soir, Don Juan doit suspendre ses orgies pour retrouver son père qui va mourir. Ce dernier lui révèle la formule pour la vie éternelle et lui demande de l’en asperger au moment opportun. Indifférent à la résurrection de son propre père, Don Juan s’autorise à frotter l’œil du défunt pour vérifier l’efficacité de la formule. L’œil du père s’ouvre, « Un œil d’enfant dans une tête de mort », écrit Balzac. Don Juan se précipite pour l’écraser d’un coup de poing et organiser tout de suite l’inhumation. En poursuivant sa vie de libertin, il finit par avoir un fils, Philippe, d’une grande piété. À l’heure de la mort, Don Juan reproduit la première scène en demandant à son fils de l’asperger de cette soi-disant eau bénite par le pape. Assuré de la parole de son fils, il meurt sans inquiétude. Au moment d’asperger son père, Philippe tremble et l’élixir s’évapore, touchant uniquement la tête de Don Juan. Elle bouge dans tous les sens au point que le reste du monde est convaincu d’un miracle.

Placé dans une châsse d’où il ricane et hurle, on célèbre pourtant une messe en son honneur. Avec une scène digne des récits d’Edgar Poe, la tête de Don Juan s’arrache et vient se porter sur le prêtre qui officie et lui dévore le crâne. « Imbécile, dis donc qu’il y a un Dieu ? cria la voix au moment où l’abbé, mordu dans sa cervelle, allait expirer. » Et Muray d’ajouter : « Ce que signifie peut-être ce conte noir, c’est qu’il y a un rituel meurtrier de la filiation et que même le père criminel – Don Juan en l’occurrence – ne le sera jamais autant que le fils auquel il a donné le jour. La filiation est cumulativement criminelle. Le crime est progressif et filial. »[2]

Cérémonie du culte naturel (Musée Carnavalet. Paris)

Cérémonie du culte naturel
(Musée Carnavalet. Paris)

Le prêtre qui officie est le personnage-type du romantique qui confond la résurrection avec les revenants, le miracle avec la magie. C’est bien lui qui encense cette fausse gloire, entérine le meurtre jusqu’au morbide, lui donne son imprimatur, son vote, sa voix, sa soutane. Le plus révélateur dans ce conte cruel, clin d’œil byronien, est de voir au grand jour la complicité entre Don Juan et le parricide. La métempsycose déplie l’occultisme de sa religion romantique, surtout quand elle a la couleur noire, et en appelle au retour du père tué, le revenant, en somme, que la littérature d’horreur, de Lovecraft à Stephen King, identifiera au mort-vivant, moyen de remplacer le corps glorieux par l’errant, celui qui trompe la mort. En tournant autour de sa passion, le romantique neutralise la résurrection et reproduit, selon un schéma cyclique, la mort incessante, la hantise, « l’instant de mort qui divinise » [3] Sous cet angle, la décapitation de Don Juan démasque le « faux père » très proche de ces « rois en demi-solde »[4] qui renvoient aux Orléans, souvenir de « Philippe-Egalité » votant la mort de Louis XVI.

Le régicide démocratise le sang-froid qui se répand sur des âmes « Blue-Devilsées ». Don Juan tue le père pour se diviniser. Il se déracine pour se désincarner et accomplir, parmi les anges, la mystique romantique que l’on rencontrera dans la femme sans coeur, Foedora, peut-être l’un des personnages romantiques les plus achevés de la Comédie humaine. Comme si le romantisme noir fournissait le secret religieux de sa Delectatio morosa, le cœur pur pour être digne du meurtre, se faire victime pour se faire prier, il aura suffi d’un seul roman, La Peau de Chagrin, pour mettre en scène la parfaite métaphore de la possédée qui possède (Du latin « Foedus » : le pacte ; de l’indo-européen bhōi- : « qui fait peur » ou « qui a peur »). De cette Société aux accents méphistophéliques, Balzac sonde les « tremblements de terre » (Complaintes satiriques) contre-voltairiens vécus comme le prolongement d’un meurtre qui contamine toute la Comédie humaine. Digne d’un « œil d’enfant dans une tête de mort », le sang de l’argent coule dans les veines de l’enfant bâtard de ce parricide de plus en plus occulté par la voracité pantagruélique du libéralisme naissant : « Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié. » lance Vautrin dans Le Père Goriot, cet autre père qui n’est pas vu, « Christ de la paternité » qui saisit de son côté le mystère de la filiation en vivant, jusque dans sa chair, le scandale du don et, en droite ligne, de Dieu : « Quand j’ai été père, j’ai compris Dieu. »

Imitation de Jésus-Christ, gravure de H.David

L’imitation de Jésus-Christ, gravure de H.David

Grâce à une aristocratie rédemptrice, enracinée dans une mystique catholique à l’image vivante du Père Goriot, Balzac cherche à développer une imitation du Christ intégrale où (se) correspondent art et religion. D’après lui, la société bourgeoise est authentiquement « réactionnaire » à cause de son égalitarisme meurtrier qu’elle doit à son romantisme ; désireux de s’échapper aux États-Unis pour y vivre le rêve américain, tout aussi romantique, de la Liberté, Vautrin, alias Trompe-la-mort, en annonce la loi implacable à Rastignac qui saura la retenir « par cœur » en déjouant la mystique du cœur que l’époque cultive pour impulser les flux de son système financier et cacher la cruauté qu’elle réclame in fine : « Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu’il n’y a pas cinquante mille bonnes places. »

Saluée à l’inverse comme une terre féconde et protectrice, l’hérédité authentifie une physiologie du mariage et de la propriété en tenant tête au Code Civil, triomphe de « l’individualisme qui dévore la société moderne. Aussi le penseur aux choses d’avenir voit-il l’esprit de famille détruit là où les rédacteurs du nouveau code ont mis le libre-arbitre et l’égalité. En perdant la solidarité des familles, la société a perdu cette force fondamentale que Montesquieu avait découverte et appelée l’honneur. Elle règne maintenant sur des unités, sur des chiffres agglomérés comme des grains de sable dans un tas. »[5]

En ce siècle digne d’une « femme enceinte qui n’accoucherait jamais » [6], l’honneur est un moyen pour Balzac de structurer « toute la civilisation européenne [qui] repose sur l’hérédité comme sur un pivot, ce serait folie que de le supprimer. »[7] La vérité romanesque s’assume dans un roi qui soit tout sauf de représentation, « un roi, c’est la patrie incarnée ; un roi héréditaire est le sceau de la propriété, le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Un roi est la clé de voûte sociale ; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la pensée de l’État, et les rois sont des conditions essentielles à la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa suprématie sur le monde, que par le luxe, les arts et la pensée. Tout cela ne vit, ne naît et ne prospère que sous un immense pouvoir. » [8]

« La religion sous de poétiques couleurs » ou le dandysme catholique

Face à la religion de l’humanité que consacre l’idéologie révolutionnaire, d’inspiration protestante, avec sa « croyance de coffres-forts, dogme économique excellent pour les disciples de Barême, religion posée, examinée, sans poésie possible parce qu’elle est sans mystères » [9], bien incapable de dire la vérité sur ses désirs en raison de sa froide affectation et de son complexe d’Orphée, la figure du dandy-médecin forge une arme aristocratique pour manifester une poétique sacrée jusque dans l’habit, seconde peau d’un snobisme sublimé, en examinant combien « Nous subissons tous l’influence du costume » surtout si nous le nions à l’exemple des « mesquins meneurs de cette époque intelligentielle [qui haïssent] tous l’art et la science [et ne savent pas] pressentir la religion dont ils [ont] besoin sous de poétiques couleurs qui l’eussent fait aimer. » [10] Il suffit de s’arrêter un instant sur l’inscription frappée sur sa canne, « Je brise tous les obstacles », pour discerner en ce Skandalon parti pour la bataille, la préfiguration de l’esthétique barrésienne du « culte de moi » face aux Barbares. L’œil des Barbares. Balzac entend corriger « l’affectation de la mode » à la Brummell où le dandysme est qualifié d’ « hérésie de la vie élégante. L’homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante n’exclut ni la pensée ni la science : elle les consacre. » [11] 

Canne aux turquoises de Balzac.

Canne aux turquoises de Balzac

Sans se réfugier dans l’esthétisme bohème mais bien plutôt en cherchant à unir la philosophie avec l’art par le biais de la mystique, Balzac élabore une synthèse effective entre le classicisme et le romantisme : fort de l’adage latin, « Mens agitat molem », la pensée meut la matière, l’écrivain se veut investi d’une mission de Bellatores et convertit son lyrisme discipliné en une mystique politique, véritable ascèse en acte où le romanesque se pose en adversaire du bourgeois et de la banque : « Les ruines de l’Église et de la noblesse, celle de la féodalité du Moyen Age sont sublimes et frappent aujourd’hui d’admiration les vainqueurs étonnés, ébahis ; mais celles de la bourgeoisie seront un ignoble détritus de carton-pierre, de plâtre, de coloriage. Cette immense fabrique de petites choses, ne donnera rien, pas même de la poussière. » [12]

Dans cet envers de l’histoire contemporaine, il faut relever tant chez Balzac que dans son style parfois boursouflé, intégralement physiognomonique, l’écho d’une sottie, celle du Tiers Livre où Panurge loue l’endettement en articulant une métaphysique du don que le roman délivre par une dynamique organique, en vue de « presser l’univers dans une ironie, comme le divin Rabelais ». [13] La littérature de « l’image dans l’idée et l’idée dans l’image » vient sceller l’unité de composition réclamée dans son Avant-Propos, mise à nu par la seconde vue qui « permet de deviner le vrai dans toutes les situations possibles », grâce à une théologie poétique qui présente le catholicisme comme « la plus parfaite des religions en ce qu’elle condamne l’examen des choses jugées et qu’elle admet par l’Église les compléments séculaires de la religion qui tend ainsi à se rapprocher plus intimement de Dieu. » [14]

« Tuer les sentiments pour vivre vieux, ou mourir jeune en acceptant le martyre des passions, voilà notre arrêt. » (La Peau de Chagrin)

Comme Philippe Muray plus tard, la théologie sauvage de Balzac invite à voir dans le catholicisme la clef de lecture pour pénétrer les hérésies du monde moderne, quitte à s’y brûler, possédé, justifiant les ruptures de style comme ses gonflements, lesquels, sans être une « force qui va » mais une langue qui monte, assomptive, toute rougeoyante de passion, ordonnent un Traité de la Volonté en acte politique, aux accents de colère décidée ; ce sont, à proprement parler, des « complaintes satiriques sur les mœurs du temps présent ».

La poétique balzacienne rejoint la tradition satirique de la prophétie de malheur et vient signer l’écriture serpentine d’une Vanité, voilée, dévoilée, par une nouvelle philosophie, l’idéalisme charnel, semblable à cette chambre « parsemée de pointes pleines de feu, de vie, d’intelligence » dans L’Élixir de longue vie.

À l’opposé, l’ostentation de la foi personnelle obéit à un rationalisme de sensibilité protestante qui, en voulant purifier la passion, finit par sacraliser le coeur : le libre examen est une langue qui se mord la queue ; pour Balzac, attentif aux mécanismes de la passion, laquelle est « toute l’humanité » [15], surtout quand elle est corsetée jusqu’au morbide à la manière de Foedora, personnage-type de la femme fatale et de cette Société de l’indifférence, les véritables martyrs ignorés de la foi nue se poétisent, transfigurés en un Père Goriot, Christ de la paternité, en une Madame de Mortsauf, Nouvelle Ève. Contre le charivari philanthropique qui se gonfle de ses bonnes intentions et fait montre de ses démonstrations, Balzac s’incline devant la charité silencieuse d’un Lys dans la vallée, parce qu’elle ne se raconte pas d’histoires, surtout quand cette intimité épouse une liturgie qui la célèbre en un corps politique assumé, royal, intérieurement et sous la peau.

 « Il est un sentiment supérieur à tous les autres, un amour d’âme à âme qui ressemble à ces fleurs si rares, nées sur les pics les plus élevés de la terre, et dont un ou deux exemples sont offerts à l’humanité de siècle en siècle, par lequel souvent des amants se sont unis, et qui rendent raison des attachements fidèles, inexplicable par les lois ordinaires du monde. C’est un attachement sans aucun mécompte, sans brouilles, sans vanité, sans luttes, sans contrastes même, tant les natures morales se sont également confondues. Ce sentiment immense, infini, né de la Charité catholique, Godefroid en entrevoyait les délices. Il ne pouvait pas croire par moments au spectacle qu’il avait sous les yeux, et il cherchait des raisons à l’amitié sublime de ces cinq personnes, étonné de trouver de vrais catholiques, des chrétiens du premier temps de l’Église dans le Paris de 1835. »[16]

Notes

[1] Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges

[2] Ibid.

[3] Pascal Quignard, Le Sexe et l’effroi

[4] Honoré de Balzac, Préface à la Peau de chagrin

[5] Honoré de Balzac, Le curé de village

[6] Honoré de Balzac, Complaintes satiriques sur les mœurs du temps présent

[7] Honoré de Balzac, L’Élixir de longue vie

[8] Honoré de Balzac, Le départ

[9] Honoré de Balzac, Le livre mystique

[10]La Duchesse de Langeais

[11]Traité de la vie élégante

[12]Ce qui disparaît de Paris

[13] Honoré de Balzac, L’Élixir de longue vie

[14] Honoré de Balzac, Catéchisme social

[15] Honoré de Balzac, Avant-Propos de la Comédie humaine

[16] Honoré de Balzac, L’envers de l’histoire contemporaine.

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