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Oblomov : une éthique de la paresse

Oblomov n’est pas seulement le récit d’un homme paresseux mais aussi celui d’un homme à la recherche du bonheur. Oblomov repoussera la passion, une émotion jugée trop violente pour accepter une dimension inférieure du bonheur. Être capable de toucher le bonheur réel, celui à hauteur d’homme, n’est-ce pas cela s’accomplir ? C’est en tout cas la sagesse choisie par ce « Platon en robe de chambre ».1

 

Ivan Goncharov

Ivan Goncharov

« On dirait que tu as même la flemme de vivre. ».2 Cette phrase assénée à Oblomov par son ami Stolz résume parfaitement le caractère de ce personnage. Oisif, procrastinateur, désœuvré, Oblomov a tout d’un antihéros. Ilia Illitch Oblomov est un fainéant qui s’assume en tant que tel, il passe ses journées à végéter dans son lit, dans une maison sale, dans des vêtements négligés. Son valet, Zakhar ne fait rien pour remédier à cela, il partage avec lui l’apathie et le culte de la paresse.

Le roman d’Ivan Alexandrovitch Gontcharov (1812-1891), a conduit à la création dans la langue russe d’un mot nouveau : l’oblomovstchina pour définir cet art de ne rien faire, de se laisser vivre sans réfléchir au lendemain, de n’envisager aucun avenir que l’heure présente et de se morfondre dans une profonde mélancolie. L’auteur, un des inventeurs du roman russe réaliste, dessine à travers ce livre une caricature de la noblesse russe du XIXe siècle. Le pays se trouve à un carrefour, une transition s’est opérée, une rupture dans la société s’installe avec l’abolition du servage, mais une nostalgie de la vieille Russie provinciale et patriarcale reste gravée dans la mémoire de cette classe de nobles ayant perdu ses privilèges. Oblomov est un riche propriétaire terrien qui cultive cette nostalgie du passé.

Le réalisme du roman, en opposition complète avec le romantisme, conduit Gontcharov à nous faire partager sa tendresse pour le personnage. Il nous dévoile une psychologie complexe, avec un individu tourmenté, plein de doutes, ne sachant répondre aux exigences qu’impose la réalité quotidienne qu’en l’occultant, la niant, se réfugiant dans un monde onirique qui lui est propre. Oblomov, cet antihéros, est dépourvu de toute grandeur propre aux héros légendaires qui se battent contre un destin implacable. Il a choisi de ne pas lutter, de laisser filer sa vie sans savoir ni même vouloir s’en saisir. Un paresseux ? Bien au-delà. En effet, c’est l’essence même du travail que répugne Oblomov. Pour lui, toute action, toute démarche, toute initiative sont vues comme un pêché puisque portant atteinte à la Création. L’objectif de Gontcharov est de nous narrer à sa façon une manière qui lui est propre de préserver l’âme russe, cette spiritualité3  consacré à l’Âme Russe qui privilégie l’escapade intime et invite au voyage immobile.

Le rêve d’Oblomov

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Rêverie, James Tissot

Passant sa vie, avachi dans son canapé, ou traînant comme un clochard au milieu de détritus dignes des pires dépotoirs, Oblomov rêve et son passé est son sujet de prédilection. Dans cette utopie naquit ce pays de chimère qu’est Oblomovka. Notre héros se voit dans ces temps bénis où il vivait comme un pacha, sans aucun problème à affronter, tout lui était dû, tout lui tombait tout cuit dans la bouche. Il n’a à se soucier de rien, c’est un enfant, tout ce qu’il a à faire c’est rendre sa mère heureuse. Il baigne dans une vie sans tourments, faite de pureté et d’insouciance. D’ailleurs, plus tard dans le livre, il confiera à Stolz son ami de toujours, que s’il se marie, il partira vivre à Oblomovka. Ce rêve qui révèle la régression infantile d’Oblomov, nous montre la fragilité du personnage. Il a gardé son âme d’enfant incapable de gérer ses frustrations, toujours à réclamer, exiger et rouspéter lorsqu’on n’obtempère pas à ses désirs. Il ne semble nullement avoir compris l’état d’adulte avec son cortège de responsabilités et d’engagements. C’est pourtant ce que Stolz ne cessera de lui rappeler.

Stolz, « l’anti Oblomov »

Stolz, l’ami de toujours d’Oblomov, est son antithèse. Tout les oppose. Alors qu’Oblomov reste affalé à procrastiner, Stolz voyage, travaille, entreprend, réfléchit. L’éducation d’Oblomov l‘a conditionné à être dans la réserve, à limiter les contacts, garder ses distances, se restreindre. Ainsi, lorsqu’il était étudiant avec Stolz et qu’il ne comprenait pas un concept, il n’allait jamais demander des explications au professeur, préférant rester dans sa méconnaissance du monde. Stolz est un homme rationnel, rigoureux ; il ne peut concevoir sa vie sans être actif. Pour lui, le sens de la vie c’est le travail et on ne s’épanouit qu’en effectuant un dur labeur, seul moment où peut naître la satisfaction d’avoir effectué son rôle sur terre. Stolz croit en la science, aucun problème ne peut lui résister et le progrès technique en est le corollaire, solution à tous les tracas de la vie. Pendant ce temps, Oblomov se laisse aller à ses passions, il s’évade dans ses contemplations, se berce d’illusions, se construit des rêves, mais sans jamais tenter de les réaliser. Il préfère se réfugier dans une lâche attitude d’abstinence de toute décision. N’avoir jamais à affronter le monde, plutôt que de trouver en lui le courage de combattre les incertitudes et les embûches quotidiennes. Oblomov devient un fardeau pour son entourage, il n’arrive même pas à s’occuper de lui-même, se reposant constamment sur les autres. Lorsqu’il est seul et doit affronter un problème, il sait d’avance qu’il va préférer abandonner plutôt que de concevoir la moindre ébauche de solution pour le résoudre. Ainsi, alors qu’il est submergé de dettes, que son appartement devient insalubre, il préfère remettre la question au lendemain voire même au surlendemain. Son attitude finit par décourager même son ami Stolz, celui-ci est épuisé par Oblomov et refuse de s’occuper davantage de lui. Malgré son tempérament dynamique, il ne trouve plus en lui assez d’énergie pour supporter l’apathie et la passivité d’Oblomov.

On pourrait voir dans cette opposition si nette de caractères, cette dualité entre le personnage de Stolz et celui d’Oblomov, une lutte d’époque entre réalisme et romantisme, ou celle du conservatisme auquel on s’accroche en réaction à un progrès que nul ne maîtrise. En fin de compte, Oblomov trouve son bonheur en adéquation avec la citation de Pascal à savoir « […] tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. » 4 

Oblomov et l’amour

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Adaptation cinématographique d’Oblomov par Nikita Mikhalkov

La rencontre avec Olga étourdit Oblomov, il est hypnotisé par la jeune femme. Il a immédiatement le coup de foudre lorsqu’il l’entend chanter la Casta Diva. Mais il est incapable d’exprimer le moindre compliment encore moins ses sentiments. Il se contente de regarder béatement Olga, envoûté par sa présence. Elle voit en lui un ange déchu, un être d’exception qu’il faut sauver. En réalité, ce n’est pas Oblomov en lui-même qui l’intéresse mais une sorte de futur Oblomov bien caché, qui se révélera grâce à elle. L’amour arrive miraculeusement à faire sortir Oblomov pendant un certain temps de sa léthargie. Mais sa langueur, son indécision permanente, son caractère nonchalant prennent le dessus. Il doute, a peur de l’engagement, redoute la demande d’un investissement qu’il sera incapable d’honorer et finalement estime qu’il ne mérite pas Olga, qu’elle pourrait trouver bien mieux. Ils se quittent. Oblomov tombe malade mais trouve du réconfort auprès de sa propriétaire, la veuve Agafia, si terne, si ronde, si effacée. Celle-ci l’encourage dans sa passivité, le pousse à plus de nonchalance. Elle l’aime tel qu’il est pour sa bonté, sa simplicité. Finalement, Oblomov préfère végéter dans sa paresse. Celle-ci lui apporte un tel confort, par une telle attitude, nul besoin de demander à son imagination ou intelligence de s’activer ou à son corps de travailler. Il suit ainsi sa propre devise « en amour aime donc sans avoir honte de ton amour. »5  La boucle est ainsi bouclée, la vie d’Oblomov avec la veuve est un retour à cette enfance chérie, ce paradis perdu qui manque tant à notre personnage et qu’il a toujours rêvé de retrouver.

Gontcharov a écrit avec brio un roman dédié au culte de la paresse et la procrastination, une sorte de conte traçant en filigrane la résistance d’un personnage à la fin de la Russie ancestrale et patriarcale.

1 http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-les-voyages-immobiles-13-oblomov-d%E2%80%99ivan-gontcharov-

2 Oblomov, d’Ivan Gontcharov, p. 236, le livre de Poche biblio

3  Voir l’article de Jean Blot, auteur notamment d’Ivan Gontcharov ou le Réalisme Impossible (L’Âge d’homme, 1986), présent dans le hors série du journal Le Point du Janvier – Février 2011 consacré à l’Âme Russe

4 Pensées, Blaise Pascal, éd. Gallimard (édition de Michel Le Guern), coll. Folio classique, 1977 fragment 126, p. 121

5  Oblomov d’Ivan Gontcharov, p. 381, le livre de Poche biblio

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