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La critique totale d’Albert Thibaudet

L’incontournable Histoire de la Littérature française d’Albert Thibaudet, parue pour la première fois en 1936, vient d’être rééditée aux éditions du CNRS. Introduite par l’historien Michel Leymarie, cette nouvelle édition livre au lecteur de 2016 six cents pages d’une analyse littéraire totale des grands textes et auteurs français.

Bonaparte, point de départ

Bonaparte, point de départ

Mêlant œuvres littéraires, forces historiques, cultures philosophiques et courants sociaux, l’Histoire de la Littérature française (CNRS, 608 p., 12 euros) d’Albert Thibaudet est un classique des facultés de lettres et des classes préparatoires. Tout y est. Michel Leymarie signe l’avant-propos d’une « mine », dont la réédition était très attendue. C’est le Petit Mourre des Lettres françaises, mais ici l’exhaustivité du dictionnaire prend l’allure d’une fresque qui commence avec Madame de Staël et Chateaubriand au moment de 1789 et la Révolution. Guitry et Valéry ferment le ban cent-cinquante ans plus tard. Les remous poétiques et dramatiques de la Première guerre mondiale répondent à la vague napoléonienne, les générations et leurs « idées-mères » se poursuivent. Entre-temps, le roman bourgeois d’Hermant et de Prévost succède au roman populaire de Dumas, et les couples littéraires se suivent, fidèles, rivaux, inégaux : Staël et Constant, Courier et Béranger, Taine et Renan, Prévost-Paradol et Fustel de Coulanges, Balzac et Zola.

L’Histoire de Thibaudet fait autorité par son érudition : l’auteur, comme le rappelle Michel Leymarie, est « le critique littéraire de l’entre-deux-guerres », dont la plume est indissociable de la Nouvelle Revue française – et de ses heures de gloire. L’ombre de Sainte-Beuve, « promeneur intelligent » d’après Thibaudet, éminence de la critique littéraire du XIXe siècle, plane sur nombre des développements du livre. Maintes fois convoqué, de la première ligne de la préface aux dernières pages, en passant par le chapitre qui lui est dédié, il inspire un parallèle entre sa propre renommée – « la critique littéraire est devenue le jardin de Sainte-Beuve », dira Thibaudet – et celle dont jouit au XXe siècle « Thibaudet le juste », comme l’appelle François Mauriac.

L’autorité de l’Histoire de la littérature française et de son auteur repose également, et surtout, sur son originalité analytique : Albert Thibaudet fait le choix de rendre compte de la littérature française par génération, de 1789 aux années 1920. Conscient des œuvres de ses prédécesseurs, et soucieux d’offrir son regard propre sur le sujet, il se démarque d’une analyse par époque à la Ferdinand Brunetière (Manuel de l’histoire de la littérature française, 1898), par suites à la Désiré Nisard (Histoire de la littérature française, 1861) ou par empire à la Joseph Bédier-Paul Hazard (Histoire de la littérature française illustrée, 1923). Il adopte une approche générationnelle donc, qui, bien que moins scientifique, a « l’avantage de suivre de plus près la démarche de la nature, de coïncider plus fidèlement avec le changement imprévisible et la durée vivante, de mieux adapter aux dimensions ordinaires de la vie humaine la réalité et le produit d’une activité humaine ». Un avantage indéniable. Les auteurs sont classés selon des solidarités historiques provoquées par un événement fondateur ; les générations rassemblent des écrivains ayant subi vers l’âge de vingt ans, à l’entrée dans la vie littéraire, l’impact d’un même événement historique, et partageant quelques traits littéraires communs, philosophiques ou stylistiques.

Gustave Flaubert, pilier générationnel

Gustave Flaubert, pilier générationnel

Ainsi se succèdent dans l’ouvrage cinq parties pour cinq générations : celle de 1789 (Staël, Chateaubriand, Bonaparte, après Laclos, Beaumarchais, Saint-Pierre), celle de 1820 (Musset, Lamartine, Sand et les « géants rabelaisiens » : Balzac, Hugo, Dumas), celle de 1850 (Baudelaire, Flaubert et les « Cadets » : Verlaine, Mallarmé, Daudet, Zola, Maupassant), celle de 1885 (Barrès, France, Zola, Péguy, Rimbaud) et celle de 1914 (Gide, Proust, Valéry, Claudel). La notion de génération et ses contours flous, propres aux âges aléatoires des écrivains qui la composent, prend tout son intérêt dans l’analyse des courants littéraires, où les précurseurs et les disciples se côtoient sur quelques années avant qu’une tendance glisse, qu’un courant littéraire soit supplanté par un autre, et que tel auteur (Flaubert, par exemple), disciple de tel autre (Balzac) devienne le guide de tel autre (Maupassant). La souplesse de la méthode d’Albert Thibaudet permet ainsi l’habile insertion dans la classification des maîtres, des auteurs mineurs et des inclassables : une dizaine de pages d’une rare subtilité sont consacrées à Stendhal et à son « isolement littéraire », et l’œuvre de Barrès, trop souvent maintenue sous l’écume politique du premier XXe siècle, recouvre un lustre mérité entre les générations de 1885 et de 1914.

Le rapport de la littérature à la technique

Thibaudet excelle dans l’art de démontrer l’ascendant d’un écrivain sur sa génération : les pages consacrées à la domination du roman balzacien sur la génération de 1820, ou celles dédiées à l’œuvre de Flaubert parmi la génération de 1850, sont d’une finesse et d’une concision exceptionnelles. L’approche généalogique et historique des œuvres renforce la démonstration parfois cinglante que fait l’auteur de cette hiérarchie générationnelle : Zola par exemple, « romancier-peuple », et les Rougon-Macquart n’échappent pas à l’héritage de la Comédie humaine : « Ce roman du Second Empire fut un peu à la Comédie humaine ce que la monarchie du neveu fut à l’empire de l’oncle. » De même, l’influence de l’« écriture artiste » des frères Goncourt sur Daudet père et son style « physique » qui « n’a pas vieilli, ce qui contraste avec le vieillissement de ses romans ». A contrario, parmi la génération de 1850, les Parnassiens et les Décorateurs, fantaisistes ou intimistes, auteurs éclipsés par leurs maîtres, font l’objet d’un chapitre pour réhabiliter leur intérêt littéraire : « Ils n’introduisent aucune fulguration, aucun frisson nouveau » certes, mais la postérité les a retenus « en raison de leur originalité, qui est bien réelle. » Sully Prudhomme et Anatole France ont l’honneur sauf.

Charles-Augustin Sainte-Beuve

Charles-Augustin Sainte-Beuve

C’est une véritable épopée qu’Albert Thibaudet met en scène, un torrent littéraire dense, ordonné à taille humaine, celle des artisans d’un génie littéraire français dont on comprend qu’il est à la fois acteur et tributaire de l’histoire du pays. Les écrivains, les écoles, les idées, les lieux, les dates, les événements, les controverses, les débats, les affinités, les rivalités, les influences, les innovations, les supports : tout est matière à saisir le sujet du livre. L’étude s’arrête au milieu du gué des années 1930 par une interrogation pessimiste sur l’arrivée du cinéma dans le panorama artistique occidental, un 7e art qui « n’a réussi jusqu’ici qu’à dégrader littérairement tout ce qu’il a touché ». C’est pour Thibaudet l’énergie des lettres qui disparaît quand on les porte à l’écran du cinéma parlant naissant. Un nouveau tiroir de son Histoire s’ouvre alors : le rapport de la littérature à la technique. Une question soulevée dès le début du livre, avec la génération de 1820 faisant face au risque d’une littérature industrielle. Sainte-Beuve, encore.

On referme finalement cette Histoire de la littérature française avec satiété, frustration et curiosité. Le livre laisse assurément son lecteur repu, avec un siècle et demi d’écriture, de tâtonnements et de fulgurances en tête. Il le laisse pourtant – c’est tout son génie – sur sa faim : les générations de Villon, Ronsard, Rabelais, Montaigne, Racine, Molière, La Bruyère ou Marivaux auraient tant à livrer sous le prisme de Thibaudet. On s’interroge enfin sur la suite de cette histoire : Bernanos, Mauriac, Céline pourraient peut-être, a posteriori, rejoindre le train de la génération de 1914, limitée dans le livre à un « simple schéma » faute de recul. Mais quelle force l’auteur aurait-il décelée dans l’hypothétique génération de 1940 des Malraux, Yourcenar, Camus, Char ? Et quelle lecture aurait-il fait du traitement du sujet après 1945, entre abstraction de la singularité (Nouveau roman) et obsession de la subjectivité (autofiction) ? Les existentialistes, les Hussards, renouveau de la littérature politique ? Houellebecq, épigone réaliste ?

Albert Thibaudet livre, avec sa fresque historique, quelques clefs pour poursuivre son analyse, mais surtout une approche ; celle du critique qu’il veut être, « citoyen, bourgeois, badaud de la République des Lettres ». Un critique, au fond, qui « n’est qu’un homme qui sait lire ». Sainte-Beuve, toujours.

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