Michael Edwards : « Voir un peuple défendre sa langue me réjouit » (2/2)

Sir Michael Edwards est membre de l’Académie française et professeur au Collège de France à la chaire d’Étude de la création littéraire en langue anglaise. Il revient, pour PHILITT, sur son dernier ouvrage, Dialogues singuliers sur la langue française (2016), et évoque les liens indéfectibles entre les langues anglaise et française à travers l’histoire mouvementée des deux nations. 

PHILITT : Votre ouvrage est un dialogue entre deux consciences de vous-même : le me, votre voix anglaise, et le moi, votre voix française. Est-ce de votre part un hommage à ce genre littéraire en vogue aux 17ème-18ème siècles ou envisagiez-vous plutôt cela sur le modèle du dialogue platonicien ?

Michael Edwards : Les deux. Je ne souhaitais pas écrire un livre universitaire sur la langue française et ses différences avec la langue anglaise. Je voulais plutôt écrire un ouvrage littéraire sous forme de dialogue. En effet, quand on parle deux langues, on utilise d’abord sa propre langue et l’autre est une langue étrangère qu’on aborde. Mais, en ce qui me concerne, je suis « dans les deux langues », en même temps, de par ma double culture. J’avais donc besoin d’une conscience anglaise et d’une conscience française qui s’affrontent. Je pensais surtout à Platon au moment où, dans un de mes dialogues, il est question de Dieu. J’intervertis d’ailleurs quelque peu le rôle de Socrate car celui qui, au début, est le maître enseignant à son disciple, finit par reconnaître que son élève a raison. Chez Platon, Socrate joue son rôle de maïeuticien jusqu’au bout alors que dans mon ouvrage, celui qui semblait être l’élève se rebiffe et devient le maître de l’autre. Je ne voulais surtout pas que le point de vue anglais domine le point de vue français ou vice versa.

De l’autre côté du miroir, Lewis Carroll (1871), gravure de John Tenniel

Il était aussi important que s’y développe une histoire se déroulant uniquement sur l’eau ou près de l’eau pour la raison suivante : l’eau symbolise le danger mais elle est en même temps un soutien (les bateaux reposent dessus et flottent), comme peut l’être une langue également. Le dialogue m’a aussi permis de faire référence à d’autres œuvres, qu’il s’agisse de Diderot, d’Alice au pays des merveilles… Ainsi, le dialogue final évoque l’étrangeté du monde, une autre dimension du monde qu’il faudrait pénétrer à l’instar d’Alice qui passe de l’autre côté du miroir. Une langue étrangère ouvre sur un autre monde, étrangement présent dans celui-ci.

Votre titre évoque la langue française mais l’ouvrage traite tout autant de la langue anglaise et du rapport tant fraternel que conflictuel que les deux langues entretiennent. Elles se sont en effet enrichies mutuellement et ce, depuis Guillaume le Conquérant.

Et même avant ! Des mots en vieil anglais (parlé par les Anglo-Saxons) sont passés dans la langue française, tels que nord, sud, est, ouest ou encore bateau. Il serait intéressant de mesurer également l’influence du français en Angleterre avant l’invasion normande de 1066, car des Normands étaient déjà présents sur place avant Guillaume le Conquérant. On sait que le vieil anglais a été nourri par le latin, du fait de l’invasion romaine et des lectures des moines anglo-saxons. Peut-être le français a-t-il joué également un rôle, mineur, mais il reste à déterminer.

L’Histoire et le passif historique entre les deux nations se retrouvent aussi dans l’histoire des deux langues. La langue est-elle donc un enjeu de pouvoir, en plus d’être un mode de communication ?

De l’universalité de la langue française, Rivarol (1784)

Hélas oui. Pour moi qui suis poète, l’idée d’un pouvoir de la langue et de son rayonnement qui permettrait de s’implanter un peu partout m’est étrangère. Ce qui me gêne le plus, ce n’est pas que des peuples étrangers parlent anglais, français ou espagnol mais que l’apprentissage et l’usage de telle ou telle langue soient imposés. En effet, à un certain moment de l’Histoire, les grandes puissances ont voulu absolument asseoir leur pouvoir sur les peuples conquis en imposant leur langue. Les discours de personnalités comme Thomas Sprat, qui a écrit l’Histoire de la Royal Society de Londres en 1667, ou Rivarol, sont à ce titre très évocateurs et me hérissent « un max » pour reprendre une expression française.

Est-ce d’abord en poète ou bien en Britannique que vous appréciez la musicalité et le rythme de la langue française, qui peut échapper aux Français dont c’est la langue naturelle ? Faut-il être étranger pour apprécier la beauté d’une langue ?

Je ne pense pas. J’estime apprécier tout aussi bien les qualités musicales de l’anglais ; le fait d’être passé par le français me les rend peut-être un peu plus présentes à l’esprit. C’est surtout le fait d’avoir été un poète en herbe qui me permettait d’écouter le rythme et les sons du français. Quand on est élève, au collège-lycée, on apprend les bases formelles de la langue (sa syntaxe, sa grammaire, ses irrégularités et spécificités) mais on n’est pas sensibilisé à son rythme. Je regrette d’ailleurs que l’on enseigne les langues de cette façon, car cela peut être rébarbatif. Il faudrait initier les élèves, dès le plus jeune âge, aux beautés musicales de la phrase dans une langue étrangère, qu’il s’agisse du latin, du grec ou de l’anglais etc. La syntaxe ne doit plus être envisagée comme une simple série de règles ennuyeuses mais comme une façon différente de structurer les choses, donc la pensée. Quand j’étais au lycée, notre professeur de latin tenait à nous rendre sensibles à cela : à partir de phrases d’Horace, par exemple, simplex munditiis il nous démontrait qu’il n’y avait qu’en latin que les choses pussent se concevoir ainsi. Ces ressources propres au latin sont une pâture pour l’esprit et les élèves s’en rendaient bien compte.

Faut-il dès lors enseigner aux élèves les langues étrangères dès le plus jeune âge, au primaire ? C’est une idée récurrente et qui fait polémique.

Sur le plan purement scientifique : une partie du cerveau1 est directement impliquée dans l’assimilation de la langue maternelle et ce, dès les premiers jours de la vie. Il ne faut pas trop gêner cet apprentissage, mais laisser cette partie se développer et travailler d’elle-même. Pour l’apprentissage d’une langue étrangère, une autre partie2 est sollicitée. Je ne sais pas exactement à quel âge il faut commencer l’apprentissage d’une autre langue, sans doute en effet à la fin de l’école primaire mais pas trop tôt non plus car un temps certain est requis pour bien maîtriser sa propre langue. De mon point de vue, je suis très heureux d’avoir commencé à apprendre les langues étrangères à l’âge de onze ans et ce, d’autant plus que je suis issu d’un milieu où on ne les pratiquait pas. Découvrir une autre langue relevait ainsi de l’émerveillement. Il est important que les enfants, qui baignent maintenant dans un monde plurilingue dès leur plus jeune âge et qui sont confrontés à l’anglais tous les jours par la télévision par exemple, ressentent cet émerveillement.

Cet enrichissement mutuel comporte aussi un inconvénient : l’emploi d’anglicismes en français. Vous expliquez que cela est inévitable mais doit rester exceptionnel.

Les langues ont toujours emprunté des mots aux unes et aux autres. Elles sont hybrides ; ainsi, le latin a emprunté au grec. Emprunter n’est pas un problème en soi et, par le passé, on a pu gérer cet afflux de mots étrangers, qui restait raisonnable et ne dénaturait pas la langue accueillante. L’anglais s’est beaucoup nourri du français et vice versa. La différence étant que les Français souhaitent aussitôt franciser ces emprunts alors que les Anglais les incluent tels quels dans leur langue : je pense à tête-à-tête, coup de grâce, coup d’état, rendez-vous, accents compris. Or, de nos jours, j’ai l’impression que l’anglais prend beaucoup plus de place qu’auparavant, il est par conséquent moins aisément contenu. Il faut s’opposer surtout aux mots qui sont à la mode un certain temps et qui ne disent pas autre chose qu’un mot français qui existe déjà.

Comment rendre en français par exemple le mot selfie ? Quant à hashtag, l’Académie avait proposé l’équivalent mot-dièse mais il n’a guère été repris dans les médias et l’usage ne l’a pas validé.

L’enjeu est de trouver une traduction française qui soit acceptable et reprise par tous. Pour selfie, les Québécois ont proposé égo-portrait. Nous en avons discuté à l’Académie et nous sommes tombés d’accord sur le fait que cette solution était tout à fait acceptable. Mais, d’un point de vue personnel, je sais que cela ne fonctionnera pas, comme pour mot-dièse effectivement. Je considère – ces propos n’engageant que moi – que selfie n’est pas un mauvais terme ; il est expressif, rapide et traduit exactement l’action produite : on se concentre sur soi-même. Il représente l’homme moderne qui est dans sa bulle, celui qui se rend au Louvre pour « se prendre en selfie » avec la Vénus de Milo. Et, si l’on passe de l’autre côté de la Manche, pourquoi devrait-on traduire coup d’état ? En gardant ce terme dans sa version originale, on donne l’impression que ce sont les Français qui subissent les coups d’État, c’est de bonne guerre si j’ose dire ! De plus, l’adoption de certains mots étrangers, qui sont parlants, donnent du cachet à une langue, ils l’enrichissent d’une certaine manière et lui donnent une note supplémentaire. Ainsi, café est un mot étranger3 mais aucun Français n’y trouverait à redire ; kiosque est un mot turc, bollard est anglais etc. Dans quelques années, peut-être dira-t-on tout naturellement selfie sans penser une seconde que le mot est anglais.

Les Français sont très attachés à leur langue (en témoigne l’existence de l’Académie française par exemple mais on peut remonter à Du Bellay et à sa Défense et illustration de la langue française). Comment expliquer cet intérêt passionnel ?

On peut très bien affirmer aussi que les Anglais sont très attachés à leur langue, d’où l’absence d’Académie ! Car les Anglais ne souhaitent pas qu’on leur dise quelle est la bonne manière de pratiquer leur langue. Vous mentionnez Du Bellay mais à la même époque, de nombreux pays européens prennent conscience que leur langue est aussi forte que le latin et qu’elle est tout aussi belle ; ils souhaitent du coup en défendre la spécificité et en prôner l’usage.

Cependant, la défense de la langue est assez institutionnalisée, en France…

Tout est institutionnalisé en France, même l’idée de la liberté. Cela montre que les Français sont très explicitement attachés à leur langue, quand les Anglais sont plus discrets. Il y a pourtant un nombre considérable de livres au Royaume-Uni qui défendent la langue, en en montrent les beautés et qui militent contre son appauvrissement. Regardons par exemple le Dictionnaire d’Oxford, qui est une sorte de roman-fleuve de l’anglais, une des grandes œuvres de l’intelligence anglaise ; on se rend compte en le parcourant qu’il y a un réel amour pour la langue, il charrie d’ailleurs nombre de mots qui sont obsolètes, non par besoin d’exhaustivité mais parce que ces mots ont existé et méritent d’y figurer. Il arrive parfois que certains de ces mots reviennent à la mode.

Le peuple français semble plus attaché à sa langue que ses élites, plus mondialisées. Ainsi le slogan des Jeux olympiques de Paris : « Made for sharing ». Partagez-vous ce constat ? Le combat pour la langue française serait-il dès lors populiste ou ringard ?

Précisons néanmoins : les élites politiques. Car l’Académie française s’était élevée contre ce slogan. Les intellectuels français, du moins la majorité, sont au contraire vent debout contre ce recours à l’anglais, quand il est injustifié ou exagéré. De nombreux ouvrages, là encore, ont été écrits pour défendre le français. Malheureusement, ils tombent souvent dans le piège que je dénonce dans mes Dialogues singuliers : de Bouhours et Rivarol jusqu’à, plus récemment, Jean Dutourd, ils ne défendent pas seulement le français contre l’anglais mais « la plus belle langue du monde » contre une langue qu’ils considèrent corrompue et inférieure. Mais cela mis à part, les intellectuels défendent la langue avec brio. Ce sont les politiciens qui la négligent. Même si le nouveau ministre de l’Éducation nationale semble avoir pris conscience de ce problème et avoir à cœur de défendre le français.

En ce qui concerne l’aspect « populaire » ou « populiste » : je me réjouis quand je vois un peuple défendre sa langue. Pour un Anglais, la langue appartient au peuple. Les gens bien éduqués, si j’ose l’expression, ont le devoir de bien parler l’anglais mais c’est le peuple qui décide de son avenir, via l’usage qu’il en fait quotidiennement. Je remarque qu’il existe une sorte d’hésitation parmi d’autres élites à accepter le fait que le français appartient également aux Antillais, aux Africains, aux Québécois…, avec l’idée derrière cela que le seul vrai français est celui que l’on parle en France et plus précisément à Paris. Je le regrette. Il est évident que l’anglais s’enrichit beaucoup de mots issus du Commonwealth (au moins six Prix Nobel de littérature ont été décernés à des auteurs des pays du Commonwealth), alors que le français est beaucoup plus réticent à s’enrichir de mots venant des anciennes colonies.

Un danger touche également la langue anglaise, celui de son affadissement du fait, paradoxalement, de son côté universel : tout le monde la pratique plus ou moins bien, sans forcément la respecter.

Cela pourrait représenter un danger. Je suis, cela dit, un peu moins pessimiste maintenant que par le passé. En effet, j’avais tendance à penser que le nombre très important de locuteurs qui parlent mal anglais pouvait être préjudiciable ; je pense maintenant, comme je le dis dans mon livre, qu’il y a plusieurs anglais universels. Il y a l’anglais universel parlé par les anglophones (qu’ils soient canadiens, australiens, kényans…) ; il y a celui que les gens apprennent comme une langue culturelle, politique, commerciale etc., le niveau étant souvent assez élevé ; et il y a le globish, qui en effet peut être dangereux : c’est la langue qu’on pratique faute de mieux, qu’on bredouille pour communiquer. Cet anglais, sans être forcément dénaturé, est trop simple. Si l’on suivait ce mouvement, on simplifierait l’anglais, alors qu’il s’agit d’une langue particulièrement complexe. Il faut pouvoir conserver cette complexité et ce, au moment où nous évoluons dans un contexte où l’Inde va devenir sous peu le pays le plus peuplé du monde. Or, il ne me semble pas évident que tous les Indiens parlent l’anglais d’Oxford et de Cambridge. Je pense, à la suite des linguistes, que l’anglais du Royaume-Uni va, au fil du temps, se développer de son côté et que, parallèlement, se développera un anglais propre aux anciennes colonies, avec ses règles et son vocabulaire. Ce fait n’est pas gênant ; se constituera, comme le disent les linguistes, « une famille d’anglais. » Que l’anglais se dissémine, que les anglais changent un peu partout dans le monde, c’est un fait naturel, comme cela fut le cas pour le latin en son temps. Personne ne s’afflige de la dilution du latin dans les langues romanes, au contraire.

Le français est nostalgique de son histoire et ses racines gréco-latines : il dit hebdomadaire quand l’anglais est plus direct (weekly). Peut-on dire en cela que le français est plus culturel que l’anglais, qui serait plus utilitaire ?

Non, ce n’est pas le cas. Tout d’abord, les Français fiers de leurs origines gréco-latines bradent, involontairement sans doute, toutes leurs racines germaniques. Quand on examine le dictionnaire (et à ce propos, je fais partie de la commission du Dictionnaire de l’Académie), on s’aperçoit qu’il y a quantité de mots issus du francique, du scandinave, du vieux norrois, de l’anglais, du hollandais, sans parler du gaulois. Ces différents apports ne sont pas du tout négligeables. Les Français ne sont d’ailleurs pas tellement une race latine, si l’on nous permet de parler encore de race en 2017. Quant à l’anglais, on ne peut pas affirmer que c’est une langue utilitaire. Le fait de nommer directement, d’aller droit au but, nous vient des Anglo-Saxons, mais on remarque que leurs poètes étaient capables de se mettre en contact avec le réel d’une façon très concrète avec des mots qui semblent faire parler les choses et, dans le même temps, de traiter des choses les plus abstraites et spirituelles. La langue anglaise est précisément cela ; on s’étonne souvent en France que ce peuple de « commerçants bourgeois » qui a inventé l’industrie moderne ait produit une poésie parmi les plus belles du monde. Or, il faut avoir les pieds sur terre pour pouvoir bondir. L’anglais dit les choses sans périphrase ni paraphrase mais peut également tutoyer les dieux. L’idée selon laquelle il s’agirait d’une langue utilitaire est fausse : si l’anglais dit weekly plutôt qu’hebdomadaire, ce n’est pas par paresse ou impossibilité de se hisser au-dessus du concret, mais par souci de s’approcher du réel. L’hebdomadaire français, quant à lui, peut être, selon le point de vue, considéré comme une faiblesse : il est soit très cultivé et élégant, soit une façon de ne pas nommer la chose, de la contourner pour se protéger. De la même manière qu’un concours hippique se dit en anglais simplement horse show. Quelles que soient les ressources intellectuelles, philosophiques etc. de l’anglais, il existe en anglais la possibilité de dire directement la chose et c’est en partie ce qui plaît aux étrangers qui pratiquent cette langue.

Pour vous, le français entretiendrait un autre rapport au monde, un peu au-delà de la réalité, sans la perdre de vue, cf. l’emploi du masculin et du féminin.

Dans la mesure où la conscience du Français dépend au moins un peu de sa langue, il s’élève au-dessus de la réalité. Concours hippique est un exemple parlant et simple : on ne mentionne pas les chevaux et il faut avoir des notions de grec pour savoir de quoi l’on parle. Un autre exemple avec la phrase suivante : « il regagne la rive à la nage », merveilleuse pour un Anglais. Le français analyse la situation ; l’action consiste à regagner la rive et ensuite vient la question du comment : en nageant ou « à la nage », expression qui touche à peine le monde concret. Le français se meut au-dessus de la réalité, quand l’anglais dirait « he swims back to the shore », qui suit le mouvement du nageur pour ne pas sombrer et se diriger vers la rive. Cela a une incidence sur la façon dont les Français envisagent le monde.

Quand ils pensent aux droits de l’Homme (il faudrait maintenant ajouter « de la Femme », pour être politiquement correct), ils admettent, avec quelque réticence, que ces droits viennent d’Angleterre à cette nuance près qu’ils ne s’appliquaient qu’en Angleterre, alors que les Français, eux, les ont universalisés. On peut estimer qu’il est merveilleux d’avoir su s’élever au-dessus des circonstances et des contingences pour en faire une idée universelle, pour entrer dans l’Idée. Dans ce cas-là, il est évident que les Anglais n’ont pas accès à ce niveau supérieur, métaphysique. Mais on peut affirmer, inversement, qu’il n’y a pas de droits de l’Homme. Où est-il écrit que les hommes ont par naissance tels droits (droit à la propriété, droit à la liberté…) ? S’ils ne sont pas décrétés par le Ciel, ils viennent de la loi. C’est une institution, un parlement, qui est décideur à l’origine, comme cela a été le cas pour le Bill of Rights de 1689 qui a défini les droits du citoyen vis-à-vis du roi. Tout dépend donc du point de vue adopté. Je préfère, à titre personnel, le point de vue anglais qui, sans être forcément pragmatique, empirique, utilitaire…, reconnaît le réel.

La Déclaration d’indépendance par John Trumbull (1817-1819)

Quand les colons américains se réunirent pour rédiger la Déclaration d’indépendance, les délégués acceptèrent de parler en termes universels : « tous les hommes sont créés égaux », mais ils fondèrent cette universalité, non pas sur la raison, mais sur Dieu – sur ce qui était pour eux une réalité : les hommes « sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables ». Les colons étaient doublement britanniques : ils cherchaient la raison dans le monde réel, et, chrétiens, ils ne supposaient pas que l’on pût soi-même inventer des universaux. Un détail de leur débat est particulièrement significatif. Certains voulaient que ces droits inaliénables incluent, après « la vie » et « la liberté », « le bonheur », signe qu’ils oubliaient la réalité en faveur d’une sorte d’utopie abstraite. En insistant pour que l’on écrive, non pas « le bonheur », mais « la recherche du bonheur », Jefferson semble avoir réfléchi, non seulement à la réalité de ce que Dieu accorde, mais aussi à la réalité de ce qu’un gouvernement peut offrir. Les droits émanant aussi de la loi, il est possible au législateur de dire au citoyen : « Je vous donne la vie » (je ne vous ferai pas tuer sauf pour un crime capital et par voies légales), ou : « Je vous donne la liberté » (je ne vous ferai pas emprisonner sans procès loyal), mais il lui est impossible de dire : « Je vous donne le bonheur ». Tout ce qui ne relève pas des faits (qu’ils soient matériels, sociaux, intellectuels, religieux…) serait une vue de l’esprit. La Déclaration de 1776 est un document exemplaire pour étudier une différence fondamentale entre mes deux nations.

Vous évoquiez l’art français de la périphrase. Cette phrase d’Anne Hidalgo, par exemple, vous paraît-elle bien l’illustrer ? « Mon projet de Paris, capitale de la participation citoyenne inclusive et attractive, repose sur la notion d’interculturalité. »

Si j’avais voulu écrire une phrase en français pour montrer la possibilité qu’ont les Français de se perdre dans une série d’abstractions, je n’aurais pas trouvé mieux !

Vous avez été encouragé à écrire en français notamment en lisant des poètes comme Bonnefoy ou Jaccottet. Qu’est-ce qui vous attire dans la pratique du français ? Est-ce sa poésie qui, selon vous, rend sensible à la dimension charnelle des idées ?

Il est assez difficile de répondre à cette question actuellement. En effet, je viens de terminer un long livre de poèmes en anglais et j’ai commencé un autre recueil en anglais, donc la poésie pour moi est en ce moment anglaise, et tout à fait différente. C’est en raison de cette différence que j’ai souhaité également écrire des poèmes en français. En écrivant en anglais (ce qu’Yves Bonnefoy avait très bien remarqué), on est déjà porté par un rythme : celui de l’anglais qui est fondé sur l’accent tonique. Cette force rythmique ne se retrouve pas en français, où il y a peu d’accentuation jusqu’à la fin de la phrase. C’est la raison pour laquelle l’alexandrin doit, selon les règles théoriques, avoir une césure afin de respirer. J’aime l’idée de ne pas être aidé par un rythme évident. En français, il faut le créer pratiquement à partir de rien ; c’est un rythme subtil, qui demande beaucoup de soin. Et avant le rythme se trouvent bien sûr les sons, là encore très différents en passant de l’anglais au français. Quand j’entre dans un poème français, je suis entouré par cette musique, merveilleuse pour un étranger. Ces sons viennent et je dois les pousser à se répondre. Composer des poèmes successivement en français et en anglais équivaut pour moi à passer, comme pour un artiste, de la peinture à la sculpture.

1 Il s’agit de l’aire de Wernicke, située dans la région temporale, dite aire de compréhension du langage. Elle ne fait pas de distinction entre les langues.

2 L’aire de Broca, dans la région frontale, dite aire de production verbale. Elle dissocie chaque langue.

3 De l’italien caffè, lui-même dérivé du turc kahve et de l’arabe qahwa.

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