Christine en goguette au pays des grands hommes

Dans son livre Les Grands hommes et le diable publié en mai (Éditions du Rocher, 2026), la journaliste Christine Goguet prétend dévoiler la face cachée des grandes figures intellectuelles, artistiques et politiques. Mais derrière ces velléités de révélations, nullement à la hauteur de son enquête de 2019 sur Les Grands hommes et Dieu, se cache surtout un catalogue de griefs rebattus, où vraies et fausses idoles, où Picasso d’un côté et Rousseau, Hugo et même Rimbaud de l’autre, sont réduits à leurs vices privés sans véritable réflexion sur leurs œuvres. Au nom d’une critique du progressisme, le livre en vient à reprendre, à droite, les réflexes de la « cancel culture », incapable de penser ensemble la misère des hommes et la grandeur de leurs créations. 

Stupéfaits, sidérés, éberlués, fascinés, ébahis, ahuris, ébaubis, pantois, pantelants et suffoqués, nous apprenons, grâce au livre de Christine Goguet intitulé Les Grands hommes et le diable, cette vérité si longtemps à nos yeux dérobée que les grands hommes étaient des hommes, et partant qu’ils avaient des défauts. Le ton est donné dès l’introduction de M. Hervé Bentégeat, vertigineuse valse d’épluchures de platitudes : « On trouvera ici une galerie, guère reluisante, de “grands hommes” qui, pour certains, ont usurpé leur réputation, et dont aucun, en tout cas, ne sort grandi. » Littéralement, il s’agit d’une entreprise de diminution, – une de plus ! car jusqu’à la démarche, l’originalité est absente. Avec la naïveté pas même feinte d’une écolière française qui découvrirait l’Amérique en 1783, Mme Goguet découvre que Victor Hugo était pingre et dénué bien souvent de toute élégance dans ses rapports avec les femmes, que Malraux était mythomane et voleur, que Rousseau abandonna ses enfants, que Picasso traitait mieux ses pinceaux que ses maîtresses, — et peut-être, dans un prochain ouvrage, aura-t-elle l’audace de révéler au monde que Napoléon Ier fit exécuter le duc d’Enghien. Que l’ignorance et l’abrutissement soient aujourd’hui les choses de France les mieux réparties, c’est une évidence ; mais cela justifiait-il de prendre à ce point les lecteurs pour des ignares délavés, afin de tirer satisfaction de pouvoir leur asséner comme de sulfureuses révélations ce que, à peu près tous, ils savaient déjà ? 

Un livre sans histoire

Encore, si Mme Goguet avait effectué un travail véritable d’historienne, histoire des idées, histoires des mœurs, histoire de la littérature, en prenant occasion des quelques figures évoquées — avec pas le moindre ordonnancement ni discernement objectif — pour penser au moins un peu les complexités singulières de chacune d’elles, nous pourrions alors l’excuser de n’avoir aucune information inédite, ni même inattendue, à nous livrer. Las ! ce n’est pas même le cas… Sans quoi, du reste, elle n’eût pas eu l’idée, saugrenue pour le moins, de fourrer sans frémir dans le même sac la lésine de Victor Hugo, l’abandon de ses enfants par Rousseau, les crimes de Che Guevara, l’antisémitisme de Marx, ou encore l’ignominie morale de Sartre et Beauvoir. Ne parlons même pas de la présence de Pétain (en quoi comparable à Rimbaud, Freud ou Marx ?) en ouverture de ce bizarre bestiaire bordélique, préfacé bâcleusement par… Michel Onfray. Ce dernier point, du reste, est sans doute le seul trait cohérent de cette entreprise pleine de chaos et de cahots. Il convenait en effet que fût laissé à cet archonte électrique du crétinisme à cran d’arrêt le privilège de présenter pareil catalogue languide de tous les attrape-touristes certifiés des visites guidées de l’histoire littéraire et politique pour classes de minus. 

Tous les chapitres, sans exception, sont indigents ; certains en outre empestent la jubilation petite-bourgeoise de Mme Goguet. Ainsi, par exemple, lorsqu’elle reproche sans rire à Rimbaud de n’avoir pas été un gentil garçon, respectueux et respectable, ou bien qu’elle sermonne avec la sévérité ridicule d’une institutrice donnant sa leçon d’instruction civique, dès lors qu’elle trouve dans la biographie d’un grand homme la plus petite affaire de luxure adultère[1]. Et l’on ne peut s’empêcher de hurler de rire, alors, en découvrant que le chapitre consacré à Victor Hugo est titré : « un génie bourgeois »… Mais il y a bien plus déroutant encore que les excitations indécentes de cet instinct de fouine des canfouines. Les pages les plus accablantes — pour celle-là qui les écrivit, non pour ceux qui s’y trouvent croqués — sont celles que Christine Goguet consacre à Rousseau, « menteur, paranoïaque, hypocondriaque », et surtout à Rimbaud, « grossier, malfaisant, ingrat ». Je renonce à citer trop au long ces pages indignes et oubliables. Tout de même, le traitement subi par Rimbaud mérite quelques remarques. Pas une seule référence fouillée n’est faite à son œuvre. Mme Goguet se contente de se demander pourquoi, lors de sa fameuse fugue parisienne, à l’âge de seize ans, arrêté à la Gare du Nord, le poète « se montre méprisant envers les policiers et refuse de répondre à leurs questions ». Et la journaliste de méditer : « Est-ce le trac, l’orgueil, la peur, la maladresse, la rouerie ? » Qu’elle soit incapable, visiblement, d’imaginer de plus nobles raisons rimbaldiennes de traiter avec un peu de hauteur les perdreaux qui l’expédièrent en maison d’arrêt, cela donne un aperçu assez exact des terrifiantes catégories mentales qui sont les siennes — celles, encore une fois, ni plus ni moins, de la petite-bourgeoisie de cœur et d’esprit. « Un Rimbaud inapte au bonheur, hanté par la morbidité, et qui semble en permanence habité par tous les démons de l’univers » : nous atteignons là aux résultats des suprêmes efforts de Mme Goguet en matière d’analyse psychologique. Quant à l’analyse littéraire, on la cherchera bien en vain parmi ces pages. L’indécrottable journaliste par exemple ne trouve pas autre chose à dire d’Une Saison en enfer que ceci qu’elle « relate » la « relation tumultueuse » qui fut entre Verlaine et Rimbaud. Une fois de plus, l’industrie de la réduction tourne à plein régime. N’y avait-il donc pas mieux et pas plus à écrire de cette fabuleuse aventure de vérification de l’âme par les gouffres ? 

Un homme qui n’écrit pas dans son coin

La superstition du social

Inutile, je crois, d’insister, car l’on aura bien compris que l’intelligence n’est pas l’affaire de Christine Goguet dans cet ouvrage qui se contente de tirer non pas le fil mais le câble épais d’un vieux faux dilemme, usé depuis cent ans, rapiécé cent fois depuis lors, avec toujours plus de maladresse : faut-il séparer l’œuvre de l’artiste ? un génie peut-il être, aussi, un salaud ? L’auteur de l’introduction, là encore, se surpasse en sottise, lorsqu’il se demande doctement : « Un artiste ou un romancier, qui ne fait que livrer dans son coin sa vision du monde, doit-il être ostracisé ? » (je souligne). Qu’aucune analyse littéraire ne puisse être découverte dans l’opuscule de Mme Goguet se comprend mieux si l’on suppose qu’elle partage cette vision minable de l’art, à savoir qu’un poète au sens large, de mots, de notes ou d’images, « ne fait que » produire, « dans son coin », « sa » vision du monde — laquelle en somme ne prête aucunement à conséquence. Et ce fort heureusement, sans quoi cette « vision du monde » risquerait de troubler l’existence bien socialisée et bien socialisante des directrices de mission du mécénat et des partenariats au Centre des monuments nationaux, ce qui certes est une situation bien plus enviable, on en conviendra sans peine, que les vagabondages d’Arthur Rimbaud, ou les solitudes botaniques de Jean-Jacques Rousseau.

Je remarque par manière de parenthèse qu’une fois de plus, la Brigade de Surveillance et de Redressement des Morts Illustres continue de persécuter de ses aigreurs argousines l’auteur des Rêveries d’un promeneur solitaire, cependant qu’elle laisse en paix, encore et toujours, cette parfaite crapule que fut Voltaire ; lequel réellement, lui aussi, parmi tant d’autres forfaits, persécuta son cadet, allant jusqu’à suggérer explicitement, par écrit, au Petit Conseil de la ville de Genève de le faire… exécuter.

Difficile quoi qu’il en soit d’imaginer expression plus archétypique de cet esthétisme qu’Annie Le Brun nommait le « danger de vitrification esthétique », qui consiste à considérer que l’art, la poésie, la musique, la peinture, c’est-à-dire la vie véritable, ne doivent pas constituer le cœur même de l’existence, et rayonner dans elle tout entière, mais plutôt être sagement mis à part, confinés dans un petit territoire, de préférence intime, situé à côté du centre, loin, dans les marches des travaux et des jours, qu’ils doivent donc être littéralement contenus dans une région discrète d’où ils ne peuvent faire de mal à personne, — ni, hélas, faire de bien à qui que ce soit.   

Assurément, il vaudrait mieux lire ou bien relire, plutôt que le livre de Mme Goguet, quelques-uns parmi ceux de cette grande dame que fut Annie Le Brun, avec qui certes je ne partage à peu près aucune option métaphysique, à commencer bien sûr par son athéisme incandescent, mais dont le sens poétique remarquable lui fit écrire en nombre des pages vigoureuses et vivifiantes sur la vie poétique, ses vertiges et ses révolutions, sa sauvagerie et sa véracité, ses abîmes et ses hautes altitudes. Ainsi pouvait-elle constater, aux premières pages de Qui vive – Considérations actuelles sur l’inactualité du surréalisme, que seul désormais importe « de se demander s’il y a ou non en l’homme un sens de la désertion qui l’inciterait à quitter le jeu commun pour aller se retrouver ailleurs ». La réponse, implicite, de Mme Goguet et de ses deux complices, le préfacier et l’introducteur, paraît être sans appel : non, il n’y a rien en l’homme qui justifie de quitter le « jeu commun » (dirions-nous même le « je commun » ?), et par conséquent toute désertion poétique est une funeste faute, puisque la vraie vie est ici, c’est-à-dire au sein de la société, dans ses rôles balisés et répétitifs, à la télévision, et dans les institutions de la République, spécialement culturelles. La vraie vie est dans l’installation sociale, dans le consensus, dans les médias, étymologiquement donc dans le milieu, le moyen, le médiocre. Il est assez effrayant d’avoir encore à dénoncer de telles mesquineries conformistes et confortables, après Rimbaud, après Léon Bloy et Bernanos, après Tristan Tzara, après le surréalisme, après Céline, dont chaque page, par le génie même qui les suscita, dénie absolument toute pertinence possible à la moindre glose sur eux dégoulinée par Christine Goguet ou Michel Onfray. 

La critique littéraire Annie Le Brun (1942-2024)

Le point de vue du valet de chambre

Il est des sans-œuvre comme il est des sans-papiers. Si l’on peut déplorer que ceux-ci soient aussi sans droits, on voudrait parfois qu’à ceux-là fut rendu pour le moins difficile d’exercer impunément, et en bandes organisées, l’épuisant pouvoir de nuisance de leur médiocrité. La bêtise, toujours, se reconnaît à cela qu’elle est étouffante ; l’esprit seul est véritablement respirable, et le génie est un appel d’être qui aspire et inspire l’âme au lieu où elle peut vivre à pleins poumons. Car, bel et bien, il ne faut pas s’y tromper : « ce ne sont pas là des questions d’ordre littéraire mais des questions de respiration », écrivait Annie Le Brun. La compagnie des artistes et des penseurs, et l’enthousiasme que suscitent leurs œuvres, non pas aveugle certes mais lucide, n’est pas autre chose que l’élément naturel, semblable à l’eau pour le poisson, où l’homme doit hisser et exhausser son existence afin de vivre, précisément, à hauteur d’homme – c’est-à-dire au-delà de lui-même. 

Cela n’est possible ni en prenant Victor Hugo, Rimbaud et Rousseau pour des dieux (mais qui sérieusement commet cette sottise ?), ni surtout en se laissant prendre au piège contraire, lequel consiste à perdre plusieurs ans de sa vie pour ne strictement rien dire de l’œuvre ni de la pensée des uns et des autres. Ce livre en effet, Les Grands hommes et le diable, participe pleinement de l’une de ces récurrentes et scélérates campagnes de dissimulation privant petit à petit les lecteurs de toute envie d’aller y voir par eux-mêmes, et les condamnant dès lors à se contenter des poncifs péniblement ânonnés, répétés, rabâchés, ressassés et rabattus par ceux-là que l’on soupçonne d’avoir quelque intérêt culturel à la disparition de l’art et de la philosophie derrière, exclusivement, ce que Hegel eût appelé le point de vue du valet de chambre. 

Mais les grands poètes, les grands penseurs, ne sont pas des héros ; et à l’héroïsme exemplaire ils ne prétendent pas. Qui en doutait, quelques niais exceptés peut-être ? Les grands poètes, les grands penseurs, il faut les lire ; et, si l’on peut, tâcher de les imiter dans cela qu’ils ont seulement d’admirable, et de salutaire, et de salvateur, car c’est par-là qu’ils sont plus qu’eux-mêmes : leur vocation, par quoi tout homme « passe infiniment l’homme ».   

Romain Debluë 


[1] On comparera avec ces lignes, afin de mesurer la distance qui sépare le poncif (« inapte au bonheur », « hanté par la morbidité ») de la poésie : « Sur la mer, que j’aimais comme si elle eût dû me laver d’une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J’avais été damné par l’arc-en-ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver : ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté. » (Rimbaud, « Alchimie du Verbe », dans Une Saison en enfer)