Lacarrière au Mont Athos

Il y a un siècle naissait Jacques Lacarrière, qui disparaissait il y a vingt ans, le 17 septembre 2005. L’Été grec, paru en 1976, était devenu instantanément un classique. Son succès et l’aura qui continue de l’entourer cinq décennies plus tard est certainement né d’une adéquation entre une époque, une attitude singulière et un genre littéraire dont il évite les clichés : Jacques Lacarrière a réuni l’école buissonnière et la culture classique, le voyageur et le moine cénobite.

L’écrivain Jacques Lacarrière (1925-2005)

La Grèce sortait à peine de la dictature des Colonels. Le tourisme était en pleine explosion, mais il n’avait pas encore complètement transformé le pays que Lacarrière avait parcouru au fil de longs séjours entre 1947 et le coup d’État des Colonels. Les Colonels avaient piteusement quitté le pouvoir en 1974 : chacun pouvait, en mettant son sac sur le dos, trouver dans ce livre de quoi guider ses pas et son regard à travers un pays qui retrouvait tout à coup un visage souriant. La collection Terres Humaines avait publié peu avant L’Été grec le Cheval d’Orgueil en 1975, succès majeur dont Lacarrière estime avoir bénéficié sur un malentendu : ce titre de Pierre-Jakez Hélias, consacré à la vie quotidienne d’une famille de Poudreuzic (Finistère) avait révélé l’intérêt du public pour des livres articulant histoire personnelle et histoire régionale : la mondialisation et l’accélération du monde favorisent parfois le passéisme et le régionalisme. 

Pourtant, Lacarrière engage ses textes loin du folklore et des ruminations antimodernes qui étouffent parfois aujourd’hui le genre du récit de voyage. Le ronronnement des déclinaisons peut faire oublier que le choix des « humanités classiques », latin et grec ancien, pouvait être une forme de désobéissance et se marier à un modernisme littéraire revendiqué : « Mon père gérait une agence de charbonnages à Orléans et me voyait déjà prendre sa suite. Il ne voulut jamais entendre parler de grec et de latin et quand il me dit qu’au lycée je ferais de l’anglais et des maths, j’eus une telle crise de nerfs qu’il fallut faire venir le médecin. » Renoncement à la voie scientifique, ce choix pouvait être celui de la marginalité sociale, et non d’une appartenance culturelle à une certaine classe sociale. 

Le théâtre et le voyage comme relais

Ainsi, la passion pour Sophocle s’accompagne-t-elle simultanément de celle pour le mouvement surréaliste. Le théâtre et le voyage prennent le relai. Lorsqu’il découvre Delphes en 1947 au cours d’une tournée théâtrale, les combattants communistes sont embusqués dans les hauteurs et font régner sur les lieux des concours antiques un silence tragique à plusieurs titres. « J’étais venu ici, poussé par les fantômes et les mirages du passé, pour jouer devant les Grecs d’aujourd’hui les drames et les horreurs du passé, pour jouer devant les Grecs d’aujourd’hui les drames et les horreurs de la guerre de Troie alors qu’une autre guerre se déroulait en ces lieux mêmes. […] Je dois à ce premier séjour à Delphes, à cette rencontre avec la guerre, de m’avoir délivré à jamais du mirage des pierres. » Lacarrière n’appartiendra jamais à l’espèce des béats : la question du sens se pose aussi bien pour l’érudition que pour le voyage : « Pourquoi, à l’âge de trente ans, passer le plus clair de son temps avec tous ces vieillards barbus, qu’il s’agisse de Sophocle, d’Hérodote ou des moins d’Athos ? » Cette honnêteté le convaincra d’ailleurs de la supériorité d’une démarche comme celle de Pierre Vilar sur les ressassements des universitaires recroquevillés sur leurs chaires : « Ce que je souhaitais à l’époque, c’était justement m’évader du milieu helléniste, atteindre un public nouveau, notamment celui du théâtre. »

S’il a découvert la Grèce par l’Antiquité et Delphes, c’est en fait au Mont Athos qu’il s’attarde ensuite tout particulièrement. Que vient chercher le voyageur en ces lieux de claustration et d’arriération ? En vérité, la communauté monastique du Mont Athos n’avait rien d’engageant pour un jeune surréaliste. Cette péninsule orientale de la Chalcidique est interdite depuis le XIe siècle « à tout animal femelle, toute femme, tout eunuque et tout visage lisse. » Loin de la civilisation moderne, sans route ni voiture, les moines vivent pour les uns dans des monastères, les autres dans des cabanes ou des ermitages individuels, d’autres enfin errent et demandent chaque nuit l’hospitalité dans un monastère qu’il quitte le lendemain. Les non-orthodoxes n’ont le droit d’y séjourner que pour quelques jours. 

Dans cet univers qui est comme une survivance de Byzance, Lacarrière observe avec autant de franchise que d’empathie les barbes qui affichent ostensiblement le mépris du corps, mais aussi les visages derrière, où se lisent « nos façons d’être et de vivre », « le reflet de nos acquis, de nos manques, de nos choix et de nos refus ». Il devine les amours homosexuelles des moines, vécues tantôt dans le péché et les pleurs, tantôt dans la joie et la passion ; il assiste aux offices, apprend à lire les fresques et les icônes par lesquelles se raconte une autre histoire de l’humanité, de ses souffrances et de ses vertus. Il note les travaux et les jours, et écoute ceux qui, s’étant engagés sur la voie de la déification, n’en demeurent pas moins, dans l’attente de l’Apocalypse, voraces et assoiffés de vins et de raki… 

Une autre histoire de l’humanité

Lacarrière, qui préfère la conversation au prêche, ne nous assomme pas sous les aphorismes piochés auprès d’un prétendu sage de l’autre bout du monde, et on le remercie encore de nous avoir épargné ce genre de traités de sagesse déguisés en récit de voyage. Il constate avec consternation l’ignorance militante des moines, puisque pour eux savoir, science et instruction éloignent de Dieu : « J’ai rarement eu, quant à la religion, des conversations aussi stupides, aussi primaires, qu’à l’Athos. » Mais peu importe la bêtise, l’ignorance, la superstition : le contenu du discours, fût-il le discours d’un « sage », compte moins que l’art et la manière de vivre, et l’homme se tient toujours à mi-chemin entre ses aspirations grandioses et ses faiblesses. 

Lacarrière s’est tenu toute sa vie sur la frontière de l’ascétisme religieux, sans prétendre la franchir : au-delà, c’est l’Au-Delà. En parlent ceux qui en sont capables. Ce n’était pas son cas, alors il parlera de ceux qui s’en approchaient. Après les moines, il s’est intéressé notamment aux premiers ermites ou aux gnostiques, qui ne peuvent manquer d’interroger même celui qui ne partagent aucune de leurs croyances. Le renoncement au confort matériel et la mise à l’écart du monde sont le lot commun du voyageur et de l’anachorète. Celui-ci restera les yeux rivés sur un autre monde, plus vaste tandis que son existence demeure enfermée dans un espace le plus réduit possible. Celui-là continuera son chemin mondain. La conscience d’une frontière religieuse n’empêche pas de reconnaître l’homme en l’autre, et de s’interroger sur ce choix : « Deviner sur chaque visage ce qu’il aurait pu être, si son porteur avait changé de vie, est un jeu auquel il m’est arrivé souvent de me livrer. » 

Ainsi l’Eté grec demeure-t-il, alors que le récit de voyage est un genre qui vieillit souvent mal. C’est un genre fourre-tout, qui n’a cessé de se voir contester ses fonctions à mesure que se développaient les savoirs : du recueil d’étapes pour cheminer vers Jérusalem et ses lieux saints (Itinéraire de Benjamin de Tudèle), il a pu apporter des informations militaires utiles en vue d’une guerre à venir (l’Histoire des Mongols, de Plancarpin) alimenter la polémique contre les catholiques (Récit d’un voyage fait en la terre du Brésil, Jean de Léry) ou prendre des formes encyclopédiques (Les Singularités de la France antarctique de Thévet), ou prélude à une étude anthropologique ou économique plus systématique (Voyage autour du Monde, Bougainville), mais son espace a été progressivement mis en coupe réglée par les sciences humaines naissantes. Les touche-à-tout, ambassadeurs, pèlerins, marchands, aventuriers ou prisonniers de guerre se sont progressivement fait ringardiser, et Lévi-Strauss tentent de les achever dans les premières lignes de ses Tristes tropiques : « Je hais les voyages et les explorateurs […]. Cette scorie de la mémoire : “À 5 h 30 du matin, nous entrions en rade de Recife tandis que piaillaient les mouettes et qu’une flottille de marchands de fruits exotiques se pressait le long de la coque”, un si pauvre souvenir mérite-t-il que je lève la plume pour le fixer ? » Le tourisme alimente un nouveau type d’ouvrages, le guide touristique, qui se consacre exclusivement, par des informations utiles, à lever l’incertitude qui plane sur le voyage. Son émergence signale le déclin du récit de voyage comme récit d’aventure, puisque l’une dépérit nécessairement là où l’autre s’organise.

Pourtant, il y a quelque chose dans le voyage et son récit que ne satisfont ni la science, ni ses exposés, ni le tourisme et les exposés froids et utilitaires d’un guide bleu : une confrontation de soi avec le monde et son étrangeté, qui n’apporte peut-être guère plus que le scepticisme et son corrélat, la tolérance. Une certaine liberté de l’esprit face au monde, en somme, conquise dans l’ascèse du voyage. Lacarrière, assurément, l’a trouvé au Mont Athos. Cette expérience a nourri son écriture, quand il ne se consacrait pas tout entier à la joie de l’inventaire lyrique du monde : « Si j’ai appris quoi que ce soit en Grèce, c’est comme la cigale de la fable de La Fontaine : sans autre but que cet apprentissage et que le chant qui en résulte. » Loin du collectionneur et de l’archéologue (amateur ou professionnel), il voyage léger, ne récolte que des histoires – réelles ou affabulées, des souvenirs – les siens et celui des autres, plus rarement quelques dessins ou portraits photographiques. Poète et prosateur, amateur d’hommes, de paysages et de mythes, Lacarrière s’est régalé de ce monde et a communiqué la joie d’y vivre tout aussi léger que libre. L’ascétisme se fait, finalement, gourmand.

L’été en Grèce est désormais celui des 31 millions de touristes qui alimentent Instagram de milliards de versions de photos identiques : le visage en est rarement le sujet principal, et l’intensité des couleurs tend plus vers la promotion publicitaire que vers l’éloge de ce monde. Le sens du voyage se dérobe et pourtant son industrie continue de progresser. Jacques Lacarrière a vu un pays que le lourd triptyque du tourisme – le restaurant, l’hôtel, et le magasin de souvenir adossés au site « à visiter » – a depuis largement remodelé : on chercherait en vain à y revivre L’Été grec. Mais l’art et la manière de son auteur, qui savait unir les contraires, continuent de dessiner le sens d’un séjour aux frontières de notre monde, et d’une conversation nouée avec ses lecteurs autour de cette expérience.

Baptiste Dericquebourg

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