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Elections municipales et « front républicain » : qu’en dirait Charles Péguy ?

« Front républicain », ce bouclier anti-FN maintes fois brandi par le PS et l’UMP commence à s’éroder. Et pour cause, nombreux aujourd’hui sont ceux qui remettent en question sa légitimité et qui interrogent la notion même de républicanisme. Qu’est-ce que la République ? Que signifie être républicain ? Le « front républicain » est-il l’expression d’un ensemble de valeurs ou est-ce la manifestation cynique d’un simple pragmatisme politicien ? Sa convocation constante n’est-elle pas une énième manière de faire déchoir comme le dit Charles Péguy « la mystique en politique » ?

Charles Péguy

Charles Péguy

Dans Notre Jeunesse, Péguy exprime une profonde nostalgie envers la mystique républicaine. « Ce que nous voulons savoir, c’est ce que c’était, c’est quel était le tissu même de la bourgeoisie, de la République, du peuple, quand la bourgeoisie était grande, quand le peuple était grand, quand les républicains étaient héroïques et que la République avait les mains pures. Pour tout dire quand les républicains étaient républicains et que la république était la république », écrit-il. Aux yeux de Péguy, la mystique républicaine est l’état organique d’une société à proprement parler « républicaine ». Elle est l’union charnelle de la race et de l’idée. Elle est ancrée dans le comportement spontané des citoyens. Pour Péguy, le vrai républicain ne se pense pas républicain , il ne fait pas le « malin ». Il ne glose pas sur son prétendu républicanisme. Il le vit. L’authentique républicain est celui qui mène une vie authentiquement républicaine : il la consacre par le travail et par son admiration pour les héros et les saints.

Péguy estime faire partie de la dernière génération de républicains mystiques dont le fait d’arme majeur consiste dans la défense du capitaine Dreyfus. « Pourquoi le nier. Toute la génération intermédiaire a perdu le sens républicain, le goût de la République, l’instinct, plus sûr que toute connaissance, l’instinct de la mystique républicaine. Elle est devenue totalement étrangère à cette mystique. La génération intermédiaire, et ça fait vingt ans », souligne-t-il. Notons les mots choisis par Péguy : « sens », « goût » et « instinct ». Le républicanisme est un sentiment, une conviction profonde qui se passe de médiation. Le républicanisme n’est pas une théorie, c’est un mode de vie immanent. La République ne peut tenir en tant que telle si et seulement si elle est composée d’individus qui la portent, qui la soutiennent, qui la font fonctionner comme les organes font fonctionner le corps.

Dérépublicanisation et déchristianisation

Péguy prévient : « Quand un régime, d’organique est devenu logique, et de vivant historique, c’est un régime qui est par terre. […] Aujourd’hui la République est une thèse […] Ce qui importe, ce qui est grave, ce qui signifie, ce n’est pas que ce soit appuyé ou soutenu, plus ou moins indifféremment, c’est que ce soit une thèse. » L’auteur de Notre Jeunesse refuse tout accaparement de l’idée de République par le parti intellectuel. À ses yeux, la mystique républicaine est une mystique révolutionnaire. Or, la révolution a été faite par des hommes de l’ancienne France, par des hommes de l’ancien régime. La mystique républicaine est donc une mystique de l’ancienne France, faite par des hommes de l’ancienne France, par les héros et les saints de l’ancienne France. Ce qui navre Péguy, c’est qu’à partir de 1881, les hommes politiques se parent des atours du républicanisme alors que ce ne sont plus des républicains. La République vidée de sa mystique, la République réduite à la politique ne renvoie plus qu’à la domination du parti intellectuel.

Émile Combes

Émile Combes

En 1895, l’entrée d’Émile Combes au Ministère de l’instruction publique va parachever le mouvement de démystification républicaine. « Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystification », affirme Péguy. En effet, la République ne peut rester la République si on change les hommes qui l’on faite. La République a été faite par le peuple et la bourgeoisie catholique. Ce peuple est la chair de la République. Changez la chair et la République s’effondre. Renoncer à la mystique qui transcende cette chair et vous perdez la République. La République du parti intellectuel, cette République désincarnée et démystifiée est encore bien vivante aujourd’hui.  Espérons avec Péguy : « Que l’on m’entende bien. Je ne dis pas que c’est pour toujours. Cette race en a vu bien d’autres. Mais enfin c’est pour le temps présent. »

3 plusieurs commentaires

  1. La présentation de la pensée de Péguy est très juste, merci de vos articles qui contribue à faire connaître ce génie.
    Je reste cependant sceptique sur votre chapô qui laisse ouverte la possibilité que la république de Péguy soit parfois du côté du FN. Si nous nous accordons pour reconnaître que UMP et PS n’ont pas grand chose de républicain au sens de Péguy ; c’est, je pense, une illusion de croire que les gesticulations du FN (ou de même à l’opposé du Front de Gauche) ont quoi que ce soit à voir avec la ferveur républicaine de Péguy.

    • Merci pour votre message. Je ne vois pas en quoi le chapô laisse penser à une quelconque accointance envers les thèses FN.

      • Me voilà rassuré. 😉

        En effet le chapô ne le dit pas et vous avez raison de le faire remarquer. Ma remarque révèle surement plus une question que je me suis posé à sa lecture. Pour mieux la formuler, mon intégration serait : est-ce que le fait que l’UMP et le PS ne soit pas un Front Républicain crédible enlève le fait qu’un Front Républicain soit nécessaire face au FN ?
        Ma réponse est non, et je tends même à penser que le succès du FN doit nous faire ressentir de manière plus vive la nécessité d’un Front Républicain (ou plus simplement d’un républicanisme authentique à la manière de celui de Péguy).

        Mais me voilà pris à parler d’un détail au sujet d’un article dont je tiens d’abord à saluer la qualité.

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