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John Cowper Powys : à la recherche d’un écrivain perdu

L’histoire littéraire a la mémoire courte. John Cowper Powys, ce géant issu des légendes galloises, n’a pourtant qu’une place de nain au panthéon de la littérature anglo-saxonne. Né en 1878 et mort en 1963, il parcourt les siècles à dos de cheval, mais peu de critiques l’ont suivi dans sa cavalcade du naturalisme jusqu’au modernisme. On lui préfère Thomas Hardy pour le réalisme, D.H. Lawrence pour le sensualisme, et parfois même Virginia Woolf pour le traitement de la conscience. L’erreur n’est pas mince.

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Thomas Hardy, sa femme et son chien devant Max Gate

Cet enfant du Wessex a certes grandi sous l’ombre des briques rouges de Max Gate, la demeure de Thomas Hardy dans les environs de Dorchester. Mais le jeune John franchit la distance qui le sépare de l’auteur de Tess d’Urberville et s’immisce dans son quotidien. Les longues promenades dans la campagne britannique déploient tout un univers de feuilles mortes, de mottes de crottin et de croassements de crapauds. C’est là que John fait son éducation, parmi les éléments naturels les plus minables. Il y décèle un monde sous-humain grouillant de vie, qui deviendra le contrepoint du destin des héros de ses romans.

Quelques années plus tard, Jack enseigne la littérature aux jeunes filles de Brighton. Sur ses plages grises et déprimantes, il se passionne pour les mollets d’adolescentes androgynes. On l’imagine bien, sourcils contractés dans son front romain, s’adonner à une épiphanie joycienne pervertie. Comme Stephen Dedalus, il est subjugué par les silhouettes qui se détachent du bord de mer. Contrairement à Stephen, il ne sublime rien du tout par l’écriture. C’est que le ver du vice le titille. Il abandonne sa femme à la maison, pour parcourir les falaises à la recherche de son petit plaisir personnel et coupable : la contemplation absolue et dégénérée des mollets de sylphides qui n’ont rien de charnel.

En 1905, il plaque tout pour les États-Unis, où il devient conférencier itinérant de littérature pour les marginaux : travailleurs noirs, juifs new-yorkais, sociétés de femmes puritaines. John espérait sans doute échapper à son obsession masturbatoire, mais hélas, il est confronté aux genoux graciles des performeuses des spectacles burlesques. Qu’importe, sur des estrades de fortune, il revêt sa cape professorale de chauve-souris et plonge dans l’âme des écrivains qu’il commente. Il rit comme Rabelais le lundi chez les ouvriers, sombre dans une crise épileptique le mardi en faisant revivre Dostoïevski pour une congrégation épiscopalienne. Sa technique, celle de l’analyse dithyrambique, consiste à plonger, tel un courant magnétique, dans la substance même de ses auteurs. Que les sceptiques s’apaisent : Henry Miller atteste de sa capacité à ressusciter les écrivains morts.

La conscience des choses et le sadisme

Glastonbury Tor (c) Kim Benson

Cependant, Powys commence à publier, mais outre-Atlantique, on se méfie. Ce charlatan de conférencier est-il capable d’écrire un roman raisonnable ? Avec Wolf Solent en 1929, la réponse est un « non » catégorique. La démesure s’y niche partout, et surtout dans les détails minuscules. Le clapotis d’un étang ou la branche stérile d’un tilleul se font l’écho cosmique de l’érotisme du héros. D.H. Lawrence a de la concurrence. La sensualité ambivalente de Wolf, tiraillé entre le désir charnel de son épouse Gerda et l’érotisme platonique de la maigre Christie, déborde de chapitre en chapitre. Mais la sexualité ne fait pas tout. Ce qui est surtout remarquable, c’est le développement de la « mythologie personnelle » de Wolf, c’est-à-dire le pouvoir qu’il a de se retrancher en lui-même pour vivre du plaisir brut de ses sensations. Le stream of consciousness de Joyce devient mystique et sensuel.

Quatre ans plus tard, Les Enchantements de Glastonbury annoncent l’obsession galloise. Cette romance contemporaine sur fond de légende arthurienne – merlinienne, plutôt – franchit un cap supplémentaire dans la vie mystique des êtres inanimés. Le soleil est l’ennemi intime du pasteur Matt Dekker et la terre jalouse Mary Crow, qui se laisse prendre sur les bancs d’une rivière par son amant. Le ver du sadisme – phobie ultime de l’auteur – s’épanouit à souhait dans le personnage d’Owen Evans, qui échoue à racheter son masochisme en incarnant le Christ dans un miracle joué sur la grand place.

L’Autobiographie, en 1934, révèle les errances souterraines du fameux ver. Powys s’acharne contre lui-même, contre chacun de ses vilains penchants. On suit le jeune Jack torturant son frère cadet, prenant plaisir à être dénigré, et surtout dans sa course-poursuite de tous les mollets d’Angleterre et d’Amérique. Le vice est d’autant plus flagrant qu’il est confronté à l’absence totale de personnages féminins. Car John avait abandonné sa très catholique épouse en Albion pour une jeune américaine, Phyllis Playter. Toujours empli d’une affabilité sans bornes, il préféra les ménager en feignant leur non-existence.

La période galloise : Merlin et Homère

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Le cottage de Powys à Corwen en 2015

Le temps des conférences est révolu, et Powys décide de s’enterrer au Pays de Galles, emportant la frêle Phyllis dans ses malles. À Corwen, dans un cottage de rien du tout construit pour les domestiques d’un comte disparu, il se contente du rez-de-chaussée où il écrit allongé, face à la bruyère. Là, près des ruines du château de Dinas Bran, ancienne forteresse des princes de Powys, il retrace les exploits d’Owen Glendower, dont la rébellion contre la couronne d’Angleterre est bien connue des lecteurs d’Henry IV de Shakespeare. Promeneur passionné, ses longues marches le mènent chaque semaine à Caer Drewyn, remparts de pierre de l’âge du fer. C’est parmi ces ruines à la date incertaine qu’il achève le dernier chapitre de Porius, roman de la conscience médiéval. Son héros éponyme, mi-Romain mi-Celte, affronte l’invasion des Saxons aux côtés de l’armée du roi Arthur, tout en tâchant de mater la rébellion des peuples de la forêt et de leurs druides. Porius est appelé à devenir la figure messianique des légendes arthuriennes, qui panse ses blessures sur l’île d’Avalon avant son retour sur terre. Il y parvient après une longue série d’épiphanies langagières, au contact des romains et des géants. L’air de rien, Powys nous fait l’affront de déplacer Walter Scott en plein modernisme joycien – ou peut-être est-ce l’inverse.

Mais Jack vieillit et ne s’intéresse plus qu’à Homère. Un de ses yeux lui fait défaut, et il trouve chez l’aède aveugle un fidèle compagnon de retraite. À force de ressasser l’Odyssée, il en écrit la suite : Atlantis. Ulysse quitte Ithaque pour exterminer le monstre de science positiviste de l’Atlantide. Le ver du sadisme semble l’avoir tout à fait quitté : l’écrivain a peaufiné sa philosophie du détachement et ne vit plus que pour la jouissance de ses sens. En 1959, il réécrit l’Iliade du point de vue de l’Éther, figure divine qui a le pouvoir de pénétrer la conscience des dieux, des hommes et des choses – nous quittant presque en racontant la plus vieille histoire du monde, celle du courroux d’Achille.

Pour la survie de Powys

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Powys et Céline au chien

Mais voilà, lorsque Powys meurt en 1963, il ne se trouve presque personne pour le défendre. Henry Miller a bien essayé de le promouvoir avec un acharnement tout amical, le citant frénétiquement dans les Livres de ma vie. Theodore Dreiser insiste sur son appétence powysienne, et le critique George Steiner s’insurge contre son engloutissement quasi-immédiat dans l’oubli. En France, Bachelard le défend aquatiquement dans L’Eau et les rêves, tandis que Pauline Réage vante ses mérites sous le pseudonyme moins érotique de Dominique Aury. Depuis, malgré quelques tentatives de traductions et les éloges répétés de Marc-Edouard Nabe, plus personne ne connaît Powys.

Il est pourtant une femme qui se battit de ses deux petits poings : Marie Canavaggia. L’assistante virginale de Louis-Ferdinand Céline occupait son temps libre à traduire. Elle avait déjà reçu les honneurs des éditeurs pour sa traduction de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne lorsqu’elle décida de faire percer Powys en France. En 1956, Marie essaie de placer Les Sables de la mer, traduction de Jobber Skald chez Plon. Mais Gabriel Marcel râle de la longueur des phrases, et retarde la parution de trois ans. Le temps presse, car John a déjà 87 ans. Canavaggia se démène chez Gallimard pour publier l’Autobiographie, dont elle soumet un premier manuscrit en 1959 lors d’une visite aux côtés de Céline. Il faudra cinq ans pour que l’éditeur se décide, et Powys rate le succès retentissant de l’œuvre. En 1967, Canavaggia signe sa dernière traduction de l’auteur, celle de Maiden Castle (comprendre le Château des Pucelles ou le Château des Soubrettes), que son côté vieille fille la pousse à rebaptiser pudiquement Camp retranché. Depuis, dix-neuf traductions ont paru chez treize éditeurs, rédigées par douze traducteurs. Une catastrophe pour Jack, que plus personne ne veut protéger en France. Alors chers lecteurs, soyez gentils et achetez tous les Powys que vous trouverez, vous prouverez aux éditeurs que le titan gallois mérite bien un mécène.

 

 

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