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John Cowper Powys : pourquoi Dostoïevski est le plus grand de tous les romanciers

Dans son essai sur Dostoïevski, l’écrivain gallois John Cowper Powys ne passe pas par quatre chemins. À ses yeux, Dostoïevski est le plus grand des romanciers. Le caractère définitif de son affirmation l’oblige à une analyse approfondie et pertinente.

Dostoïevski est le plus grand des romanciers. Voilà ce que dit John Cowper Powys. Rien de plus, rien de moins. Il ne dit pas des « écrivains ». Il ne parle pas des dramaturges, des poètes, des philosophes. Il a l’élégance de limiter son champ. Powys dit que Dostoïevski est le plus grand des romanciers. Et on aura du mal à lui donner tort. De plus, Powys s’y connaît en roman. Le Gallois mystique écrit des livres plein de personnages et d’ésotérisme celte. Son avis mérite d’être envisagé sérieusement. Dostoïevski donc. Pas facile à défendre une telle affirmation. Pas facile à contredire non plus. Dostoïevski plus grand que Balzac ? Plus grand que Tolstoï ? Plus grand que Dickens ? Powys les a tous lus. Et il a fait son choix.

John Cowper Powys

John Cowper Powys

Pour Powys, ce qui fait tout d’abord la force des romans de Dostoïevski, c’est la polyphonie (cacophonie ?), la multiplicité des discours contradictoires  au sein d’une même œuvre. Dostoïevski n’est pas un auteur à thèse. Aucun de ses personnages n’incarne sa pensée. Pour la simple et bonne raison qu’ils l’incarnent tous un peu à la fois. « Mais sa grandeur particulière d’auteur de fiction réside dans le fait qu’il n’est pas que le porte-parole de ces révélations, encore moins un interprète calme et critique, mais un véritable médium ; c’est-à-dire que nous avons l’étrange impression, en écoutant les propos de ses personnages forts dérangeants, qu’il est lui-même aussi surpris, choqué, terrifié et impressionné par ce qu’ils révèlent […] », affirme Powys. En effet, on peut dire, dans une certaine mesure, que Dostoïevski subit ses personnages. Il leur donne vie, mais une fois animés, les Stavroguine, les Dimitri Karamazov, les Prince Mychkine lui échappent. Dostoïevski transpose le libre arbitre dans la littérature. Il perd le contrôle du destin de ses personnages. Ces derniers ont, par delà le démurge à plume, leur mot à dire. Les pensées des personnages de Dostoïevski ne procèdent pas de lui mais passent à travers lui.

De cette polyphonie naît une atmosphère propre aux romans de Dostoïevski. Nous sommes face à des livres orageux où les personnages percent le ciel comme des éclairs. Le deuxième aspect que Powys met en avant est la question du réalisme même des personnages de Dostoïevski. « Maintenant, ceux qui considèrent Balzac ou Tolstoï disons, voire notre Walter Scott, comme le plus grand des romanciers déclareraient j’imagine que les personnages les plus typiques de Dostoïevski sont si exceptionnels et anormaux qu’ils ne sauraient en aucune façon représenter des êtres humains ordinaires », note-t-il. Voici l’erreur commune : Stavroguine et Mychkine n’existent pas dans la réalité. Leur psychologie est trop absolue. Ils ne sont que l’incarnation d’une idée. Stavroguine et Mychkine sont des idées.  Dostoïevski essentialise. Rien n’est plus faux.

Le réalisme plus réel de Dostoïevski

Dostoevskij_1872

Dostoïevski

« C’est seulement pour les ignorants que tous les moutons se ressemblent – l’homme ordinaire est une création de l’esprit conventionnel », affirme Powys. L’étrangeté, l’anormalité, l’exception fait partie de ce monde. Dostoïevski ne sous-estime pas la vie intérieure du commun des mortels. Chacun recèle au plus profond de lui-même une richesse psychologique, une densité mystique, un potentiel stavroguinien. C’est la confrontation au destin qui décide les âmes. Aucun être n’est ordinaire, car nous sommes tous des êtres de liberté. Éprouver cette liberté en faisant l’expérience du bien et du mal, voilà ce qui pour Dostoïevski nous rend tous exceptionnels. « Mais faire le médium de la lutte mortelle opposant Satan et le Christ, dont les arsenaux fulminent l’un contre l’autre au sein de l’âme la plus simple, ce n’est qu’un des devoirs d’un grand romancier. », estime Powys.

Retranscrire la réalité. Telle est la tâche principale du romancier. Décrire avec précision les villes, les lieux, les individus, leurs tenues, leurs comportements… Pour Powys, un grand romancier doit s’armer de trois qualités principales : créer des personnages convaincants, créer un arrière-plan convaincant et créer une intrigue convaincante. Dostoïevski réunit l’ensemble de ces critères, de ces trois dimensions. Ce qui fait sa particularité, ce qui fait que Dostoïevski est le plus grand des romanciers, c’est qu’il développe dans son œuvre une quatrième dimension, la dimension cachée, la dimension mystique de la réalité. Dostoïevski ne s’arrête pas à la surface des choses. Il effectue un double mouvement : à la fois un mouvement de descente dans les bas-fonds de l’âme mais aussi une conversion du regard vers la transcendance. Dostoïevski monte autant qu’il descend. Pour être précis, il monte à mesure qu’il descend. Pour Powys, un personnage réaliste doit revêtir « un je-ne-sais-quoi sans lequel, par quelque étrange loi de l’esprit, les choses ne nous rappellent pas cette réalité profonde de notre expérience qui doit toujours reposer à la lisière du mystère ». La réalité de Dostoïevski – ce qui fait que Dostoïevski est le plus réaliste (et donc le plus grand) des romanciers – englobe la dimension cachée du monde. L’erreur du naturalisme en littérature consiste précisément dans l’oubli de ce mystère qui fait partie intégrante de notre réalité. Pour Powys, tout est là : « Nous voici au cœur du problème : il se situe entre le « réalisme » de Zola ou Maupassant, Tolstoï ou Hardy, et le réalisme plus réel de Fiodor Dostoïevski ».

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