On ne peut plus écrire innocemment

La polémique autour du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien (Grasset, 2026) a révélé le piètre état des lettres françaises, désarmées devant l’Intelligence Artificielle parce que la vie littéraire, corrompue par les mondanités et les formules promotionnelles, avait déjà cédé à l’artifice. Le chroniqueur Maxime DesGranges confie à PHILITT son indignation devant un milieu qui a perdu le goût et l’attention profonde à la langue, au point de consacrer un style mécanisé et standardisé sans même le voir pour ce qu’il est.

L’histoire littéraire retiendra que le 23 septembre 2026, Virginie Despentes est devenue ringarde.

Son intervention à l’émission C ce soir, où l’autrice de Cher connard a proclamé « Pangram, va te faire foutre », puis a confié s’être remise à écrire dans des cahiers pour ne pas souiller ses doigts de princesse punk au contact de l’IA, a montré aux yeux de tous la crispation d’un monde ancien face à l’émergence d’un monde nouveau, dans lequel une poignée de « technocrates » américains nous entraîne à marche forcée.

Le changement d’époque était d’autant plus tangible que le contradicteur de Despentes, un jeune énarque informé et sapé comme un premier de la classe, Raphaël Doan, était l’auteur d’un long article pour le Grand Continent comparant l’apparition de l’IA à celle de la photographie au XIXᵉ siècle, technique nouvelle contre laquelle les peintres inquiets pour leur profession proclamaient déjà, dans des tribunes et des pétitions : « Daguerre, va te faire foutre » (tout en utilisant discrètement le daguerréotype pour se simplifier la tâche).

À l’époque, deux types de peintres se sont démarqués : ceux qui ont adapté leur carrière en devenant photographes, et ceux qui ont adapté leur peinture en la libérant de sa fonction de reproduction fidèle de la réalité, ce qui a donné l’impressionnisme. Mais une chose est sûre : aucun peintre n’a proclamé fièrement que jamais il ne toucherait un appareil photo de sa vie.

Histoire d’une hypnose collective

Nouveau monde, donc, dans lequel nous précipite la polémique autour du roman de Thélyson Orélien (C’était ça ou mourir, Grasset, 2026), d’une telle ampleur qu’il semble inutile d’en rappeler la nature.

Rappelons simplement que, en 2025, un livre entièrement rédigé – ou plutôt « co-écrit » par un auteur fictif, Jianwei Xun, et le philosophe italien Andrea Colamedici – à l’aide de l’intelligence artificielle, Hypnocratie (Philosophie Magazine Éditeur), a été un bestseller, sans que ça fasse lever un sourcil. Or, l’essai philosophique comportait déjà tous les tics de langage caractéristiques d’une écriture artificielle.

Voici par exemple un extrait de l’introduction, où l’artifice saute aux yeux aujourd’hui : « Le capital n’accumule plus seulement de la plus-value économique : il superpose des états de transe. Les cryptomonnaies ne sont pas seulement de la spéculation : ce sont des formes de transe financière collective. Les NFT ne sont pas seulement des actifs numériques : ce sont des fétiches hypnotiques. Le métavers n’est pas une nouvelle frontière technologique : c’est un environnement de suggestion intégrale. »

À force de lire ce type de prose mécanique et stéréotypée, quiconque s’est frotté sérieusement aux LLM (Large Language Model) ces dernières années – et je pensais naïvement que c’était le cas de toute la profession des Lettres – a désormais l’odorat assez entraîné pour flairer un texte écrit à l’IA.

Le philosophe originaire de Hong Kong, Jianwei Xun, n’existe pas. Il a pourtant donné une interview au Figaro, supprimée depuis.

Quand on dit « texte écrit à l’IA », ça ne signifie pas nécessairement que c’est l’IA qui en est le rédacteur stricto sensu, mais que l’humain à l’origine du texte est d’ores et déjà formaté par les tics d’un langage artificiel, c’est-à-dire un langage pauvre, ou plutôt faussement riche : rythme ternaire, construction antithétique, phrases brèves et saccadées, comparaisons omniprésentes et souvent hasardeuses, signes de ponctuation privilégiés (tiret cadratin, deux-points…), etc.

Car il faut bien comprendre que le rapport entre l’IA et l’humain est devenu circulaire : l’IA imite l’humain qui imite l’IA qui imite l’humain, et ainsi de suite. Dorénavant, ce sera peut-être dans l’écart avec cette nouvelle forme de langue commune que pourra naître le style singulier d’un écrivain.

Le nouveau cimetière des innocents

En tout cas, pour paraphraser Saint-Just : on ne peut plus écrire innocemment.

De la même façon qu’un écrivain des années 1930 ne pouvait plus employer innocemment le point d’exclamation et les points de suspension après la parution de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit, en ayant pour seule justification qu’il les utilisait avant Céline.

De la même façon qu’on ne pouvait plus écrire « La marquise sortit à cinq heures » innocemment, c’est-à-dire autrement que par la parodie, après la parution du Manifeste du surréalisme (1924), où Breton rapporte que Paul Valéry se refuserait toujours à écrire pareille phrase, et s’en sert pour dénigrer le roman classique (réaliste).

Eh bien, désormais, on ne pourra plus utiliser le rythme ternaire ou la construction antithétique innocemment. Ça ne signifie pas que leur emploi soit proscrit, mais qu’on doit le faire en ayant conscience de ce à quoi ils renvoient, et que se défendre en disant : « c’était mon style avant l’apparition de l’IA, je ne vais pas le changer », ou en posant un label « 100 % humain » comme l’ont annoncé les Éditions de l’Observatoire, ne lavera personne du soupçon.

Écrire comme l’IA est-il plus grave qu’écrire avec l’IA ?

Concernant Thélyson Orélien, le problème est mal posé. Il ne s’agit pas de savoir si, oui ou non, il s’est aidé d’un outil, mais de prononcer un verdict plus sévère encore : cet auteur a le style d’une intelligence artificielle. S’il a écrit son livre innocemment, c’est-à-dire sans s’être intéressé a minima à ce bouleversement majeur qu’est l’arrivée de l’IA dans la vie d’un écrivain, c’est précisément cela qui le discrédite, de même que les éditeurs, critiques et jurés de prix qui « tombent de l’armoire » en découvrant la polémique.

À l’évidence, le verdict n’est pas unanime, puisque le livre se vend. Mais je crois quand même que nous, lecteurs et lectrices, sommes de plus en plus nombreux à percevoir que la Grande Machine Promotionnelle suit un processus d’auto-glorification délirant dont plus personne ne comprend les ressorts, et que C’était ça ou mourir, par le biais de ces mystérieux mécanismes commerciaux, a connu une ascension décorrélée de sa qualité réelle, tout simplement.

Or, ces mécanismes ne relèvent pas du hasard.

Quand j’entends par exemple, au Masque et la Plume, parler d’une « écriture d’une vélocité extrêmement luxuriante », formule répétée plusieurs fois au sujet de C’était ça ou mourir, je me demande sincèrement si quelqu’un se rend encore compte qu’une « vélocité luxuriante », ça ne veut strictement rien dire.

Rien d’étonnant, donc, à ce que des critiques approximatifs ne voient aucun problème dans le fait que, sous prétexte d’une écriture « poétique », un comparé n’ait plus aucun rapport avec le comparant, ou que des aphorismes d’une banalité digne des pires ouvrages de développement personnel passent pour des pensées philosophiques. (Raphaëlle Leyris a quand même sauvé l’honneur en exprimant sa réserve, à mi-voix, comme si elle était en train d’insulter la Vierge au beau milieu d’une messe pascale.)

De même quand j’entends, lors de ce supplice hebdomadaire qu’est La Grande Librairie, tant l’émission représente à mes yeux l’épicentre de la complaisance et de la porcherie publicitaire, Yannick Haenel parler d’un livre « événement » (bien vu, pour le coup) qui « n’a jamais été écrit avant, avec une telle langue, quand y’a une langue comme ça, une langue poétique pour dire l’indicible, alors la mort n’a pas le dernier mot ».

De même quand je lis ad nauseam les termes « jubilatoire », « époustouflant », « haletant », « chef-d’œuvre », apposés par les libraires sur les couvertures de livres tout juste moyens, comme s’ils détenaient, avec les journalistes littéraires, un générateur de quelques mots interchangeables pour n’exprimer que l’enthousiasme (un Enthousiasmotron ?).

De même quand je vois le nom des prix décernés (bientôt le Prix des lecteurs de Basic-Fit, le Prix du Poulpe mort, le Prix des habitants des quartiers sud de Vierzon) dont la France détient le record mondial du nombre, je me dis que plus rien ne veut rien dire, qu’on peut dire et écrire absolument n’importe quoi : le Carnaval est arrivé à un stade si avancé de délire qu’il devient impossible d’espérer un retour à l’ordre normal des choses à la fin de la fête.

Et tout est comme ça.

Tout sonne faux, dans ce petit monde. Tout paraît artificiel. La consécration d’un livre artificiel par un monde artificiel ne serait que la conséquence logique du processus de falsification générale.

Maxime DesGranges

Laisser un commentaire