Quand Chesterton tire le moderne de son sommeil dogmatique

Philosophe parmi les poètes, poète parmi les philosophes, Chesterton n’a jamais failli à sa réputation de « prince du paradoxe ». Ses Petites choses formidables, célèbre recueil de nouvelles édité pour la première fois en français par Desclée de Brouwer, ne font pas exception : loin de réduire sa pensée à quelques réflexions basses, il offre à voir le style éblouissant de l’écrivain anglais qui, à partir de souvenirs romancés, compose un « splendide chapelet de symboles poétiques ». Avec l’art de la formule qu’on lui connaît, il se risque à visiter des espaces que l’esprit humain, « étouffé par quelque morbidité moderne » et égaré dans les lieux communs, avait trop vite désertés.

Desclée De Brouwer, 2018, 260 pages, 18,50 euros

Journaliste et romancier nourri par Dickens, Chesterton jugeait ses contemporains – notamment George Bernard Shaw, Kipling et Wells – avec le recul de celui qui sait « ne pas être à la mode dans le monde moderne ». S’il n’avait, pour son époque et « ses mornes costumes », ni estime ni compassion, et s’il condamnait ses doutes autant que ses certitudes, il ne cédait pas pour autant au pessimisme et au scepticisme de « certains fous d’Allemands » qui procédaient, selon lui, de la même « marche de désagrégation intellectuelle ». Dans ce cas comme dans d’autres, Chesterton n’a fait qu’obéir à la seule ambition qu’il ait jamais eue, à savoir tirer le moderne de son sommeil dogmatique, pour reprendre l’heureuse formule de Kant.

Chesterton reproche au moderne, homme assourdi par le « brouhaha moderne » et aveuglé par ses certitudes, de ne pas voir ce qu’il voit, pour le dire avec les mots de Péguy. Le tirer de son sommeil dogmatique, c’est-à-dire de son inertie spirituelle, « curieuse espèce d’anémie morale » que condamnait aussi Bernanos, nécessite donc d’éveiller sa conscience, jusque-là anesthésiée, ce dont seule la poésie est capable, selon Chesterton. Pour combattre les travers de notre époque, le philosophe se risque sur les territoires conquis de la modernité, « monde neuf privé de soleil », et rappelle à cette occasion que la vérité se révèle toujours sous la « lumière timide d’un réverbère ». Riche et complexe, la pensée de Chesterton oscille entre deux tendances – c’est pourquoi son style oscille entre deux genres : s’il ne cesse de stigmatiser l’arrogance du moderne, il ne résiste jamais à plaider son innocence, noble geste par lequel le croyant pardonne à l’hérétique et grâce auquel Chesterton redonne vie en tant que poète à ce qu’il condamnait en tant que philosophe.

De l’émerveillement avant toute chose

Contre ce qu’il aimait appeler la « morbidité moderne », Chesterton propose l’émerveillement, principe qui justifiait déjà la philosophie chez Aristote. Rejetant les certitudes des « honorables idéalistes rationalistes » de son époque, il considère que « plus on regarde une chose, moins on la voit, et plus on apprend une chose, moins on la connaît ». Là où l’homme voit une poche, Chesterton voit des « abysses inconnues » ; ce que l’homme, par convention, appelle une gare, Chesterton le compare à un temple sacré dont le culte « ressemble plus aux vieilles religions qu’aux nouvelles, en ceci que les gens s’y rendent ». Dire de Chesterton qu’il était un illuminé ne serait donc pas lui faire un reproche : par son sens aigu de l’observation et son attention touchante pour les détails, il inonde de lumière les sombres décors de notre quotidien et promet, pour emprunter la célèbre parabole évangélique, que les derniers objets d’intérêt seront les premiers à être interrogés.

Gaston Bachelard (1884-1962)

Cette obsession méthodique de faire abstraction du réel pour mieux le sublimer – « en concentrant notre attention, presque avec fureur, sur les faits qui se trouvent juste sous nos yeux, nous pouvons les transformer en aventures, en exprimer le sens profond et les forcer à réaliser le mystérieux but de leur existence », écrit-il dès les premières pages – s’apparente à la perspective expérimentale de Bachelard et de sa « poétique de l’espace ». Ce dernier soutient dans un ouvrage éponyme que « le poète vit une rêverie qui veille et surtout sa rêverie reste dans le monde, devant les objets du monde. Elle amasse de l’univers autour d’un objet, dans un objet ». La poétique de Chesterton, tout comme celle de Bachelard, a la particularité d’être à la fois tangible et sans objet, puisqu’elle a pour projet de saisir et de concentrer ce qui, par définition, est insaisissable et illimité : l’espace. Chesterton fait donc appel à la poésie pour énoncer ce paradoxe essentiel : il ne suffit pas de s’approprier un espace pour l’habiter, de même qu’il ne suffit pas de le mesurer pour le connaître. Dès lors, l’homme ne contemple jamais un objet mais se laisse contempler par lui, dans un abandon qui prend la forme d’une « rêverie » chez Bachelard.

Philosopher contre le nihilisme moderne

Une lecture possible de Chesterton consisterait à dire que les petites choses formidables qui suscitent son étonnement ne sont qu’un prétexte pour traiter, en creux, de la « morbidité incurable de la morale moderne » qui suscite son dégoût – la principale angoisse de Chesterton étant que « l’on ne s’inquiète plus autant de savoir si l’on est philosophiquement dans la vérité ». Selon lui, les théories modernes se multiplient et se dispersent mais se ressemblent toutes, puisque chacune a la caractéristique d’être « parfaitement solide, parfaitement cohérente, et parfaitement fausse ». Celui pour qui « le fait moral vient en premier » se désole de voir combien ses contemporains ignorent ce dernier à l’aide de lieux communs et d’idéaux qui sont « autant de ruses pour éluder le problème du bien ».

En un sens, Chesterton se rapproche plus de Bloy que de Péguy dans la mesure où il considère le nihilisme moderne – et c’est là l’accomplissement ultime de sa pensée – non pas comme un anéantissement de la morale, mais comme un retournement de la morale contre elle-même, comme une trahison de la morale par la morale. Si l’on ne peut juger moralement de la morale, cela signifie que l’on ne peut juger moralement de rien. La modernité, dans ce qu’elle a de plus tragique, pose donc à la morale la même question sanglante que Lénine posait à la liberté : la morale ? Pour quoi faire ? Dès lors, ce que Chesterton appelait le « sursaut moderne de la petite morale », par opposition à « l’éveil moderne des grandes morales », prouve simplement que le cadavre du monde ancien bouge encore, se retourne dans sa tombe et sursaute même aux dernières trouvailles de son héritier, comme un parent qu’on aurait enterré trop tôt. Avec Péguy, Chesterton dénonce le danger des nihilisme, scepticisme et relativisme qui, non contents d’avoir précipité la chute de l’ancien monde, piétinent inlassablement le « grand cadavre mort du monde moderne ».

« Et Dieu a disparu de leurs yeux étonnés »

L’originalité de la pensée de Chesterton tient en ce que sa philosophie s’établit sous la forme d’une poétique et que sa poétique lui tient lieu de philosophie. En effet, si l’auteur d’Hérétiques voyait la métaphysique comme « la seule chose qui en appelle vraiment aux émotions », il lui arrivait à l’inverse d’avoir recours à la poésie pour résoudre une contradiction philosophique : « Je tentai un poème – plutôt mauvais. » Cependant, cette dialectique volontairement ambiguë entre le jugement sévère du philosophe et l’émerveillement spontané du poète aurait certainement souffert d’incohérence si l’un et l’autre n’avaient été si triomphalement réconciliés dans la foi. Chesterton juge sa conversion – qui a lieu officiellement en 1922 – avec humour et lucidité, notamment lors d’une petite chose formidable où il décrit sa discussion avec un « partisan du diable » qui débute ainsi : « Je m’étais engagé, à l’époque, dans la découverte de cette vérité qui m’étonne encore, qui est que je ne suis pas un athée. » Une autre vérité, qui l’étonnerait sans doute autant, est que Chesterton n’est ni un poète ni un philosophe : il est un mystique, c’est-à-dire non seulement un homme débordant de spiritualité, mais aussi et surtout un penseur obsédé par le Mystère éternel, dernier refuge contre les évidences éphémères de son temps.

Ainsi, le « génie colossal » de Chesterton, selon l’expression de George Bernard Shaw, son fidèle rival et ami, fut de comprendre, avec l’humilité de celui qui prie et l’audace de celui qui pense, que dans son athéisme d’alors il était le plus chrétien des athées, puisque l’exercice philosophique qui l’avait conduit jusqu’à la foi était déjà un acte de foi. Que le Mystère se dévoile ou que la Vérité se révèle lui importait peu : il était de ceux qui croient sans avoir vu. Celui pour qui la croyance était un jeu d’enfant pouvait donc se permettre d’interpeller le chrétien en tant qu’athée et l’athée en tant que chrétien : « Il est bon de prêcher un converti, car souvent le converti ne comprend pas sa propre religion. » Voilà pourquoi Chesterton réservait le même sort au moderne, qu’il soit croyant ou sceptique, religieux ou hérétique, qu’il accusait, dans chacun des cas, d’être tombé dans un sommeil dogmatique. Modèle d’insomnie dogmatique, la foi de Chesterton est celle d’un mendiant de vérité, comme en témoigne l’une des plus belles pages d’Hérétiques où l’apologiste du christianisme compare la coupe que tend le nihiliste athée à celle offerte par le Christ. Le premier dit : « Buvez, car il n’est rien en quoi l’on puisse croire, rien qui vaille la lutte. Buvez, car tout est tombé dans une vile égalité et dans une paix mauvaise. » Et le second de répondre : « Buvez, car les trompettes sonnent pour la bataille et je vous offre le coup de l’étrier. Buvez, ceci est mon sang, que j’ai versé pour vous. Buvez, car je sais d’où vous venez et pourquoi. Buvez, car je sais quand vous partirez et où vous irez. »

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