Les Chants de Maldoror : entre romantisme et modernité

Les Chants de Maldoror sauvèrent in extremis de l’oubli le mystérieux Comte de Lautréamont, de son vrai nom Isidore Ducasse, poète né dans la ville de Montevideo au Paraguay en 1846 et fauché par la mort à l’âge de 24 ans en 1870. Organisée autour de six chants écrits dans une langue à la fois exigeante, surprenante et effroyable dans la narration, mais merveilleuse par le style, cette œuvre poétique opère une révolution artistique sans précédent. Elle met en scène les pérégrinations de Maldoror, un anti-héros mi-théologique et mi-nihiliste, qui incarne un romantisme noir en révolte contre l’humanité.

Première édition (1874) des Chants de Maldoror

« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison.» À la fois intriguant et pour le moins effrayant, c’est ainsi que débute ce recueil du Comte de Lautréamont en 1868. Entre lyrisme et meurtre atroce, Maldoror n’est pas seulement une œuvre romantique tardive : elle radicalise le romantisme jusqu’à produire une révolte métaphysique contre l’homme et Dieu. L’écrivain Léon Bloy, dans Le Désespéré (1886), écrivait ceci à propos des Chants de Maldoror : « C’est la récente intrusion en France d’un monstre de livre […] […] Il est difficile de décider si le mot monstre est ici suffisant. Cela ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu’une tempête surprenante aurait lancé sur le rivage après avoir saboulé le fond de l’océan. La gueule même de l’imprécation demeure béante et silencieuse. » Puis il ajoutait : « Les sataniques litanies des Fleurs du Mal prennent subitement, par comparaison, comme certain air d’anodine bondieuserie. »

Avec Les Chants de Maldoror, la limite de la provocation est franchie pour Bloy. Les Fleurs du Mal sont réduites à de vulgaires transgressions, alors que le texte de Lautréamont est la quintessence de l’innommable. Insufflé par le Mal, Maldoror surgit des abysses obscurs tel le Léviathan venu dévaster l’humanité. Au fur et à mesure des pages, Lautréamont dépeint à son lecteur un être démoniaque mais d’une grande sensibilité, qui ressemble à bien des égards au héros romantique par excellence. À l’instar d’un René ou encore d’un Werther, Maldoror se définit par une sensibilité outrancière et exacerbée ainsi qu’un profond mal-être. Inspiré de cette vague romantique, Lautréamont fait de Maldoror un personnage victime du vague des passions, qui se bat contre la modernité des villes et la rupture avec le Beau et le Sublime.

Romantisme ou post-romantisme ?

Dans des élans majestueux et lyriques, Maldoror s’évade d’un monde à l’agonie, laid et vil, pour assouvir sa passion et ses sentiments enfouis au plus profond de lui : « Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t’enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je m’empresse de te donner. Balancé voluptueusement par les molles effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t’a gratifié, tu déroules, au milieu d’un sombre mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. » Ainsi, il se réfugie dans d’imposants paysages naturels à l’image de sa sensibilité. Il est subjugué par cette beauté qu’il contemple avec hébétude. Maldoror ne se contente pas seulement de contempler : il ne fait plus qu’un avec la nature ; ils sont mutuellement attirés l’un vers l’autre, ils entrent en communion, ils sont en symbiose : « Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l’incarnation du reflet de la tienne […] tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère ? » Tout comme chez les romantiques, la nature est le reflet, le miroir de l’âme du personnage. Ainsi, Maldoror, torturé intérieurement, se retrouve souvent à faire corps avec un océan dévasté mais sublime par le spectacle de la tempête. Maldoror illustre la représentation de la solitude face à des forces qui nous dépassent et rappelle l’éminente œuvre de Friedrich.

Isidore Ducasse (Comte de Lautréamont), (1846-1870)

« J’ai reçu la vie comme une blessure. » « Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. » Souffrant le martyre, empli du mal du siècle, désenchanté, morne, continuellement malade et rempli de haine, il est perpétuellement en quête du Beau, du Sublime, de l’éthéré, du pur, de l’élément qui serait pour lui le moyen salvateur de pouvoir enfin exprimer pleinement ce trop-plein de sensibilité. Effectivement, il incarne, de manière ambivalente, l’idéal du héros romantique du XIXᵉ siècle à l’âme tourmentée et agonisante, car incapable d’exprimer totalement son émotivité.

On peut considérer le Comte de Lautréamont comme un auteur post-romantique ou encore à rebours du romantisme. Son œuvre prolonge le romantisme tout en le poussant à ses limites, au point d’en produire une forme radicalement déformée. Huysmans écrivait à propos : « C’est un livre d’une violence et d’une étrangeté extrêmes ». Ainsi, le romantisme y est perverti de l’intérieur : la violence, le viol, le massacre et la cruauté envahissent l’expression de la sensibilité et en constituent désormais la matière principale. Il ne s’agit plus d’un romantisme qui embrasse l’ensemble de ses idéaux : l’exaltation de la nature, l’aspiration au sublime ou la quête spirituelle, mais d’un romantisme sombre, hypertrophié, concentré sur ses aspects les plus extrêmes. Dans Les Chants de Maldoror, cette transformation se cristallise dans la figure de Maldoror. Pourtant, encore romantique par l’intensité de sa sensibilité et la démesure de son mal-être, Maldoror incarne une sensibilité romantique poussée jusqu’à sa propre négation.

Les Chants de Maldoror sont une révolution artistique transmettant une vision particulière de l’art. Baudelaire écrivait : « J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or. » Tout comme lui, Lautréamont fait de même avec le laid. Il réussit à esthétiser l’épouvantable : le lecteur prend conscience du paradoxe de la beauté, ainsi le laid et l’horreur se transforment en sublime. Par la maîtrise du langage et la singularité du style, Lautréamont poétise l’affreux en redéfinissant les critères classiques de l’art, qui s’inscrivait jusqu’ici dans une continuité de la mimesis. Il bouleverse les imaginaires en faisant de l’horreur un objet de contemplation et d’émerveillement.

Une révolution artistique et métaphysique

La violence dans le recueil tient une place prépondérante. On pourrait se demander si cet art est vraiment une glorification du mal. Le meurtre pourrait être le moyen d’évincer la surabondance sentimentale qui sommeille en nous ; en quelque sorte, il libère. Mais cela peut aussi être une mise en scène de la logique du mal : le meurtre, le viol et le démembrement d’enfant deviennent un spectacle à observer. La mort est le théâtre dans lequel l’homme peut s’exprimer pleinement. Tout comme Sade, Baudelaire ou Rimbaud, Lautréamont s’affranchit des codes moraux et stylistiques. Albert Camus disait :« Lautréamont inaugure une révolte métaphysique sans mesure », tandis que Maurice Blanchot écrivait :« Une œuvre qui défait les formes ordinaires du sens et de la littérature ».

Illustration de Magritte pour une édition des Chants de Maldoror

La violence du lexique est compensée par une syntaxe d’une précision classique, créant un contraste dérangeant : une écriture chirurgicale avec des images et des métaphores magnifiques où les mots prennent vie et saisissent le lecteur de façon viscérale jusqu’au plus profond de son être. Par exemple, dans des odes à la nature ou aux sciences (« Je te salue, vieil océan ! » et « Ô mathématiques sévères »), presque aussi belles que celles d’Homère. La singularité de Lautréamont tient à une écriture qui échappe aux cadres interprétatifs traditionnels. Céline disait :« Un style, il y en a un, deux, trois par génération. »  Lautréamont fait certainement partie de ce type d’écrivain capable d’édicter un style inimitable, à la fois malaisant et innommable, proche du sadisme mais éloigné et différent dans sa conception. Chez Sade, la violence est un exemple moral ; chez Maldoror, elle est poétique et vise à détruire la nature de l’homme.Dans sa représentation de la violence, Lautréamont transforme la brutalité en expérience esthétique grâce à la rigueur de son écriture et à la puissance de sa langue. 

Lautréamont, à l’instar de son personnage, défie les normes de son époque et propose une nouvelle conception de l’homme et de son identité. Maldoror se caractérise par une opacité qui résiste à l’interprétation. On peut le percevoir sous deux formes radicalement opposées : deux personnages en un, aux antipodes l’un de l’autre. À la fois héros et antihéros ; l’un sublime par ses émotions et sa sensibilité, l’autre ténébreux, démoniaque et bas par ses actes vils et horribles. Apaisé à la campagne, destructeur dans les villes, entre amour et désespoir, sensibilité et massacre, c’est un être bicéphale. Lautréamont déconstruit l’hypothèse et invalide cette vision rigide de l’identité, qui ne serait alors qu’une, intangible et immuable, une identité merveilleuse permettant à l’homme de ne pas sombrer dans le mal. Il innove et sort de ce schéma manichéen de l’identité unique pour faire de Maldoror un être aux multiples identités, l’une bonne et l’autre mauvaise. C’est en quelque sorte une prophétie du roman de Stevenson, Docteur Jekyll et Mister Hyde, paru en 1886.

Maldoror est un personnage dissous par des mœurs déviantes. Sa souffrance intérieure le consume ; il devient, au fur et à mesure du roman, un être étranger à lui-même, où ses passions sanglantes le dévorent, absorbant son côté divin pour faire triompher la créature monstrueuse. Son âme est fissurée. Maldoror pourrait correspondre à la formule de Rimbaud : « Je est un autre. »  Il devient inconscient et aliéné, hallucine sans cesse et frôle la folie. Bien que sa poésie soit provocatrice et impudique, elle met en avant une philosophie pessimiste et misanthrope. Ainsi, l’œuvre oscille entre rejet absolu des valeurs humaines et invention d’un univers alternatif fondé sur la révolte, annonçant déjà certaines aspirations de l’imaginaire surréaliste.

Dans Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont, la révolte de Maldoror dépasse la simple opposition à l’homme pour s’étendre jusqu’à Dieu lui-même. Il juge la création comme fondamentalement corrompue et renverse les valeurs traditionnelles, où le pur devient impur et le mal devient principe organisateur. Cette contestation radicale prend la forme d’une véritable « théologie du mal », dans laquelle Maldoror se fait juge et adversaire du Créateur. Pourtant, cette destruction n’est pas seulement nihiliste : elle révèle aussi une logique quasi métaphysique, où le mal devient une force structurante du monde. Maldoror n’est pas un personnage facilement compréhensible. Il est plutôt chaotique, dissolu et énigmatique et restera toujours, pour le lecteur comme pour l’auteur, l’un des personnages les plus mystérieux et indécelables de la littérature.

Isaac Jalowoi

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