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La revanche du nationalisme de Pierre-André Taguieff : penser le renouveau du politique

concorde

Remettre de l’ordre dans les catégories politiques. Redéfinir les concepts dévoyés par les approximations de certains journalistes et intellectuels afin de penser le renouveau du nationalisme en Europe. C’est ce que se propose de faire Pierre-André Taguieff dans son dernier ouvrage La Revanche du nationalisme (PUF).

Jean-Marie Le Pen

Jean-Marie Le Pen

La montée du national-populisme, à travers ses expressions française (Front national), autrichienne (FPÖ) ou hongroise (Fidesz-MPSz) a trop longtemps été décrite comme une résurgence du « fascisme » ou « néo-fascisme », comme la victoire d’une « extrême droite » ou d’une « droite radicale ». Pour Taguieff, utiliser ces catégories politiques anciennes ou mal définies ne permet pas de saisir la spécificité de ce néo-nationalisme. C’est surtout pour des visées polémiques et non explicatives que ce vocabulaire inadapté est employé.

En effet, pour Taguieff, « la parenthèse du « fascisme historique » s’est ouverte en 1922 pour se fermer en 1945 ». Les intellectuels, tels Philippe Corcuff ou Jean-Loup Amselle, qui analysent les phénomènes politiques contemporains à travers le prisme d’un éternel retour du fascisme, d’un néo-fascisme maquillé, dissimulé sous des apparences plus présentables, se fourvoient et échouent à comprendre la particularité du national-populisme du XXIe siècle. Le fascisme historique revendiquait un caractère révolutionnaire, belliciste et souvent expansionniste tandis que les mouvements que l’on qualifie, de manière problématique, d’extrême droite respectent les règles des démocraties modernes et cherchent avant tout à être considérés comme des partis comme les autres tout en restant anti-système. Ils revendiquent donc le statut paradoxal de partis anti-partis.

De même, réduire le néo-nationalisme à la montée d’une « extrême droite » pose plus de problèmes que cela n’en résout. Taguieff montre très bien que le terme « extrême droite », compris soit dans sa spatialité (à l’extrême droite du spectre politique) soit dans son intensité (violence politique revendiquée) amène beaucoup de confusion. Le politologue ajoute d’ailleurs justement que lorsqu’on emploie l’expression « extrême droite », on ne dit jamais quelle droite (selon la typologie de René Rémond) s’extrémise. L’utilisation du terme « extrême droite » sert avant tout à disqualifier un mouvement politique, à en faire « une figure de la menace » en l’assimilant, à tort ou à raison, à des revendications xénophobes, racistes et donc antirépublicaines. Montrer que le concept d’extrême droite est en soi problématique ne revient pas à nier son existence historique. Taguieff cite avec à propos une phrase de l’historien Michel Winock : « L’extrême droite est une tendance politique dure mais un concept mou. » Il s’agit donc d’essayer de comprendre l’évolution de ces mouvements qualifiés d’extrême droite qui, au départ, regroupaient les tendances contre-révolutionnaire (royaliste) et révolutionnaire nationaliste (fasciste).

Le nationalisme : ce phénix

Simone Weil

Simone Weil

Qu’en est-il aujourd’hui ? Qu’ont en commun les partis nationaux-populistes du XXIe siècle avec le maurrassisme ou le pétainisme ? Pour Taguieff, c’est d’abord sous les traits du populisme que les néo-nationalismes se sont constitués. À partir des années 90, de nombreux partis populistes se sont affirmés dans le paysage politique européen. Le populisme a ceci de spécifique qu’il prétend restaurer la parole du peuple autour d’un chef charismatique : Jean-Marie puis Marine Le Pen en France, Jörg Haider en Autriche, Viktor Orbàn en Hongrie ou encore Vladimir Poutine en Russie. Pour Taguieff, la rhétorique de « l’appel au peuple » ou de la « mystique du peuple » est un élément que l’on retrouve dans le nationalisme. « Ce que cache de plus en plus mal l’expression « extrême droite » […] ainsi que le mot « populisme » mis à toutes les sauces, c’est la réalité du nationalisme, de sa persistance, voire de son renouveau », écrit le politologue. Ce « phénix » qu’est le nationalisme se redéploierait alors dans un nouveau contexte, celui de la mondialisation, de l’Union européenne et des crises économiques et identitaires qui en découlent.

Le national-populisme apparaît donc comme une solution pour des populations angoissées par la reconfiguration du monde. Si certaines de ses expressions sont animées par la xénophobie et les revendications identitaires, le nationalisme ne doit pas pour autant être mis au ban des théories politiques respectables. Contre « la lourde erreur des antinationalistes [qui] consiste à réduire le nationalisme à ses dérives xénophobes, oppressives et bellicistes », Taguieff suggère de repenser la pertinence politique d’un « nationalisme civique » (proche du patriotisme) qu’il oppose au « nationalisme ethnique ». À ses yeux, « le nationalisme civique présente cet avantage sur ses concurrents qu’il est capable d’autocorrection et d’autolimitation ». Le meilleur moyen d’éviter les écueils politiques consiste à prendre en compte, plutôt que de le nier brutalement, ce que Simone Weil nomme « l’enracinement », « le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine ».

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