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Le Roi et l’Oiseau : le retour

Le chef d’œuvre poétique de Paul Grimault et Jacques Prévert est de retour dans les salles obscures. Ce projet commencé en 1947 n’a véritablement abouti qu’en 1980. Dernier vestige de la conscience française du dessin animé, Le Roi et l’Oiseau a influencé les plus grands maîtres de l’animation comme Hayao Miyazaki.

Le-Roi-et-l-oiseau-1980« Allô ! Allô ! Forte récompense. Allô ! Allô ! Une charmante bergère. Et un petit ramoneur de rien du tout… de rien du tout… » Ceux qui ont vu Le Roi et l’Oiseau se souviennent de cette annonce qui vient déchirer le totalitaire silence du royaume de Takicardie. Du haut de sa petitesse et de son strabisme disparu, le roi Charles Cinq et Trois font Huit et Huit font Seize (ou du moins sa peinture) lance l’intégralité de ses sujets – une armée de Dupont policiers – aux trousses de celle qu’il prétend aimer, la charmante bergère, et de son compagnon, le petit ramoneur.

Heureusement, ces deux belles âmes ont un allié : l’ennemi héréditaire du minuscule roi, l’incarnation de la liberté en Takicardie, l’Oiseau, veuf ailé et provocateur rancunier. L’intrépide volatile est inconsolable depuis que sa douce a succombé à une malheureuse partie de chasse. Pour l’Oiseau, Charles V+III=VIII+VIII=XVI est un assassin, un drôle d’ « oiseau », qui exerce le pouvoir aussi mal qu’il l’incarne. C’est un Napoléon grotesque.

La Takicardie réunit l’ensemble des critères qui fondent les régimes totalitaires.

Le Roi et l’Oiseau est une œuvre de type orwellienne. La Takicardie réunit l’ensemble des critères qui fondent les régimes totalitaires  : le parti unique, le culte de la personne, la police politique, l’économie d’État, la propagande d’État… En Takicardie, il y a d’un côté le roi omnipotent et, de l’autre, la masse indistincte et confuse. Les sujets peuvent être éliminés arbitrairement selon l’humeur du roi. L’économie ne fonctionne que pour pérenniser l’idéologie. En témoigne le travail à la chaine qui ne produit que des bustes à l’effigie du despote. Les représentations du rois sont légions (arbres, parterres de fleurs, statues, tableaux…) et le château s’élève jusqu’au ciel avec arrogance telle une nouvelle tour de Babel.

roi-et-l-oiseau-05-gLa séquence qui met en scène le roi dans son ascenseur semble dénoncer à la foi la mégalomanie autocratique, l’absurdité bureaucratique et le consumérisme illimité. Le texte somptueux de Jacques Prévert a immortalisé l’instant : « Premier étage, affaires courantes, contentieux, trésorerie, orfèvrerie, trésor public, impôts et taxes, liquidation, solde de tout compte, famille royale. Prison d’état, prison d’été, prison d’hiver, prison d’automne et de printemps, bagne pour petits et grands […]  grands ateliers du roi, asile de nuit du roi, gibier de potence du roi, salon de coiffure du roi, pédicure du roi, bains de vapeur du roi, grandes eaux lumineuses du roi, musique de chambre du roi, trompettes de la garde du roi. »

« Est-ce vrai que le monde existe ? Est-ce vrai que le soleil brille ? », s’interroge le musicien aveugle.

Les appartements secrets de sa majesté se situent tout en haut de l’édifice kafkaïen. En revanche, les petites gens, infirmes, pauvres et faibles sont soustraits au regard du roitelet et habitent la ville basse où la lumière du jour ne pénètre jamais. Ses occupants sont comme les prisonniers de la caverne de Platon, il n’ont pas accès au monde réel. « Est-ce vrai que le monde existe ? Est-ce vrai que le soleil brille ? », s’interroge le musicien aveugle. La bergère et le ramoneur, dans leur naïveté nue, apportent la connaissance au peuple des bas-fonds et bientôt leur libération grâce à l’Oiseau et sa bande de fauves. Les habitants qui n’ont jamais vu d’animaux acclament les lions et les tigres : « Les oiseaux ! Les oiseaux ! » Seule une vieille femme à sa fenêtre semble être sujette à la réminiscence : « C’est curieux, je les voyais pas du tout comme ça moi, les oiseaux. »

Le robot géant qui apparaît à la fin du film semble être une énième métaphore. On peut y voir une dénonciation de la technique. Peut-être Grimault a-t-il en tête la bombe atomique. Une arme totalitaire sous tous les aspects. Mais si la technique peut engendrer la ruine d’un monde (en l’occurrence celui de Takicardie), elle peut également émanciper. L’ultime image représente un poing métallique brisant la cage de l’oisillon qu’il a juste libéré. Enfin les oiseaux peuvent voler.

2 plusieurs commentaires

  1. À ce petit commentaire élogieux de ce chef d’œuvre manque l’une de ses plus belles répliques, d’une actualité brûlante, celle de l’Oiseau parlant aux lions et appelant à la révolte contre la tyrannie de ce pays : « quand vous connaîtrez les sordides dessous de cette monstrueuse machination, leur dit-il, alors, mes amis lions, votre redoutable indignation ne pourra se contenir entre les quatre murs de cette sombre prison. »

  2. Je n’ai pas encore trouvé le temps de revoir ce film, mais il faut ! J’en garde un souvenir ébloui du haut de mes 5 ou 6 ans, et j’ai hâte de le revoir avec un regard plus « adulte »… Merci en tout cas pour cette analyse claire et complète !

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