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Louis Jouvet : le triomphe de la médecine pour tous

Knock

Louis Jouvet

Jules Romains est bardé de titres honorifiques : normalien, académicien, Grand Officier de la Légion d’honneur, Commandeur dans l’ordre des Arts et des Lettres. Il en est pourtant un qui le distingue plus que les autres. Ce monsieur était physiologiste. Et sa véritable œuvre physiologique, ce n’est pas son Traité sur la vision extra-rétinienne – voyez-vous ça – mais Knock, ou le Triomphe de la médecine. Malheureusement pour lui, Louis Jouvet lui a piqué la paternité de la pièce. L’acteur se l’est tout à fait appropriée après l’avoir jouée 1 500 fois sur scène et à deux reprises au cinéma. Il faut dire que Jouvet était un spécialiste des rôles de médecin. Il fut en effet par trois fois le Sganarelle du Médecin malgré lui, mais jamais le Malade imaginaire. Toujours médecin, jamais patient. Il avait choisi son camp. Ce n’est pas étonnant, puisque tonton Jouvet était apothicaire de profession. C’est-à-dire qu’il était de ceux qui trouvaient de bon ton d’agrémenter les poutres de leur commerce de lézards empaillés et d’oeufs d’autruche (véridique). Ca m’évoque la sorcellerie plutôt que la pharmacie mais je dois me tromper. Les apothicaires étaient des gens étymologiquement très sérieux : en latin, leur titre signifie boutiquier. Leur boutique les distinguait des concoteurs de potions ambulants, ces charlatans notoires. Enfin Louis, sans doute frappé du sérieux du métier de tonton, fut diplômé de pharmacie en 1904. Sa carrière sera brève. Tout juste fut-il ambulancier et médecin auxiliaire pendant la Première Guerre mondiale. Il préférait jouer au médecin sur scène.

Et Knock, c’est le plus médecin de tous, le médecin total. Le champion du diagnostic précurseur de la maladie et le guérisseur tout azimuts des bobos les plus méconnus. Le personnage reprend la place du vieux Docteur Parpalaid dans une campagne anodine. S’inquiétant du peu de malades de la contrée, malencontreusement non propice aux épidémies, il s’attache à la gangréner tranquillement. Pour cela, il lui faut deux complices, ou plutôt deux sous-fifres. D’abord, l’instituteur, ce fécondeur des esprits en germe. Sa nouvelle tâche sera d’alerter les élèves de la très haute dangerosité des microbes. Ensuite, le pharmacien. Celui-là soutiendra la cause de la médecine totale bien gentiment… C’est qu’on lui a promis une hausse considérable de ses commandes de médicaments. Knock peut alors étendre l’empire de la médecine sur toute la région et chacun devient malade ou infirmier dans le sanatorium géant qu’il a établi.

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Knock

Du premier film au second, Knock prend de l’ampleur. Les commentateurs professionnels auraient sûrement attaché plus d’importance à la progression fulguro-fulminante du jeu de Jouvet : « ah, comme il a pris du vibrato, comme il a pris de la bouteille ! » Moi, je suis persuadée que c’est Knock lui-même qui a changé. Dans le film de 1933, Knock n’est médecin que dans son cabinet. Il se rend chez le pharmacien sous l’aspect d’un rhéteur. Il veut persuader, voilà tout. C’est véritablement dans le film de 1951 que Knock devient le médecin total. Les dialogues sont les mêmes, mais pourtant, le personnage est métamorphosé. Ou plutôt, il métamorphose tout en objet de la médecine. Le pharmacien sans le sou devient son patient, qu’il consulte à domicile. Suivons l’ordre médical du diagnostic de la faillite. Anamnèse : Knock interroge le malade, rapporte-t-il comme il le conviendrait 25 000 francs par mois ? Symptômes : les caisses sont vides et Madame Mousquet ne porte pas les gants qui sont dus à son rang. Diagnostic : le Docteur Parpalaid ne fournissait pas assez de clients au pauvre pharmacien. Remède : Knock lui-même.

Car oui, Knock est le pharmakon du village, le poison et le remède tout à la fois. Après avoir inoculé le virus du doute, il pique et fournit les pilules. L’organisation est sans faille, il établit un état-médecine dont il est le roi. Mais Knock n’est pas qu’un monarque absolu, il est aussi un peu vampire, un peu Nosferatu. Le médecin sème les fausses maladies comme le Comte Orlok répand la peste sur son passage. Détails remarquables : un personnage du film de Murnau porte le sobriquet de « Knock » et le docteur de Jules Romains craint de croiser son regard dans un miroir… Mais Knock, médecin, chef d’Etat et vampire, ça ne lui suffit pas. Il faut en plus qu’il soit un drôle de Christ. C’est que Knock a une mission, une parole à accomplir et à faire connaître. Il ne crée pas les malades pour répondre à son intérêt personnel et pécunier. Il les crée pour former un nouvel ordre : celui de la médecine. Le pharmacien, l’instituteur et le tambour qu’il charge de faire l’annonciation des consultations gratuites le lundi changent alors de rôles. Ils se font les apôtres de Knock, les porteurs de la bonne parole des bactéries et des remèdes. Knock aggrave son cas dans cette surprenante imitation : il va jusqu’à citer le Christ. Voici ce qu’il promet au pharmacien et à sa femme en cas de manquement à ses engagements « je vous autorise à venir me faire une scène chez moi et je vous tendrai les deux joues pour que vous m’y déposiez chacun un soufflet. » Knock ne rigole pas. Deux gifles en même temps ! Il ne s’accorde pas le répit permis par l’acte christique de tendre la seconde joue. Pas de répit pour Jouvet non plus dans les rôles de Christ guérisseur. Le Sganarelle du Médecin malgré lui qu’il a tant incarné est éclairant. Ce pauvre bougre est propulsé médecin par sa femme à l’esprit vengeur. Cette dernière, espérant que son mari soit roué de quelques coups, raconte à qui veut bien l’entendre que le bonhomme a ressuscité un mort et fait lever un paralytique. Ca ne vous rappelle rien ? Comble de la ressemblance christique parodique : Sganarelle est fagotier, il fabrique des fagots. Sous-charpentier le Sganarelle, somme toute…

apothicaire

Apothicaire

Enfin, il semble aujourd’hui que les médecins ne veuillent plus du tout se prendre pour le Christ. Les patients sont trop finauds pour se faire avoir. Ils se renseignent sagement, gobent tout doctissimo pour découvrir le moindre de leurs petits bobos. A la consultation, ils savent déjà quels médicaments il leur faut. Le médecin n’est plus qu’un fabriquant d’ordonnances qui n’ont cette fois-ci plus rien de royal. Que voulez-vous, Knock est mort. La surmédication est désormais le fait des patients et non des médecins. C’est à croire qu’on ne peut plus compter sur les bons docteurs pour nous convaincre de nos maladies. Rassurez-vous. Une lueur d’espoir demeure. J’ai ouï dire que le Syndicat des Médecins Libéraux est tout prêt à prendre la relève knockienne. Le président possède un très vaste programme de généralisation des malades. Il écrit : « soigner nécessite de ne plus attendre l’apparition de symptômes douloureux ou de dysfonctionnements fonctionnels. » On dirait bien qu’il veut faire plus fort que Knock. Même plus besoin que ça vous chatouille ou que ça vous gratouille pour que vous fassiez un bon malade ! On arrive à la loi du zéro symptôme. Si tout va bien, c’est que tout va mal. Le président est un monsieur sérieux et didactique, il éclaire son jargon pour les non-initiés : « il nous faut prendre en charge non seulement des patients alités, mais aussi des hommes et des femmes debout.» C’est Knock sans le Christ. En bref, « lève-toi et marche » c’est démodé, désormais, il faut aliter tout le monde. Toutefois, méfiance ! Ce même président éminent veut un « avènement » des « médecins ambulants ». Prions pour qu’il n’entraîne pas un retour au charlatanisme des apothicaires vagabonds.

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